La mémoire quantique

Publié le par Hari Seldon

La mémoire quantique

Dans mon dernier billet, je prenais la précaution de dire qu’en fait, nous structurons notre représentation fonctionnelle du cerveau de façon à ce qu’elle nous soit intelligible, et que dans l’exercice, il est difficile de nous extraire de cette représentation de notre propre fonctionnement.

Notre représentation du cerveau (y compris son fonctionnement inconscient) est limitée à ce que ce même cerveau peut produire (consciemment) comme représentation.

C’est dire, en particulier, que cette représentation doit évoluer en fonction du développement de nos connaissances. Non pas seulement dans le contenu, qui s’enrichit au fur et à mesure de nos observations, en fonction des progrès de l’instrumentation ; mais également dans la forme même du discours.

Or, il est indéniable que les travaux en sciences physiques ont changé depuis maintenant un siècle notre façon de voir le monde. On peut même dire qu’il y a un effet de mode : de nos jours tout devient quantique. Nous aurons bientôt des coaches quantiques ou des glaces aux parfums quantiques. Oui, certes, prudence donc.

C’est pourquoi le risque est grand de céder à un simple effet de mode. Prudence, prudence; mais je vous laisse juge.

Revenons à nos deux pulsions élémentaires attaque / fuite.

En fait, nous avons vu qu’avant d’avoir arrêté son choix, l’attitude du sujet face à une situation donnée est assez ambivalente et demeure difficile à étiqueter.

Regarder par exemple ce chat attaquer une imprimante.

Il présente bien une attitude agressive, toutefois, le système fuite est lui aussi très stimulé. Chaque coup de patte est suivi d’une position de retrait, et, finalement, lorsqu’une feuille sort de l’imprimante, la fuite est si rapide que l’on n’a pas le temps de voir le chat sortir du champ. Dans le même ordre d’idées, Lacan rapporte le cas de l’épinoche qui, lorsqu’il voit un intrus s’approcher de son repère et avant d’avoir pu déterminer s’il s’agit d’un mâle (attaque) ou d’une femelle (reproduction) ne sait pas comment réagir et mêle les attitudes de défense à celles de parade amoureuse (il fait, par exemple, des trous destinés au frai tout en restant sur la défensive). (Lacan, Le Séminaire. Livre III. Les psychoses), p. 109.

Nous avons par ailleurs caractérisé l’état du système attaque /fuite comme un niveau synchronique constitué de neurones fonctionnant en boucles. Et j’avais proposé le schéma suivant (cf.: synchronicité de la mémoire) :

La mémoire quantique

Autrement dit, dans cet instant particulier où le système est excité par le SGPA (de façon globale), et avant que le cortex n’ai pu fournir d’information suffisante pour que le système se fige dans un état discernable, ce système présente toutes les caractéristiques d’un état « intriqué ». Notre chat est à la fois en mode attaque & fuite ; comme celui de Schrödinger est à la fois mort et vivant.

Ensuite, l’apparition d’une feuille, transmise comme signal d’alerte par le cortex au niveau de l’amygdale, fait basculer le système en mode « fuite ». Ce qui active les schémas d’action en conséquence. Par opposition à l’état « intriqué » précédent, on peut dire que le signal du cortex provoque une « décorélation » du système attaque / fuite.

Nous retrouvons ici, à un niveau très élémentaire du fonctionnement inconscient du cerveau, ce que nous avions déjà développé il y a quelque temps dans une série de billets.

J’avais présenté l’état conscient comme une « décohérence » de l’état inconscient. Ce que nous venons de voir ici, dans un processus pulsionnel sous le seuil de conscience (le chat n’a pas de conscience humaine élargie) nous force à relativiser ce qui a été dit : Le processus décrit se retrouve à chaque niveau de conscience, depuis le plus élémentaire, ou primitif, jusqu’aux états de conscience élargie.

Et nous retrouvons ainsi notre structuration « fractale ».

As usual.

Hari

 

Addendum au 2 juillet 2015

Je viens de lire un article sur la formation de nouvelles associations d’idées : "about memory formation and learning". Les chercheurs ont analysé ce qui se passe lorsque l'on associe ensemble deux faits déjà connus : par exemple associer une star de cinéma et un lieu public, comme Jennifer Aniston et la Tour Eiffel, Clint Eastwood devant la tour de Pise, Halle Berry à l’opéra de Sydney ou encore Tiger Woods à la Maison Blanche. Et bien le neurone de mémoire associé au monument en question, s’active en même temps que celui associé à la star. Et, c’est là le fait remarquable : après une seule exposition, le neurone associé au monument sera activé lorsque l’image de la star activera son neurone associé. Le concept neuf se traduit par une corrélation entre l’activation des deux neurones appartenant à deux classes d’images différentes. Autrement dit, au-delà des phénomènes de répétition, qui, bien sûr, renforcent les acquis, il y a quand même, à la base de tout le processus de formation de la mémoire, dans l’hippocampe, un phénomène de couplage en tout ou rien, qui est bel et bien d’ordre quantique. Je parle, peut-être un peu vite de décohérence, mais je ne peux manquer de faire le rapprochement avec ce que je développe dans le billet. Décohérence que l’on peut caractériser comme suit 

  • Avant le nouveau rapprochement, le neurone "Tour Eiffel", n’est pas individualisé par la mémoire "Jennifer Aniston" et il fait partie d’un ensemble potentiel : celui des lieux publics du même type ;
  • L’expérience "Jennifer Aniston devant la Tour Eiffel", individualise ce neurone "Tour Eiffel", si bien que la vue ultérieure d’une image de la star suffira à l’éveiller.

