La relativité d'échelle

Publié le par Hari Seldon

La relativité d'échelle

Il ne vous aura sans doute pas échappé que toutes nos considérations sur la physique nous amènent très directement à cette relativité d'échelle à laquelle Nottal a attaché son nom. Nous arrivons, par des voies plus élémentaires, aux mêmes conclusions que lui: représentation fractale du temps, non-différenciation du temps, vitesse limite (voir ici), longueur limite.

Cependant, notre discours est autre: nous nous attachons moins aux sciences physiques en elles-mêmes, qu'à la mise à nu des mécanismes psychiques qui conditionnent leur expression. En cela, par exemple, les "catastrophes" qui ponctuent le développement du discours scientifique nous apparaissent véritablement telles des "crises" structurellement semblables à celles que traverse un individu dans une phase névrotique. Et la représentation scientifique du monde nous semble la marque la plus évidente de son anthropomorphisme.

Le lien que nous établissons entre les aspects relativistes et quantiques de nos représentations, découle directement des considérations de Freud quant à l'organisation psychique en plans Imaginaires superposés. Structure que nous avons cherché à caractériser à l'aide des catégories linguistiques mises en avant par de Saussure; à savoir une distinction entre discours diachronique et synchronique (cf.: "L'Homme Quantique".)

Toutes ces considérations pour en arriver où?

A ceci: jusqu'à la Renaissance (au moins), la science a avancé en se fondant sur quelques considérations métaphysiques; c'est à dire, sur des hypothèses quant à la nature ultime de notre environnement. Autrement dit: la raison du monde dépendait de certains invariants situés au niveau Symbolique ( le grand Autre de Lacan pour aller vite). A partir de Kant (Zizeck en parle dans "La Parallaxe"), cette référence absolue commence à se relativiser. Si l'Homme doit suivre un chemin éthique, cette éthique elle-même n'est plus une donnée extérieure au Sujet qui, pourtant, se définit par rapport à celle qu'il adopte et à laquelle il se tient. On pourrait filer le raisonnement jusqu'à Camus sans trop forcer et pondre une bonne copie de philo sur le sujet...

Mais, comme le dit Lacan "Le grand Autre n'existe pas" (ce n'est pas la même chose que la mort nietzschéenne de dieu). Bref, exit la métaphysique. Et c'est là le point intéressant: la relativité atteint le coeur même de l'individu qui rend compte, par son discours, de ce qui l'entoure. Ce qui ne veut pas dire qu'il puisse dire n'importe quoi: son Imagination est façonnée par quelques milliards d'années de développement du vivant, pour aboutir (tout du moins sur notre bonne vieille Terre) à l'Homme. Donc, la prise en compte de cette relativité du discours nous pousse à remplacer la métaphysique par une recherche "métapsychologie", objectif (objet) freudien par excellence.

Et, -c'est là que je veux vous mener-, ce déplacement relativise le Sujet en même temps qu'il relativise son discours sur le monde. Autrement dit, il me semble impossible que le discours scientifique puisse véritablement évoluer, et surmonter la crise à laquelle il est présentement confronté, sans une prise en compte effective de cette évolution. Pour tout dire ce mouvement nécessaire est par essence un recul diachronique, qui relativise le discours humaniste des Lumières. Et revoici Foucault.

Certes me diront les plus patients d'entre vous (les autres sont partis), mais votre discours n'a rien de nouveau: Pascal déjà avait conscience de cette relativité de la place de l'homme dans la nature. Oui, sans doute, et j'ajouterais même que Zizeck, en nous parlant de "l'objet paralaxique" est encore dans cette perspective relativiste. Mais il s'agit toujours de la relativité des relations entre "l'homme & l'objet"; sans remise en perpective du discours lui-même; c'est à dire, très explicitement, que pour tenir son discours, le philosophe fait appel à toutes ses capacités, il se hisse au plus haut qu'il peut de son Imaginaire pour, ex-post, nous restituer ce qu'il voit sous ses pieds, jusqu'à l'horizon ainsi dégagé, tel un alpiniste après son escalade s'extasiant devant le paysage.

