La verbalisation de la chair

Publié le par Hari Seldon

La verbalisation de la chair

Bon, d’accord, on se lève tous avec Lacan pour dire : "l’homme se définit comme un être parlant". Alléluia du plus haut des cieux.

Et cet être parlant ne peut concevoir le monde qu’à partir de là, de cette irruption de l’Imaginaire crevant le Réel, comme le premier sous-marin venu la calotte glaciaire de l’Arctique. "Au début était le verbe". C’est rabâché à l’infini dans toutes les bibles du monde au point d’en être inaudible.

  • "Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu" (évangile selon Saint Jean)

Et le monde n’existe que d’avoir été "verbalisé" par Dieu :

  • (1) Au commencement étaient le ciel et la terre
  • (2) La terre était informe et vide ; il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme, et l’esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux.
  • (3) Dieu dit : Que la lumière soit ! Et la lumière fut.
  • (4) Dieu vit que la lumière était bonne et Dieu sépara la lumière d’avec les ténèbres ; Dieu appela la lumière jour, et il appela les ténèbres nuit. Ainsi il y eut un soir, et il y eut un matin : ce fut le premier jour.

En quelque sorte, l’histoire du monde est un procès-verbal.

Soit, partons de ceci, prenons la chose au sérieux. Mais qu’est-ce à dire, au fond ?

Que le monde "ex-iste" d’être dit, implique l’initiation d’un mouvement, une sorte d’émergence originelle d’une masse indifférenciée. Le temps, comme le procès du monde commence par une coupure radicale, le repérage d’une différence fondatrice, que ce soit entre la nuit et le jour dans notre genèse, ou entre le masculin et le féminin, comme dans la mythologie grecque : à l’origine, Cronos coupe la verge qui reliait son père (Ouranos) à sa mère (GaÏa) afin d’exister entre deux.

D’ailleurs, il n’est pas nécessaire d’en appeler à une quelconque pensée mythique pour le ressentir. Dans "la nausée", Antoine Roquetin, le héros de Sartre fait bien l’expérience de cet "avant le dire", comme d’une chose "informe" :

« Donc j’étais tout à l’heure au jardin public. La racine du marronnier s’enfonçait dans la terre, juste au-dessous de mon banc. Je ne me rappelais plus que c’était une racine. Les mots s’étaient évanouis et, avec eux, la signification des choses, leurs modes d’emploi, les faibles repères que les hommes ont tracés à leur surface. J’étais assis, un peu voûté, la tête basse, seul en face de cette masse noire et noueuse, entièrement brute et qui me faisait peur. Et puis j’ai eu cette illumination. […] Et puis voilà : tout d’un coup, c’était là, c’était clair comme le jour : l’existence s’était soudain dévoilée. Elle avait perdu son allure inoffensive de catégorie abstraite ; c’était la pâte même des choses, cette racine était pétrie dans de l’existence. Ou plutôt la racine, les grilles du jardin, le banc, le gazon rare de la pelouse, tout ça s’était évanoui ; la diversité des choses, leur individualité n’étaient qu’une apparence, un vernis. Ce vernis avait fondu, il restait des masses monstrueuses et molles, en désordre – nues, d’une effrayante et obscène nudité. »

Au sens propre du terme : faute d’une mise en forme par le discours, le monde reste "informe"; avec un zeste de recul, c’est une Lapalissade.

Le premier jour, donc, Dieu sépara la lumière des ténèbres, le second succède au premier et ainsi de suite : nous en sommes aux axiomes de Peano fondant le discours mathématique. Quel que soit son objet, le discours se développe ainsi en instaurant du même coup son objet comme un découpage du temps propre à le représenter.

Vous voyez de quelle façon nous pourrions développer le discours. Mais il y a mieux à faire dans l’immédiat que de broder sur ce thème.

On peut imaginer que s’il en est ainsi, si, dans nos textes les plus profondément ancrés en nous, le mouvement ou l’évolution sont liés à la forme même de notre façon de voir le monde comme d’en rendre compte, à la parole donc ; alors cette même parole doit en retour être le fruit d’une lente évolution silencieuse, souterraine et obstinée dont elle sera l’émergence. Le Verbe fracture le Monde pour l’exprimer certes, mais en réponse à un besoin, une pulsion du vivant.

Discours synchronique :

Et je ne peux dès lors m’empêcher de faire un rapprochement entre la façon dont la vie code en nous l’information (i.e. : l’ADN) qui s’exprime par notre développement, notre être même et cette structure absolue dont nous parlait naguère Raymond Abellio (et que je mets en perspective dans le billet "Structure de l’Imaginaire-suite"), censée rendre compte de tout discours.

L’idée que j’en ai, c’est qu’un discours sur un niveau Imaginaire synchronique donné (c’est-à-dire dans la répétition), se construit sur 4 pôles, comme l’ADN sur 4 molécules.

Voyez par exemple la structure d’une phrase quelconque telle : "je vois un arbre" (c’est l’exemple pris par Abellio dans son livre). Il y a bien opposition entre un Sujet (celui qui parle, en l’occurrence) et l’objet de son discours (ici l’arbre). Mais cette opposition se dédouble : dans la phrase, le "je" sujet s’efface (reste passif) en retrait de son œil, la partie "voyante" (active) de son être (l’œil et tout le système nerveux associé, passant des photons frappant sa rétine, à la prise de conscience de cet arbre dont le sujet parle). Par ailleurs, l’objet de son attention, n’existe pas ex nihilo; il vit, possède une histoire et une consistance physique qui l’incrustent dans l’ensemble du Monde, que l’on passe ici sous silence. Autrement dit, le discours se construit sur deux dipôles :

  • œil (actif +) <=> Je (- passif)
  • arbre (actif +) <=> monde (- passif)

J’en ai fait une petite présentation ppt (à voir ici) en reprenant cette fois le jeu de fort/da du petit Ernest étudié par Freud en son temps.

