Une lecture de Bernard Friot - 1945

Publié le par Hari Seldon

Une lecture de Bernard Friot - 1945

La révolution de 1945

Après avoir situé les concepts qu’il utilise, nous pouvons maintenant discuter la thèse principale de Friot. À savoir qu’en 1945, la France a vécu, pendant quelques mois, avec des communistes aux manettes de certains ministères clefs, une véritable révolution.

Grâce à eux, et pendant une courte période, la France s’est dotée d’une protection sociale, et les fonctionnaires, comme les ouvriers des entreprises nationalisées ont bénéficié d’un changement de statut qui les a sortis du cadre marchand.

L’idée de Friot est la suivante :

1/ dans le monde capitaliste, le personnel n’est rien, ce qui est valorisé, c’est son poste. On détermine la rémunération d’un poste de travail en fonction du revenu qu’il dégage pour l’entrepreneur. Et il n’y a aucune considération quant à la personne même qui occupe ce poste. Le jour où elle ne convient plus, elle est remplacée et se retrouve sur le marché du travail. Et ce retour à la case départ se fait sans aucune reconnaissance quant à la valeur du travail accompli ; à la plus-value qu’elle a engendrée par son travail et reste dans les mains de l’employeur.

En résumé : le travail est rétribué à la valeur économique, qui est définie par l’employeur. Nous avons discuté de ces termes dans le précédent billet.

2/ La révolution de 1945 consiste en ce que ce n’est plus le poste qui est rétribué, mais la personne même qui est reconnue et valorisée. Un bureaucrate n’est pas sur le marché du travail, mais occupe une fonction hors secteur marchand.

En résumé : l’activité sociale est rétribuée en fonction de son utilité sociale, et non en fonction de sa valeur marchande (voir la discussion de ces termes dans le précédent billet.)

3/ Friot nous dit que ce changement de paradigme est proprement révolutionnaire. Et selon lui :

  • Il importe de renforcer le mouvement : œuvrer à l’éradication du secteur marchand, pour que chacun soit payé en fonction de son activité sociale, à vie. Car chacun d’entre nous est un membre actif et utile à la société dans son fonctionnement général.
  • Le capitalisme, au contraire, tend à faire rentrer toute activité sociale dans le secteur marchand.

Discussion

Revenons à notre schéma à deux niveaux (i.e. : Ip niveau politique / Ig niveau gestion)

1/ Le « monde capitaliste »

C’est par essence au niveau Ig ; celui où s’organisent les échanges production / consommation (avatar lointain de manger / être mangé). Ce qui nous ramène à la nécessité élémentaire de respecter le principe entropique : pour vivre, un individu doit détruire autour de lui : emprunter de l’énergie pour diminuer son entropie. Et l’équilibre à ce niveau est nécessairement basé sur les échanges, les flux entre acteurs. Et en dernier ressort les flux monétaires (je vais vite et l’on pourrait en faire un livre : nous sommes ici dans l’automatisme de répétition).

À ce niveau, donc, la valeur d’un homme se mesure aux flux monétaires qu’il contrôle. Par exemple, c’est très visible dans une société libérale jusqu’à la caricature, telle les USA, où quelqu’un peut se présenter ainsi : « hello, call me Jack, I’m a 200.000$ man ». Très simple : l’échelle sociale est graduée en dollars…

Ce que nous dit Friot c’est qu’en fait ce n’est pas l’homme mais son poste qui est ainsi évalué. S’il se retrouve à la rue, il n’est plus rien.

On peut discuter la chose. En restant dans la perspective capitaliste : celui qui est interchangeable : l’OS, dont le savoir-faire est faible et peut être remplacé par tout autre, d’autant plus qu’il y a du chômage. Friot pourrait dire que le capitaliste fait tout pour que les personnes restent interchangeables, et les postes de travail se déqualifient au fur et à mesure que l’automatisation progresse.