C’est donc ce phénomène qui correspondrait à une "décohérence" de l’image "Tour Eiffel", lors d’un rappel de l’image de Jenniger Aniston.

Réciproquement, l’image de la Tour Eiffel appellera celle de la star, qui se singularisera de l’ensemble des stars que je peux connaître.

Il est à remarquer que le phénomène de rappel d’un fait par un autre est connu depuis bien longtemps, et est à la base de l’art de la mémoire développé dès l’antiquité. Le point nouveau, c’est l’immédiateté du changement de comportement du neurone élémentaire ; qui nous permet de faire évoluer notre appréhension du phénomène.

L’idée, qui émerge peut-être, c’est que la "conscience" d’un fait ou d’un objet viendrait de l’accrochage entre deux "décohérences", pour former un élément plus "complexe" (ici un élément à deux coordonnées star/lieu public). Alors, nous retrouvons notre définition de la "stabilité", telle qu’abordée dans l’Homme Quantique. Un objet sera d’autant plus "stable" qu’il présente de dimensions indépendantes. Et l’on retrouve, bien entendu l’expérience de l’enseignant : pour bien se remémorer un fait, il faut multiplier les associations d’idées, envisager un objet en changeant de point de vue etc. Un objet se détache, ou plutôt s’impose à nous d’autant mieux que nous le cernons, l’emmaillotons de notre imaginaire, comme une huître fait une perle à partir d’un grain de sable. Nous retombons sur nos pieds, c’est dire que notre approche est stable, n’est-ce pas ?

SUITE :

Je n’ai pas encore fini de cerner le sujet ; et j’y reviendrais sûrement à tête reposée, mais ma représentation du phénomène évolue assez vite. Est-ce que c’est tout à fait la même chose de dire que Jenniger Aniston "me fait penser à la Tour Eiffel" ou que la Tour Eiffel "me rappelle Jenniger Aniston"? Dans l’art de la mémoire, par exemple, le principe est de meubler une maison en raccrochant un objet particulier à un élément de la maison. Par exemple la chambre à coucher fait penser à tout ce qui touche à la famille. La tante Agathe, c’est la commode, l’oncle Marcel est la chaise devant la commode etc... Mais, il y a bien dissymétrie dans le rapport entre objet à se remémorer (l’objectif) et le moyen mnémotechnique : la pièce d’ameublement. J’agite l’un pour retrouver l’autre.

Dans la fabrication du concept star / lieu public, là aussi, sans doute, l’un est le déclencheur, et l’autre le résultat. Suis-je un fan de séries télé, plus enclin à penser aux stars, et ne raccroche que par hasard cette Tour Eiffel à ma star favorite. Ou bien suis-je Parisien dans l’âme, aimant les monuments, et plutôt amuser de voir cette touriste pas comme les autres. Autrement dit, il y a bien un déclencheur du souvenir. Et l’on ne peut se satisfaire de l’observation rapportée selon laquelle les deux neurones sont activés "en même temps". Il y a nécessairement un décalage mesurable entre la cause et l’effet.

Vous voyez où je veux en venir, bien sûr : les deux situations ne commutent pas. De même que la mesure de la vitesse et de la position ne peuvent être simultanées.

C’est dire, pour qui me suit (qui m’aime me suive !) que les deux neurones n’ont pas le même statut.

  • S’il y a décohérence de l’image de la Tour Eiffel (à partir d’un ensemble potentiel de souvenirs de lieux public), alors la cause de ce mouvement diachronique, c’est le neurone Jenniger Aniston.
  • S’il y a décohérence de l’image de la star, à partir de l’ensemble de celles que j’ai en mémoire (à l’état latent) et déclenché par la vue de la Tour Eiffel, alors, le neurone qui la repère est la cause de ce mouvement diachronique.

Et l’on pourrait sans doute (mais il y aurait du boulot) dire que la "conscience du rapprochement" entre la Tour Eiffel et Jenniger Aniston (jamais de ma vie je n’ai autant écrit ce nom, de quelqu’un que je ne reconnaîtrais même pas ! mais ceci est une autre histoire) tient à ce "vacillement" entre deux situations nous réductibles l’une à l’autre. Ce qui est une façon de lier la conscience à l’indétermination.

Comme vous le voyez, je vous le sers tout chaud, mais il y aurait certainement quelques voies à explorer dans tout ceci.