Comment ne pas faire le rapprochement avec les 4 composants élémentaires grâce auxquels se stocke et se réplique l’information dans la double hélice de l’ADN :

  • une adénine (A) interagissant avec une thymine (T) à travers deux liaisons hydrogène ;
  • une guanine (G) interagissant avec une cytosine (C) à travers trois liaisons hydrogène.

La seule différence structurelle entre le fil d’un discours dans son énonciation, et un brin d’ADN, c’est que l’un s’inscrit dans le temps lorsque l’autre s’inscrit dans l’espace, comme un écrit.

Discours diachronique :

Il est toujours délicat de parler simplement du temps, parce que notre langage, qui se déroule dans le temps, manque du recul nécessaire pour ce faire ; et ce temps lui-même ne peut se définir qu’en relation avec l’objet du discours.

Par exemple : la phrase "je vous parle de l'ADN" peut s’analyser selon différents points de vue.

  • À un niveau linguistique, je peux dire que cette phrase est déterminée par une certaine aire culturelle, à en moment donné de son histoire, et s’énonce en respectant les règles de grammaire qui ont cours ici et maintenant. Soit I0 le lieu de son énonciation, et I1 celui où s’imaginent ces règles en question. Mon discours, tant qu’il reste au même niveau synchronique (i.e. : qu’il ne remet pas en cause le métalangage qui le conditionne) "circule" entre 4 pôles, comme nous venons de le voir. Simplement pour le juger selon les lois de la grammaire, il faut au minimum que j’aie conscience à la fois des niveaux I1 et I0.
  • À un niveau plus élémentaire de transmission des sons de ma bouche à votre oreille, nous entrons dans un domaine purement physique où les vibrations sonores nécessitent, pour être exprimées, les concepts d’espace, de temps et de vitesse. Nous avons vu, là encore que la vitesse est en quelque sorte en position de "métalangage" par rapport à l’espace. Soit I0 le niveau de l’espace et I1 celui de la vitesse, alors, la dimension diachronique séparant les deux est celle du temps de la mécanique galiléenne.

Vous voyez qu’entre les deux approches, si les discours diffèrent par leur objet, nous avons néanmoins toujours la même structure élémentaire. Pour rendre compte d’un mouvement, il me faut conjoindre un concept synchronique et un concept diachronique. Le piège étant que pour parler de la seule dimension diachronique, je ne puisse le faire que du niveau synchronique supérieur. Pour repérer un temps (entre I0 et I1), il me faut repérer la vitesse d’un mobile, en I1.

Maintenant, ce qui intéresse dans un discours est bien souvent ce qui s’en échappe, ou ce qu’il cache, le "symptôme" de l’analyste. Imaginez, par exemple que vous soyez Freud, dans un train, conversant de peinture avec un jeune homme et qu’il ne puisse se souvenir du nom de Signorelli, dont il connaît pourtant l’œuvre. Votre attention ne porte plus sur I0, lieu de la discussion, mais se focalise sur une particularité, apparaissant au niveau I1 de votre interlocuteur. En effet, son I1 ne correspond pas à ce que vous vous attendiez qu’il soit. Dans ce recul, nous sortons de l’automatisme de répétition précédent, pour voir une évolution plus lente, liée à l’histoire même du Sujet parlant. Et nous nous intéressons à ses pulsions tandis qu’au niveau I0nous en restions à la conservation de la libido (l’automatisme de répétition).

Nous avons vu, en physique, que le temps second, portant de la vitesse à l’accélération, permettait d’enrichir le discours. En effet au niveau I1, nous sommes limités au principe d’inertie lié à la conservation de la vitesse, pour introduire en I2 un principe entropie (le concept d'énergie ne pouvant se concevoir qu'aveccelui d'accélération. Voir ici pour l'accélération ou l’Homme Quantique pour le reste.)

Et bien, justement, nous pouvons continuer notre analogie précédente avec l’ADN, en passant par ce lien que nous offre le discours du physicien.

Lorsque l’ADN se duplique, sans modification aucune, on peut y voir une analogie avec le principe de répétition de Freud, lorsque le Sujet tourne sans cesse dans sa tête les mêmes pensées, sans aucune évolution. J’y ai vu pour ma part l’équivalent d’un principe d’inertie. Et cette répétition sans fin se retrouve encore dans cette duplication sans fin de l’ADN qui nous fait advenir et survit à notre propre individu.

Mais cette duplication ne va pas sans erreur, sans mutations. Et c’est là que s’inscrit le discours sur l’évolution, comme un produit du "hasard et de la nécessité", introduisant un principe entropique dans la chaîne du vivant.

Et pour en revenir à notre mise en perspective initiale, j’espère que vous voyez, comme moi, en quoi le verbe est une continuation, par des voies neuves, de principes évolutifs à l’œuvre dans le vivant depuis les tout premiers stades de l’évolution.

Je ne sais si le Verbe s’est fait chair en Jésus Christ, mais j’ai surtout tendance à croire que la chair s’est fait Verbe…

Hari

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Alain Simon 17/04/2016 11:08

J'ai deux types de développements à partir de ce billet:
1/ Il n'est pas inconcevable que l'étape suivante de l'évolution du langage et donc de la vie passe par l'intelligence artificielle...
2/ Une autre perspective serait une évolution de l'homme vers Bouddha vu comme une phase évolutive qui passerait par un dépassement de la parole.