Il y a donc, effectivement, une volonté capitaliste de rendre les personnes aussi interchangeables que possible, pour ne considérer que les flux qu’ils génèrent, et sur lesquels il tire un profit.

Et l’on voit bien l’effet pervers : les gens se valorisent en fonction de ce regard que l’on porte sur eux, étalonné en flux monétaires, et s’identifient aux postes qu’ils occupent.

Individuellement, ceci se traduit par une définition de soi à travers un flux d’argent : je gagne tant… Autrement dit, nous sommes dans l’automatisme de répétition, et le moyen de se rassurer quand à son existence, c’est d’accélérer les flux, le rythme, jusqu’à s’étourdir, jusqu’au burn-out. Or rester dans l’automatisme de répétition, signe indéniablement un manque psychologique du même ordre que chez un post-traumatique. C’est dire la violence faite à l’individu par ce système.

2/ La bascule de 1945 :

Ce qui se passe en 1945, c’est tout simplement une reprise en mains du système au niveau politique Ip.

Évolution que l’on peut historiquement traduire ainsi :

  • Avant l’émergence du capitalisme : Sp > Ip > Ig. C’est-à-dire que le système symbolique (Sp) qui détermine l’organisation sociale s’élabore (en position ex ante) à partir du niveau Ip. Et qu’en retour, c’est Ip qui détermine Ig : Ip = > Ig
  • Avec le capitalisme triomphant, jusqu’à la crise de 29, le capitalisme en Ig fait une pression sans relâche sur le niveau Ip : Ig = > Ip jusqu’à une perte de ses valeurs symboliques, et prenne sa place (Sg remplace Sp), sous le signe de l’argent : Sg > (Ip) > Ig
  • Au sortir de la guerre et profitant d’un affaiblissement momentané du capitalisme (qui devait faire profil bas), le politique a repris la main, pour restaurer un peu ses valeurs : Ip = > Ig ; avec une restauration symbolique : Sg remplacé par Sp.

Autrement dit, nous avons une bascule diachronique marquée : qui va jusqu’à changer, pendant quelques mois, le système symbolique (Sp) qui gouvernera les décisions prises au niveau politique (Ip) pour organiser le secteur marchand (Ig).

Bien entendu, dans ce mouvement de bascule diachronique : il y a indétermination quant aux conséquences en Ig des décisions prises en Ip. Mais ceci est une autre histoire, ou plutôt, la suite de ce moment historique où nous convie Friot.

Ce qui est escamoté, en fait, c’est la subvertion du pouvoir (Ip) par l’une des classes du niveau Ig (les travailleurs), à la faveur des élections. Cas rarissime d’une révolution passant par les urnes… C’est pourquoi le terme de révolution employé par Friot peut surprendre ; mais sur le fond du mécanisme, il a raison.

3/ La sécurité sociale

Ce que nous dit encore Bernard Friot, c’est qu’il faudrait que tout individu soit reconnu et rémunéré en fonction de son activité sociale, et non de son travail marchand.

C’est-à-dire qu’il voudrait éradiquer le niveau Ig. Sa position est symétrique de celle du capitaliste, qui lui, veut couper le niveau Ip.

Il nous dit que tout irait bien mieux s’il en était ainsi. La bureaucratisation a vu s’épanouir des fleurons de l’industrie française. C’est vrai quand on pense à EDF ou la SNCF, qui furent de belles réussites au temps de leur splendeur, sous l’aile protectrice de l’état.

C’est vrai qu’un retraité, qui ne travaille pas, à sa place dans le corps social, et y tient un rôle. C’est vrai qu’une mère au foyer travaille pour la société en élevant ses enfants.

Mais doit-on pour cela aller jusqu’à supprimer le secteur marchand ? Regardez par exemple l’évolution chinoise : elle a besoin d’un secteur marchand pour avancer.

4/ L’aventure capitaliste.

