Psychanalyser la psychanalyse

Publié le par Hari Seldon

Psychanalyser la psychanalyse

Si l'Homme -être de parole- se définit par son discours, alors, la théorie psychanalytique -qui est une mise en forme de ce discours- doit elle-même pouvoir être analysée. Il y a ce qu'elle dit et ce qu'elle ne dit pas sur l'Homme, ce qu'elle présuppose et ce qu'elle observe de l'Homme.

Toute théorie s'appuie sur des hypothèses, qu'elle ne peut expliquer, qui sortent du cadre. Cette marque de son incomplétude est même une condition nécessaire à sa consistance (dixit Gödel qui l'a démontré pour les mathématiques.) Et c'est sans doute là, dans ses principes constitutifs, que se révèlent le mieux le non-dit de la théorie, son inconscient.

Pour mettre ceci à jour, j'ai procédé de la façon la plus primaire possible: j'ai pris le "Vocabulaire de la psychanalyse" de Laplanche et Pontalis, pour y opérer un regroupement des termes et voir la structure taxinomique qui s'en dégage. C'est au moins une base assez largement répandue pour que toute personne intéressée puisse s'y référer. J'en ai même fait une très belle carte. J'aurais l'occasion d'y revenir.

Ce qui m'a frappé tout d'abord, c'est la difficulté à laquelle Freud s'est heurter pour conceptualiser le fonctionnement de l'inconscient, qui diffère profondément du conscient.

Dans sa première topique, ceci l'amène à définir une sorte de "sas" entre ces deux instances: le préconscient. Pourquoi donc? Parce que l'inconscient fonctionne "à plat", les concepts sont (essentiellement, et l'on peut développer) du domaine du visuel et se définissent par leur proximité "topologique". De même que dans une écriture hiéroglyphique, un symbole peut renvoyé à un signifié (un oiseau), ou au son qui le représente dans le langage parlé (pie), un autre signifiant. La distance diachronique qui logiquement porte de l'un à l'autre est ici abolie. Par contre, la "prise de conscience", exprime un recul Imaginaire qui permet la prise en compte de ce lien logique, et ce mouvement, cette évolution est contemporaine de la conscience du temps (mais de ceci, Freud ne parle pas.) Le préconscient serait donc une préparation au langage, une transformation des images purement inconscientes en termes de langage, mais un langage qui resterait encore dans l'attente de sa mise en discours, d'où la possibilité d'y repérer les mécanismes de condensation et de déplacement.

Mais cette difficulté conceptuelle n'est pas la seule qu'il rencontre, et vers 1920, il développe sa seconde topique (ça / moi / surmoi); qui re-découpe, la structure précédente. Qu'est-ce à dire? Tout simplement que la petite zone du néo-cortex, où se développe l'image du moi, et les fonctions liées à la représentation et au langage, doivent gérer un organisme vivant, qui exprime avec force des besoins immémoriaux, programmés bien avant sa conception (tels que les besoins de se nourrir et de s'accoupler), dans un contexte social qui dicte ses lois et restreint ses pulsions. Autrement dit, notre inconscient aurait deux faces, tel Janus.

Toute la difficulté conceptuelle est là: comment définir une partition (ça / surmoi) au sein d'un inconscient ou, précisément, les concepts ne sont pas hiérarchisés? Et ce hiatus s'exprime de la façon la plus flagrante dans la difficulté rencontrée par Freud pour exprimer la circulation de l'énergie dans l'appareil psychique.

Pour mettre tout le monde à l'aise: il est impossible de parler de "transformation" d'énergie sans prendre la dimension temporelle en compte. Il est donc, stricto sensu impossible de comprendre l'aspect économique ou énergétique de la psyché à partir d'une représentation "topologique" de celle-ci, et encore moins de sa partie inconsciente.

D'où l'imprécision, voire l'incohérence des principes retenus par Freud pour étayer à posteriori sa théorie. Ceci est aggravé par une incompréhension de la différence qu'il faut établir entre énergie et entropie (faute que son ami Breuer n'a pas commise).

