Conscient et inconscient économique

Publié le par Hari Seldon

Conscient et inconscient économique

Tuchê et automaton

Ma représentation du « préconscient social » s’est enrichie à la lecture de l’antiéconomie de Bernard Maris, qui m’a permis d’y raccrocher un niveau financier. Et quelques jours plus tard, une remarque de Frédéric Lordon (la révolution n'est pas un pique nique) me ramène irrésistiblement au fonctionnement du cerveau.

Des liens se tissent ainsi entre le fonctionnement d’un individu et celui du corps social en général, un vacillement entre le tout et la partie qui renforce l’image d’une fractale et fait sens.

La remarque de Lordon, concernant la possibilité d’une action révolutionnaire, est celle-ci :

Les idées sont portées par des affects, sans lesquels elles n’auraient aucune force.

Autrement dit, le « moment historique », très particulier qu’est une révolution, est le point de rencontre entre un affect et une idée.

Et ceci nous renvoie immédiatement à la caractérisation de la mémoire épisodique. En effet, nous avons vu qu’un « fait » est mémorisable, lorsque il y a rencontre entre un état de conscience (venue de l’intérieur du sujet) et une perception de l’environnement. Les faits mémorisables forment ainsi une succession de ces « points de capiton » dont nous parle Lacan, et qui donnent son sens rétroactivement aux phrases que l’on prononce. L’image que j’en ai, est celle d’une machine à coudre qui raccorde deux pièces de tissus par des points espacés. Pour garder le vocabulaire de Lacan : chaque point de contact est le « tuchê », la répétition du mouvement renvoyant à l’automatisme de répétition (« l’automaton ».)

Ce retour au psychisme individuel, nous renvoie alors par ricochet dans le champ du souvenir commun, celui de l’Histoire d’un peuple.

En effet : le souvenir d’une révolution marque un peuple au point de réformer son système de valeurs (son pôle Symbolique). Et nous avons caractérisé ce changement par un changement de position (du peuple en l’occurrence), par rapport à son discours (cf.L'Homme Quantique):

  • Avant l’acte révolutionnaire, il est dans l’espérance d’un changement (en position ex ante) ;
  • Après l’acte, il théorise et se représente rétrospectivement ce qu’il vient de vivre (il bascule en position ex post).
  • Cette bascule garde toutes les caractéristiques d’une action mythique (avec la mort symbolique d’un élément à déconstruire au sens de Derrida).

Mais l’Histoire ne se limite pas à ces grands bouleversements et garde le souvenir d’instants dramatiques, qui ne remettent pas en cause de façon si radicale son système de valeurs. L’Histoire garde la trace des « faits historiques », comme l’assassinat d’Henri IV, ou la bataille de Marignan (1515 !). Et ces faits correspondent eux aussi à une mise en relation d’un affect (un sentiment populaire) avec une réalité (un assassinat, une bataille etc.).

Mémoire épisodique, sémantique et procédurale

Autrement dit, et en généralisant la remarque de Lordon, il doit être possible de faire un parallèle entre la mémoire à long terme, d’un individu, formée à partir de sa mémoire épisodique, et l’Histoire (celle que l’on enseigne dans les écoles) à partir de la mémoire épisodique d’une nation.

Pour prolonger le parallèle ainsi dessiné entre l’individu et le groupe, il resterait à décrire l’évolution dans le champ social de ce qui, chez l’individu, forme sa « mémoire sémantique » et sa « mémoire procédurale ».

Concernant la « mémoire sémantique », le point intéressant à considérer est qu’elle ne peut se développer chez l’individu que s’il vit en société : la parole est donnée à l’individu par la société. Et en retour, le langage évolue grâce à l’action individuelle ; au fur et à mesure de son vécu, de ses découvertes, comme de ses trouvailles langagières. Nous retrouvons ici, au niveau structurel, dans ce passage nécessaire du groupe à l’individu, le moteur même du processus de cette évolution. Et ce moteur est par essence diachronique, ce qui est fort heureux puisque l’évolution du langage est par définition (de Saussure) diachronique !