Je pense que le politique Ip a besoin d’un secteur marchand Ig. Tout simplement parce que les grandes avancées technologiques ou industrielles ne sont jamais des initiatives de groupe ou « sociales », mais des aventures individuelles, qui s’inscrivent naturellement dans le secteur marchand, en Ig.

Toute la bonne volonté écologique, politiquement correcte, d’une industrie verte ne fera rien avancer d’un pouce s’il n’y a pas quelque part un entrepreneur que l’idée « fait bander ». Par contre il ne manque pas de fous volants qui veulent faire des fusées pour concurrencer la NASA ; ou faire des chaudières à fusion froide. L’industrie c’est à l’origine un rêve.

« Elle serait là, si lourde
Avec son ventre de fer
Et ses volants de laiton
Ses tubes d'eau et de fièvre
Elle courrait sur ses rails
Comme la mort à la guerre
Comme l'ombre dans les yeux
Il y a tant de travail
Tant et tant de coups de lime
Tant de peine et de douleurs
Tant de colère et d'ardeur
Et il y a tant d'années
Tant de visions entassées
De volonté ramassée
De blessures et d'orgueils
Métal arraché au sol
Martyrisé par la flamme
Plié, tourmenté, crevé
Tordu en forme de rêve
Il y a la sueur des âges
E
nfermée dans cette cage
Dix et cent mille ans d'attente
Et de gaucherie vaincue…. »

C’est vrai de l’œuvre industrielle, comme dans la recherche ou l’art… L’invention, la créativité est individuelle et se présente à l’origine comme une transgression de l’ordre établi. C’est une réponse à un besoin individuel, avant d’être un fait social. Et le niveau Ig, reste celui du hasard et de la nécessité : mille idées naissent et une survie, mille entreprises naissent et une seule fait fortune.

Il n’y a pas d’exception.

Toutes les aventures industrielles sont des histoires d’hommes, et souvent des duels. Thomas Edisson, Nikola Tesla, Ferdinand Porsche, Herbert Von Braun, les frères Lumière, Pierre-Georges Latécoère, Sylvain Floirat, Louis Renault, André Citroën, Marcel Dassault, Martin Bouygues, Louis Vitton, Henri Ford, Walt Disney, Bill Gates, Steve Jobs etc. Tous vous dis-je.

Le niveau Ig, c’est celui de l’individu, face au niveau Ip qui défend la société.

=> Les transgressions de l’ordre social partent de la base Ig pour transformer Ip.

Autrement dit, un corps social limité au niveau politique stagne. C’est typiquement une société préindustrielle, froide, pour reprendre Lévi-Strauss. Une société où la place de chacun est définie par sa position sociale, son rang ou sa caste, son nom, sa fonction symbolique.

Bref, une société où la pesanteur sociale, va de paire avec la sécurité.

Ce n’est pas un hasard si les djihadistes (au nom d’un système symbolique rigide) combattent le capitalisme occidental… Mais à l'inverse, ce n'est pas un hasard non plus, si beaucoup de jeunes diplômés, supportant mal une société française déjà trop pesante pour eux, préfèrent prendre l'air du grand large...

Le malaise existentiel

Je me fais la réflexion que cette époque, 1945, et précisément celle où l’influence de Sartre commence à se faire sentir : « la Nausée » en 1943, et « l’existentialisme est un humanisme » en 1946. Et j’ai en tête cette remarque de Sartre, en voyant un garçon de café à la terrasse du Flore :

« Toute sa conduite nous semble un jeu […]. Il joue, il s’amuse. Mais à quoi joue-t-il ? Il ne faut pas l’observer longtemps pour s’en rendre compte : il joue à être garçon de café. »

C’est dire, selon les termes de Friot, qu’il s’astreint à effectuer les gestes que l’on attend de lui pour occuper son poste. Certes, mais il y a plus : il s’y identifie, il surjoue ce qui lui est demandé, il en donne plus que pour son salaire.

