Je (français) est un Autre (anglais)

Publié le par Hari Seldon

Je (français) est un Autre (anglais)

Hier en m'endormant, l'image des gouttes d'eau prise pour illustrer l'article "émergence & décohérence" m'est venue en référence à la différence qui s'entend entre les termes français "comprendre" et anglais "understand". Et, me semble-t-il, on pourrait y voir le signe d'une réelle différance, au sens derridien du terme, entre les deux cultures.

Je ne suis pas particulièrement anglophobe et je n'ai pas du croiser un seul anglais au cours des quinze dernières années. J'éprouve au contraire une grande admiration pour leur façon d'être, une certaine manière de "se tenir en dessous", justement, qui fait leurs héros si légers. La simplicité d'un jeune pilote de la RFA jouant sa vie dans la bataille d'Angleterre, sans discours, avec cette (insoutenable) légèreté qui lui donne tant de grâce. L'Anglais, c'est Alice, c'est miss Marpple, c'est l'esprit, l'humour. Bref, beaucoup de choses que je lui envie et qui m'enchantent. Pourtant, je me suis toujours senti autre; pour moi, l'Anglais, c'est ce que je ne suis pas. Et cet écart peut s'exprimer par la différence de sens entre "comprendre" et "understand".

Là où j'essaie de ramener mon expérience de la vie (Ik) dans les mailles d'une théorie (Ik+1) dans un mouvement qui m'est naturel Ik+1 => Ik, de la "comprendre", l'anglais pragmatique utilise son expérience (Ik) pour en tirer des leçons (Ik+1), dans un recherche de sens, dans un mouvement Ik => Ik+1.

C'est assez facile à voir en philosophie et les continentaux, abreuvés de lectures allemandes cherchent à construire des concepts, des systèmes, des théories et particulièrement en France où nous tournons autour du structuralisme. Je ne dis pas qu'ici tout le monde est structuraliste, puisque personne ne s'en réclame, mais que c'est l'aporie, l'absence, l'attracteur plus ou moins étrange autour duquel tout se déploie depuis de Saussure. L' Angleterre au contraire a développé l'empirisme etc... Vous pourrez développer par vous-même. Juste pour dire, qu'avec la guerre, Vienne c'est retrouvé dans Londres, avec Popper et (ou contre) Wittgenstein...

On peut le voir également en économie, et là, nous sommes moins copains. Le "laisser faire" capitaliste est basé sur l'idée que le bien commun (Ik+1) doit émerger de la simple répétition des actes au niveau marchand (Ik); avec toujours Ik => Ik+1. Je ne dis pas que ce soit faux, c'est même le principe de base de tout apprentissage: répétitions synchroniques => émergence diachronique. Mais ce processus s'inscrit par nécessité dans le temps et ce temps peut excéder celui de la survie de notre civilisation. On peut tenir le même raisonnement pour annoncer que les dinosaures auraient pu développer une espèce animale occupant notre propre niche écologique. Seulement, ils n'en n'ont pas eu le temps et nous sommes là. Et ce temps pris pour que le processus libéral se développe fait le malheur de tous ceux qu'il écrase. Il génère en particulier des crises d'ajustements qui sont de plus en plus brutales. Pensez à 1929, pensez à la crise des sub-primes plus récente et à leurs conséquences. Instinctivement, j'ai tendance à théoriser, et vouloir accélérer cette évolution en faisant des choix en Ik+1, basés sur une théorie adéquate, sachant que les mouvements Ik+1 => Ik sont incomprablement plus rapides que le l'inverse.

Toute la discussion tient en la possibilité d'un tel renversement diachronique. En effet, les libéraux ont beau jeu de dire qu'un choix malheureux en Ik+1 a des conséquences bien plus graves (en Ik) que celles dues au temps "naturel" d'adaptation d'une civilisation à son environnement. A preuve: voyez le sort de l'URSS, voyez Pol Pot. Au contraire, diront-ils, pour accélérer le processus, rendons le plus fluide en éliminant toutes les contraintes institutionnelles... Discussion qui s'inscrit dans le schéma général de l'évolution sociale dont je pose les bases dans "L'Homme Quantique"....

Mais restons-en pour l'heure à ce sentiment que j'ai personnellement de me situer par rapport à l'Anglais, qui est en quelque sorte mon "Autre" lacanien. Et ce sentiment s'enracine dans une dérive entre nos deux civilisations qui se ressent jusque dans l'évolution des langues: l'anglais évoluant vers un type "isolant" (comme le mandarin), quand le français devient "agglutinant" (comme l'estonien ou le japonais). Là encore l'un détache les éléments du discours quand l'autre s'intéresse à leur regroupement en unités signifiantes...

Cet Anglais, donc, que j'aime et apprécie, pour sa façon d'être, pour tout ce que je ne suis pas, il apparait que je cherche à m'en distinguer, et presque à me définir comme n'étant pas lui, je revendique d'être pour lui un alien.

Situation qui me rapproche de celle de l'enfant se définissant de n'être pas son père... D'où le titre de cet article. Si, en position ex-ante, je cherchais à me situer à partir de ce duo Symbolique Français / Anglais (F & A); il faudrait y appliquer la forme canonique du mythe, et dans cet exercice mythique, Moi, élément Imaginaire résultant de ce Symbole, ne pourrait advenir que de l'effacement A-1 (i.e.: d'être non-Anglais).

C'est un premier point qui donne un peu de "volume" Imaginaire à cet antagonisme franco-anglais qui, quoiqu'on dise, structure peu ou prou nos rapports au monde socio-économique dans lequel nous vivons, surtout à l'heure actuel où le marxisme, comme le mur de Berlin, s'est effondré dans la liesse et le fracas.

Mais voici le plus piquant de la situation:

  • l'Anglais, pragmatique ne théorise pas sur la meilleure façon de gouverner les hommes, alors que le Français, par sa culture aspire à une intellectualisation des processus sociaux, ce qui nous donne la figure idéale suivante:

Ik (échanges marchands) - libéralisme anglais < Ik+1 (intellectualisation) - français

  • Par ailleurs l'insuccès politique de nos tentatives conceptuelles nous met en position de nous justifier par rapport à un libéralisme, qui précisément s'abstient de théoriser. Et ce rapport de forces me place alors dans une situation où, faute d'explication satisfaisante, je suis en position ex-ante par rapport à un libéralisme tout puissant:

Ik+1 < S libéralisme.

Autrement dit, le libéralisme anglo-américain réussit ce tour de force, et ce, en raison même de son inaptitude à expliquer l'évolution sociale actuelle, à se situer comme le référent Symbolique par rapport auquel je me sens tenu de me justifier. Au niveau d'un rapport inter-personnel, ce saut Ik => S, pour contourner l'adversaire (en Ik+1) et le faire passer de position ex-post à ex-ante est une technique d'arnaque; au niveau culturel c'est très fort.

Et le pire est que je n'ai à m'en prendre qu'à moi-même. En effet, le libéralisme ambiant, au niveau Symbolique n'a même pas, de par cette position, à formuler ce questionnement qui devient mien: pourquoi ne suis-je pas libéral?

J'ai mis le libéralisme anglo-américain dans la position d'écoute de l'analyste face à son patient (i.e.: moi)...

Chapeau l'artiste.

Hari

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