Religion et sectarisme

Publié le par Hari Seldon

Religion et sectarisme

Oui, cet attentat contre Charlie nous assaille : c'est l'irruption du réel dans notre ronronnement imaginaire. Ce qui nous réveille et nous oblige à penser l'impensable, pour changer de nos gentilles discussions autour d'un hypothétique réveil politique de ce peuple moins endormi parfois que l'on ne croit.

Le choc passé, la réaction immédiate du 11 janvier s’éloignant, viennent les discours de récupération.

Du style : oui, certes, la liberté d’expression est indispensable, toutefois, il faudrait peut-être la restreindre, pour ne pas choquer Pierre, Isaac ou Abdallah…

Comment concilier liberté d’expression et liberté de culte ? Comment vivre sereinement les uns avec les autres, dans, par et pour la république en respectant nos principes de tolérance et de laïcité ?

Il faut tout d’abord nous repérer dans l’embrouillamini idéologique que l’on nous sert pour limiter la liberté d’expression, en usant de ce droit même que l’on conteste.

Car, par un curieux retournement de perspective, nous nous retrouvons ici mis en demeure d'avoir à justifier nos valeurs républicaines aux yeux de ceux-là mêmes qui en usent contre nous.

C’est l’exercice que je vous propose dans ce billet : montrer que notre principe laïc, en fondant la liberté absolue de conscience, respecte et peut être respecté par tout système philosophique (ou religieux) particulier.

Le français est une belle langue qui indique clairement les choses, lorsqu'elle nous guide:

  • la "religion", c'est ce qui relie,
  • le "sectarisme", c'est ce qui sépare.

Et le législateur, en France fait très bien la différence entre les deux en permettant l'expression des religions et en interdisant le prosélytisme des sectes lorsqu'elles gangrènent les âmes faibles, ou les jeunes.

Nous voici bien avancés, me direz-vous, mais comment savoir si une doctrine, ou un système philosophique s'apparente à la religion ou au sectarisme. Car, après tout, les églises comme les sectes peuvent conduire aux mêmes ignominies. Est-ce que l'inquisition, bras armé de l'Église catholique, qui fit brûler juifs et mal pensants dans un autodafé après le tremblement de terre de Lisbonne en 1756, diffère profondément de ces organisations djihadistes, qui tuent au nom du très haut?

Ce que nous avons développé dans le billet sur "la pensée mythique" peut nous y aider de façon extrêmement simple.

L'idée est la suivante : le sentiment religieux est structurellement rattaché à la pensée mythique.

Qu'est-ce à dire ?

Ceci : toute religion s'articule autour d'un symbole ou d'un système symbolique. C'est-à-dire autour d’un signifié dont aucun signifiant ne puisse épuiser le sens. De même que dans une série de mythes, un symbole se repère parce que d'une version à l'autre, l'image qui le représente varie, se transforme en son contraire. Par exemple, à propos de la présence / absence des arbres qui forment un symbole dans une série de mythes du lynx et du coyote :

« … On part d’une opposition majeure entre absence d’arbres (…) et leur présence. (…) Présent, l’arbre est soit concave (la pirogue qui bascule), soit convexe. Convexe, l’arbre se matérialise sous deux formes entre lesquelles existe un rapport de corrélation et d’opposition : la bille de bois à l’extrémité de laquelle la fille s’assied et qu’elle fait basculer, et l’arbre tombé en travers du sentier qu’elle enjambe maladroitement et qui la fait trébucher (c’est alors elle qui bascule). » (Levi-Strauss, Histoire de lynx, 1991).

Et de cette caractéristique du symbole, découle naturellement, pour le croyant, l'impossibilité de limiter la représentation qu'il se fait de dieu, par la parole en le nommant (interdiction de nommer dieu chez les juifs) ou par le dessin (interdiction de représenter dieu chez les musulmans.) Cela n'a même pas besoin d'être spécifié par des textes : c'est une nécessité logique.

Le blasphème comme l'idolâtrie, qui consistent à prendre une représentation (imaginaire) du symbole, pour le symbole lui-même, est le péché par excellence (la carte pour le territoire.) Ils découlent naturellement de la nature symbolique de dieu (quel qu’il soit, bien sûr.)

Autrement dit, le croyant est, par rapport à son discours concernant son dieu, dans la même position relative que le comptable, lorsqu'il fait un bilan prévisionnel : ils se font tous deux une idée de "quelque chose" qui leur échappe, l'un parce que ce principe le constitue (c'est son créateur), l'autre parce que l'avenir ne lui est pas connu.

Et c'est très précisément la position du conteur dans la pensée mythique : il multiplie, répète, interprète la même trame d'un récit dont la signification donne sens à la vie de sa communauté, mais qu'il ne saurait figer.

C'est pourquoi les églises discutent de leur foi : le dogme évolue. C'est vrai des trois religions du livre, c'est vrai également au-delà. C'est la discussion talmudique, mais les imams chiites également sont des "docteurs de la loi" et doivent interpréter le coran pour répondre aux croyants. Au Moyen Age, la doctrine catholique faisait l'objet de disputes théologiques ("Le Roman de la rose".)

==> Figer la doctrine, c'est prendre son discours pour celui de dieu lui-même, c'est un pêché du même ordre que le blasphème ou l'idolâtrie.

Figer le discours, c'est ce que fait le comptable en fin d'exercice, lorsqu'il "arrête" le bilan, en position "ex-post." Ce qui fait pêché, pour le croyant, c'est d'adopter un position ex-post pour parler de dieu; car, alors, le symbole (signifié inaccessible) est remplacé par un signifiant donné (imaginaire). En quelque sorte, en adoptant une position ex-post, le croyant réifie son dieu : c'est le péché des péchés.

Et nous pouvons très simplement repérer cette faute contre la foipar un abandon de la posture ex-ante pour se figer dans une posture ex-post.

Ce que l'on peut traduire ainsi :

  • Le religieux parle de son dieu en position ex-ante : il prie, il espère, il communie;
  • Le sectaire parle de son dieu en position ex-post : il théorise, il décrète, il commande.

Bien entendu, il y a nécessité, pour organiser la vie d'une église, de la structurer, c'est-à-dire d'arrêter une doctrine (devoir passer d'une position de prière à celle d'organisateur) mais le symptôme, c'est lorsqu'il n'y a plus de retour en position ex-ante. Le péché, c'est de ne plus douter.

Ce qui nous ramène au président Schreber et à la psychose : le psychotique ne doute pas et reste en position ex-post.

En corollaire : ce qui fait péché n'est pas la doctrine, la parole ou le dessin du symbole en eux-mêmes, mais le fait de prendre ceux-ci "au pied de la lettre", c'est-à-dire de prendre une quelconque projection imaginaire pour le symbole lui-même.

Dire le contraire est une perversion de l’esprit : ce qui fait problème n'est pas le dessin, mais de prendre le dessin (ou la statue, ou le discours) pour dieu lui-même. Ce qui fait problème, tient à la façon dont le croyant reçoit le discours, le dessin : le problème est pour le croyant, non pour celui qui s'exprime.

Dire autre chose, c'est reporter sur autrui ce qui dépend de soi, et ce faisant révéler son péché, selon les critères de sa propre foi, car se faisant on divise (sectaire) au lieu d'unir (relier).

Reporter la faute sur l'émetteur est une hypocrisie, la recherche d’un bouc émissaire pour s’exonérer du devoir de s’améliorer, de travailler sur soi. C'est comme voiler les femmes parce que l'homme est concupiscent : cacher ce sein que je ne saurais voir... Molière, déjà...

Amen

Hari

Commenter cet article