Le noeud à démêler est celui qui lie, selon Freud les principes "d'inertie", de "constance", "l'automatisme de répétition", de "Nîrvana", de "plaisir". Je ne suis ni Sokal, ni Onfray, et je m'intéresse assez peu au jeu de massacre, je vais donc éviter de vous en faire un roman. Non, ce qui serait plus constructif, c'est de retrouver une cohérence au discours psychanalytique à la lumière de ce qui a pu être développé depuis un siècle, pour y réinscrire toute la richesse de l'expérience psychanalytique accumulée depuis ses débuts.

Or, Freud n'est pas passé loin, si l'on peut dire. Si l'on creuse un peu plus derrière ces principes de surface, comme on pourrait les appeler, que trouvons-nous?

  • Un a priori : la dichotomie des concepts,
  • Un constat: l'automatisme de répétition.

L'a priori est une position philosophique, qui s'enracine au plus profond de l'expérience humaine, à tel point que Lévi-Strauss le retrouve intact chez les sociétés les plus primitives (cf.: "L'Homme Quantique"). Ce principe sert à structurer par paires de contraires les positions libidinales: masculin/féminin; phallique/castré; actif/passif. C'est particulièrement marqué dans l'expression des perversions et des névroses: saxo/masochisme ou exhibitionnisme/voyeurisme. Mais, il est également source de confusion, lorsque Freud essaie de classer sur le même plan processus primaires (inconscients) et secondaires (conscient). Dans ce cas, l'opposition n'est plus entre termes complémentaires, inscrits sur un même plan synchronique du discours. Il y a une distance diachronique qui porte de l'un à l'autre: le conscient est une "expression", une "extraction", de l'inconscient. Et il importe d'en préciser les mécanismes (cf.: émergence/ décohérence.)

De même lorsque Freud situe "au delà du principe de plaisir" l'automatisme de répétition, il commet une grande erreur (cf.: 'L'Homme Quantique"): l'automatisme de répétition est un principe d'inertie, l'équivalent d'un principe de conservation énergétique en physique; tandis que le principe de plaisir s'attache à une évolution dans le temps, rattachée à l'évolution d'une entropie. J'ai montré que l'automatisme de répétition est un principe de conservation de la libido, quand celui de plaisir est lié à l'homéostasie du système psychique. Ce qui manque à Freud, c'est d'avoir défini:

  • La libido pour une "énergie cinétique" (synchronique);
  • La pulsion comme une "énergie potentielle" (diachronique)

pour charpenter son discours.

Ceci explique l'incohérence du duo Eros/Tanatos, constitué pour répondre à un dualisme qui n'a pas ici sa place. En effet la dilution entropique se retrouve dans tout système vivant, et n'a rien d'un "instinct de mort": c'est notre condition d'existence. Par contre, c'est Eros, la poussée "unaire" comme je la définis, qui vise à l'aphanasis du sujet. Et la recherche du Nîrvana est le propre du vivant et non un instinct de mort. La perte de libido dans la dilution du moi du Bouddha n'est pas sa mort, mais le point le plus haut de la pulsion, qui a brûlé toute sa libido. J'ai repris l'image d'un pendule: au point bas l'énergie cinétique (libido) est maximum, la pulsion minimum; au point haut c'est l'inverse.

Il faut donc repartir sur la base suivante:

  • Un principe d'inertie: l'automatisme de répétition;
  • Un principe dichotomique; en s'assurant que les couples constitués sont bien comparables (i.e.: situés sur un même niveau synchronique);
  • Un principe de Réalité: en reprenant la formule de Lacan. Le Réel, c'est ce qui me surprend.

Partant de là, il est possible de reprendre tout le discours concernant l'économie psychique, offrant ainsi une solution de continuité avec la description neuronale des processus que peut nous donner l'imagerie médicale moderne (voir en ce sens l'article sur le phénomène d'adhérence).

A l'adresse plus particulièrement des psychanalystes; il est possible de représenter dans une structure Imaginaire simple les différents mécanismes qu'ils repèrent (forclusion, déplacement, censure etc...) et même la situation particulière du face à face de l'analyste et l'analysant dans la cure (cf.: "L'Homme Quantique".)

Mais qui se soucie de tout cela, il y a déjà tellement à discourir sur le désir du psychanalyste, et sur les modalités de "la passe en réseau", qu'il serait fou de perdre son temps à reprendre les saintes écritures, non?

Ou bien... ;-)

Hari

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