Concernant la « mémoire procédurale » ; il n’y a pas de difficulté à en voir le prolongement dans toutes les manières de se conduire en société, les us et coutumes. Le champ est très vaste, depuis les lois jusqu’aux manières de table ou aux règles économiques. Ici aussi s’instaure une circulation entre le groupe et l’individu : le groupe transmet des savoirs, que l’individu bouleverse de temps en temps.

Et c’est par ce retour à l’économie que je terminerais ce billet.

Conséquences en théorie économique

Nous avons vu, dans le préconscient social, que sous le seuil de conscience étendu (c’est-à-dire verbalisé), nous intégrons un schéma conceptuel de la société qui respecte le fonctionnement très primitif de nos pulsions primaires.

Nous avons même prolongé cette réflexion en deçà du principe de plaisir (niveau économique / entropique), jusqu’au pur automatisme de répétition (principe d’inertie) que l’on retrouve au niveau financier.

C’était déjà dire que notre façon de pratiquer les échanges (niveaux financier et économique) échappe à notre perception consciente des événements. Nous y insistons ici en disant qu’en dehors de toute trace historique (mémoire épisodique), notre expérience quotidienne impacte inconsciemment notre manière d’être : notre vocabulaire et nos théories pour en parler (mémoire sémantique), comme notre pratique (mémoire procédurale).

Le fait est que depuis la disparition historique (la chute du mur de Berlin) de toute expérience économique autre que libérale, il est devenu impossible de parler consciemment d’une alternative au libéralisme ; parce que ce dernier structure sans partage notre système inconscient de pensées (mémoire sémantique et procédurale). D’où la prégnance actuelle de la pensée anglo-saxonne.

Dit autrement : on ne peut pas parler de la même façon d’une théorie d’économie libérale et d’une théorie alternative.

  • Nous avons une expérience effective, affective de notre vie en milieu libéral, notre mémoire épisodique en est marquée (que ce soit positivement ou non, peu importe). C’est-à-dire que nous avons noué effectivement ensemble des événements de notre vie (perception de l’environnement) et les affects correspondant à ces événements ;
  • Nous n’avons pas de vécu hors de ce système.

Autrement dit : toute proposition alternative fondée sur un raisonnement conscient, intellectuel :

  1. Se heurte à notre vécu inconscient, formaté par la théorie libérale ;
  2. Ne trouve aucun écho conscient, aucune expérience effective à opposer au système libéral.

Je vois à ceci deux conséquences que je vous soumets pour en discuter :

  1. En faisant l’impasse sur le fonctionnement psychologique de l’individu dans la société, la pensée économique est vouée à reconduire l’existant, d’une façon ou d’une autre…
  2. Nous sommes en position ex ante par rapport à toute théorie économique alternative (sans expérience vécue) et donc, un changement de paradigme économique suppose une phase révolutionnaire (une action mythique).

J’en ai bien peur... Cours camarade...

Hari

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Guillaume 10/06/2015 17:18

Je ne dis rien de ce qui est économie, j'apprends des choses intéressantes pour ce qui est de la mémoire collective, et enfin pour ce qui est de :" Des liens se tissent ainsi entre le fonctionnement d’un individu et celui du corps social en général, un vacillement entre le tout et la partie qui renforce l’image d’une fractale et fait sens.", je dirai juste que j'ai écrit ceci " Il est donc tout à fait logique, naturel, historique et même " morphogénétiquement " correct que les règles qui régissent le mécanisme d'inclusion d'un élément au sein d'une classe, ou son exclusion, ressemblent aux règles qui régissent les mécanismes par lesquels se créent, se maintiennent et muent, les transferts (échanges) de structures entre la culture collective et la culture individuelle, faisant de celle-ci une sorte de réplique en miniature, plus ou moins exacte de celle-là.", ces jours derniers ici : http://lecerclebleu.blogspot.fr/2015/06/rappel-de-roti-de-buf-contamine-le.html
Donc nous continuons de voler de conserve au-dessus des mêmes territoires (ou des mêmes cartes ? ;) sans se consulter, ce que je trouve plutôt bon signe.
Courage, continuons, j'espère qu'on trouvera de vrais connecteurs un jour pour mettre cela bout à bout.
Amitiés toujours