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Guillaume 21/04/2015 12:08

" ...nous structurons notre représentation fonctionnelle du cerveau de façon à ce qu’elle nous soit intelligible " Mais pourrait-il en être autrement ? Tout dépend si tu l'entends au sens historique (ce que semble confirmer la suite) ou général. Par exemple, une oeuvre d'art ne peut-elle pas être vue comme une tentative pour faire une représentation non-intelligible, ou du moins débarrassé de ce critère ?
Si on l'admet, qu'est-ce qui subsume les deux ?
Et encore, je dis tentative parce qu'on connaît l'indomptable propension à se livrer aux codes. L'artiste est un fauve qui chercher à manger son dompteur :)
Je ne sais pas si on peut dire que le chat est " à la fois". N'est-il pas plutôt " ni l'un ni l'autre", en vertu de l'indécidable que lui oppose l'absence d'observation ? Je sais que cela revient un peu au même, mais je trouve que le formuler ainsi renvoie plus facilement aux oppositions " tertium non datur " dans lesquelles le langage nous enferme.
Le chat prend, comme le poisson, la position la plus raisonnable. Mais comme il ne se sent tenu par nul pari, il hésite sans cesse entre les deux. Il ne joue pas aux dés contrairement à l'homme qui décide que c'est un ami, et se prend la feuille dans la figure (ou l'inverse).

Hari Seldon 21/04/2015 13:11

"… nous structurons notre représentation fonctionnelle du cerveau de façon à ce qu’elle nous soit intelligible " Mais pourrait-il en être autrement ?
Je voulais surtout attirer l’attention (peut-être maladroitement) sur l’aspect « d’auto-similarité », ou de congruence : j’utilise mon cerveau pour parler de mon cerveau. Il y a nécessairement un problème de positionnement. Du même ordre que lorsque le Crétois dit qu’il ment.

Tout dépend si tu l’entends au sens historique (ce que semble confirmer la suite) ou général. Par exemple, une œuvre d’art ne peut-elle pas être vue comme une tentative pour faire une représentation inintelligible, ou du moins débarrassé de ce critère ?
Si on l’admet, qu’est-ce qui subsume les deux ?
Une œuvre d’art n’est pas faite (à mon sens) pour être intelligible, mais pour « émouvoir », donc à un niveau inférieur, en dessous du seuil de conscience. Il s’agit, à partir d’une donnée de la conscience (d’un objet observé / par le cortex), d’agir sur l’état de conscience (au niveau du système limbique).
Qu’est-ce qui subsume l’état de conscience et le contenu de la conscience ? C’est justement le « liage entre les deux) qui fait un vécu mémorisable (au niveau de la mémoire épisodique).


Et encore, je dis tentative parce qu’on connaît l’indomptable propension à se livrer aux codes. L’artiste est un fauve qui chercher à manger son dompteur : 

Oui, bien sûr, puisque l’artiste a la prétention de changer mon état de conscience, de « m’impressionner ».

Je ne sais pas si on peut dire que le chat est " à la fois". N’est-il pas plutôt " ni l’un ni l’autre",
• « à la fois » permet d’en parler en rapportant son état à un ensemble d’états potentiels, déterminable a priori. On est dans une théorie, qui permet de conceptualiser l’indétermination
• « ni l’un ni l’autre » ne le permet pas. Le chat n’est pas descriptible : on passe du potentiel au virtuel.
… en vertu de l’indécidable que lui oppose l’absence d’observation ?
À mon sens, pour que quelque chose soit indécidable, il faut savoir entre quoi et quoi on reste indécis (donc dans le potentiel)

… Je sais que cela revient un peu au même,
En fait, non ; comme tu le vois.

mais je trouve que le formuler ainsi renvoie plus facilement aux oppositions " tertium non datur " dans lesquelles le langage nous enferme.
Justement non. Le « tertium non datur » ne se comprend que comme une hésitation entre états potentiels, à un niveau imaginaire (et non symbolique, virtuel).

Le chat prend, comme le poisson, la position la plus raisonnable.
Non, car le chat n’est pas « raisonnable ». Il répond à un programme acquis au fil des générations, il s’agit ici du hasard et de la nécessité : au fil du temps, les chats qui n’ont pas réagi comme lui, n’ont pas eu le temps de transmettre leurs gènes à leur descendance, avant d’être mangés. À ce propos, je t’invite à regarder sur le Web les « Darwin awards ».

Mais comme il ne se sent tenu par nul pari, il hésite sans cesse entre les deux.
Non. Il hésite car les deux systèmes sont en compétition (combattre / fuir) ; jusqu’à ce que les signaux envoyés par l’un des deux l’emporte pour une raison ou une autre. C’est pourquoi je parle d’un état « intriqué », suivi d’une « décohérence ».
La notion de « pari » est mal adaptée : le mécanisme est sous le seuil de conscience (heureusement plus rapide, en ce qui concerne l’Homme et sans objet pour le chat) ; or un « pari » suppose une mise en forme, une représentation, au niveau du cortex.

Il ne joue pas aux dés contrairement à l’homme qui décide que c’est un ami, et se prend la feuille dans la figure (ou l’inverse).
Encore une fois, non : le mécanisme est sous le niveau conscient, et dans le cas d’espèce, l’homme et le chat sont à égalité, jusqu’à ce que pour l’homme, le cortex prenne la main sur la réponse