On peut le voir d’une autre manière : il ne veut pas être reconnu comme occupant le poste de garçon de café, simple travailleur, mais comme socialement investit de son rôle : il joue pour la galerie, la société.

Il y a donc, une aspiration à n’être pas limité, chosifié, au niveau Ig, et reconnu socialement au niveau Ip.

Mais sa liberté naît de cette hésitation entre les deux. Il est libre dans la mesure où il peut changer de rôle : repartir sur le marché du travail pour devenir trapéziste par exemple, et jouer au trapéziste. Il faut garder cette circulation Ig => Ip => Ig pour pouvoir se sentir libre.

C’est sur ce point que l’orienterait la discussion avec Friot si j’avais l’opportunité de dialoguer avec lui.

Il y a aussi dans le discours de Friot des considérations sur la finance, mais il faudrait, pour en discuter ajouter un niveau sous Ig, pour en discuter… Une autre fois.

Amen

Hari

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Guillaume 27/04/2015 12:24

Je suis bien d'accord pour le garçon de café. J'ai peut-être généralisé un peu vite, mais je pense qu'il y a pas mal de gens, qui voyant les deux premières étapes en conscience, et n'ayant pas les moyens de devenir trapézistes, surjouent pour eux-mêmes, pour se réapproprier un peu de leur vie. Pour le reste, oui, c'est un peu vrai, tout cela... hélas. Zizeck, j'ai regardé quelques vidéos, je ne sais pas... Il faut se résigner peut-être, à ces vains appels, à ces comportements grégaires. Sinon, j'ai repris à la médiathèque un CD de Freud, la lecture de " le moi et le ça", justement.
Je te réponds en mp sur deux trois petits points.

Guillaume 27/04/2015 11:42

Oui le garçon de café surjoue, peut-être pour rendre la situation supportable. Quant à la liberté à quitter son poste pour se reconvertir en trapéziste, je me demande si statistiquement, ça se pratique beaucoup, ce genre de figure. C'est vrai que la SNCF et l'EDF ont été de belles réussites !

Alain Simon 27/04/2015 12:08

L'idée c'est qu'il cherche à transformer une "répétition", au niveau commerçant, Ig, le plus bas, en une posture plus élevée une reconnaissance sociale de sa situation de garçon de café, en Ip. L'intérêt d'un tel passage, c'est que la stabilité de sa position ne tient plus à l'automatisme de répétition (le flux de ses actions, ou transactions marchandes, de l'argent en dernier ressort), mais à une détermination, une reconnaissance au sein du groupe, comme dans les sociétés froides. Il s'agit alors d'une stabilité de type "structurel".

Alain Simon 27/04/2015 11:54

J'ai fait cette digression après l'audition d'une conférence de Bernard Friot, pensant pouvoir déclencher une discussion. Puis, j'ai écouté également un début de débat avec Lordon, où se dernier parlait de la "difficulté" à entrer dans la pensée de Friot, ce qui m'a paru un peu exagéré. Ensuite, sur Mediapart, après avoir relancé sur des sites où l'on parle de lui, j'ai reçu un gentil commentaire. Mais en fait il s'agissait de quelqu'un qui récitait son catéchisme; représentant un groupuscule formé autour de Friot pour prêcher la bonne parole... Autrement dit, il n'y aura pas dialogue possible de ce côté: le Monsieur est trop occupé de son côté à faire passer sa propre pensée, pour en discuter avec un inconnu.
J'avoue ma grande amertume. Je pense que du côté de Lordon, c'est pareil...
Du coup, j'ai scanné le site de Mediapart, à la recherche de Zizeck: que dalle. Je suis pratiquement le seul à y faire référence... Notre Gôôche franchouillarde tourne en rond comme un chiot qui s'excite après sa queue. Dégouté, je vais revenir à l'étude du cerveau, plus intéressant... Mais toujours si peu de monde avec qui échanger! Désespérant.