Mais notre implication dans le monde ne se limite pas à çà, certainement pas. Quid de l'escalade elle-même? Pendant qu'il pense, notre philosophe respire, ressent l'effet de la gravité sur son corps, est peut-être dérangé par les bruits du quartier, comme moi en ce moment par ce restaurateur en face de l'immeuble, trainant des tables en terrasse au moment d'ouvrir son établissement.

...

Retour de Bassam, après-midi passé à l'Assamoise entre piscine, bavardage, bronzette, ronflette et quelques pages de Zizeck, dont je m'irrite justement parce que j'ai cet article en tête. Je le vois tout près avec sa parallaxe, mais après un très intéressant et percutant développement sur la "révolution intérieure" allemande vs la "révolution politique française", il se rate dans le dernier virage, page 52 en parlant de la "dialectique entre l'universel et le particulier". Ratée qui lui fait louper l'essentiel lorqu'il écrit (et souligne):

"la vérité universelle est accessible seulement depuis une position subjective engagée et partielle"

Ce qui n'est pas faux, mais totalement insuffisant. A savoir que le passage de l'un à l'autre nécessite un changement de posture (ex-ante => ex-post) et que ce passage lui-même présente la structure d'une action mythique (Lévy-Strauss, bien sûr, toujours Lévi-Strauss, auquel Lacan s'adressait, comme Freud à son ami Fliess)... Après, on peut reprendre tout ce qu'il nous expose d'un oeil neuf...

Le mouvement dialectique, qui traite des relations de l'un à l'autre est par essence synchronique, sans modification essentielle des objets mis en relation; même si le sujet du discours porte sur la relativité de ce que l'un peut voir de l'autre. Tandis que passer de l'élément au groupe est par essence un mouvement diachronique et, dans ce mouvement, il y a remise en cause, sinon modification du Sujet qui yoyote entre deux positions. Ce n'est pas la même position, je n'ai pas les même outils intellectuels à ma disposition, lorsque je philosophe avec Kant ou lorsque je me bats avec (ou contre) Danton. Je n'ai pas la même structure mentale, lorsque je regarde les tours du World Trade Center s'effondrer sous mes yeux à la télévision, fusse en direct, ou si je cherche à m'en échapper physiquement. Je n'ai pas la même conformation de mon propre jugement si je suis chasseur ou gibier, proie ou prédateur etc...

On ne peut pas véritablement comprendre l'évolution sociale sans cette "mise en volume" de l'analyse dialectique traditionnelle (cf.: "L'Homme Quantique".) Mais ce n'est pas ici mon propos. Avant d'aller plus loin dans le domaine abordé par Zizeck, je veux encore éprouver la solidité de mon approche dans des domaines plus extrêmes, comme la physique; là où notre démarche est réfutable. Ce qui nous ramène à la relativité d'échelle.

Là aussi, je pense que l'on doit "relativiser la relativité", c'est à dire qu'après avoir pris une pleine conscience de la relativité des choses (comme la mesure de la vitesse, par exemple), il faut aller plus loin, et prendre en compte le fait que les outils intellectuels dont nous disposons à telle ou telle échelle de nos représentations dépend du niveau où l'on se tient pour tenir notre discours. C'est prendre conscience du fait qu'à un certain niveau Imaginaire, tout discours sur la gravitation cesse d'être pertinent. Et c'est à partir de là qu'il faut tracer le chemin restant à parcourir: à partir d'un certain niveau, la représentation de l'accélération cesse d'être pertinent. Ensuite, le temps lui-même ne peut plus être décrit comme une variable différentiable: son aspect diachronique ne peut plus être maquillé. Ensuite, faute de ce repérage temporel, les choses sont "intriquées" et nous sommes véritablement dans un état quantique au sens le plus traditionnel du mot. Nous sommes là, à l'extrême inférieur de notre contact avec le Réel; au delà, nous sommes dans notre inconscient, qui précisément présente cette même structure, hors du temps où les idées préconscientes s'intriquent. Dans ces conditions vous comprendrez pourquoi il doit en être de même à l'autre extrême de nos représentations, concernant un hypothétique "multiver" dans lequel nous serions plongés...

Mais entre ces deux extrêmes dont Pascal ne pouvait rêver, cette relativité seconde, diachronique pour tout dire, permet de comprendre pourquoi une représentation fractale unique de notre environnement recèle tant de diversité: nous-mêmes changeons dans notre exploration diachronique de la structure...

Bonne exploration

Hari

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