Par mots et par maux

Publié le par Hari Seldon

Par mots et par maux

10 ans de passés depuis le premier article sur ce blog. Suffisamment de temps pour que je puisse suivre mon évolution personnelle au fil des articles. Avec ce point fort dans ma vie, point aveugle de ce blog, que fut la rédaction de l'Homme Quantique, pendant laquelle, précisément, il resta en déshérence.

J'avais prévu de fêter ces 10 ans en commençant des vidéos sur Youtube. Mais je ne suis pas prêt et les conditions actuelles ne sont pas des plus favorables : en squatter à Belfort, dans l'attente d'une nouvelle demeure à Saintes, bref, toujours dans un entre-deux qui s'éternise. Pire peut-être, je ne sais par où commencer. Moment suspendu...

Cependant, la machine à cogiter ne s'arrête pas pour autant, et la surprise que j'ai ressentie en écoutant l'exposé du D. Jean Ratte (voir: l'efficacité du moulin à prières), continue à me travailler. Et j'ai sous la main un cobaye évident: moi-même. Bonne occasion de m'autoanalyser.

En l'occurrence je me demande dans quelle mesure mon corps n'a pas réagi, ou n'est-il pas le signifiant des mots que j'ai pu écrire. Ce qui prolonge mes précédentes réflexions (le billet déjà cité, ou les précédents, ADN et haïku ou encore Le corps quantique de Deepak Chopra).

Je m'en excuse auprès des lecteurs inconnus, mais ce billet est avant tout à usage familial: l'envie de laisser à mes proches une image, la plus précise possible, de qui j'ai été. Je suis à un âge où il est temps de rendre compte de soi.

Première époque:

On peut remonter à une époque où je devais avoir une quinzaine d'années. J'étais un élève aussi médiocre que mal dans sa peau, toujours à la traîne pour travailler mes devoirs. D'où une angoisse qui ne me quittait pas, d'avoir année après année à redoubler. Avec cette annotation dans mes carnets de classes au second trimestre "doit redoubler d'efforts pour passer dans la classe supérieure". Or, cette année-là, nous partîmes en vacances en Italie, dans la traction avant familiale (une 11CV légère). Et nous visitâmes Pise, avec sa tour penchée, bien entendu, mais surtout une église dans laquelle je fis un vœu.

Faire un vœu et une prière dans une église: c'est vous dire mon angoisse ! Ce vœu était bien sûr de ne pas redoubler. Mais en priant la Vierge, me vint la conviction d'une promesse: je ferai Polytechnique. Inutile de dire que j'étais bien trop lent à comprendre ce que l'on m'enseignait pour espérer raisonnablement y arriver. C'était du domaine du miracle.

Cependant, j'ai intégré l'Institut National Polytechnique de Grenoble, en électromécanique. Oui, à l'arraché, mais quand même. Et cette promesse, finalement tenue, je l'ai payée: en redoublant honteusement cette première année. Je m'en souviens comme d'un cauchemar: j'étais strictement dans l'incapacité physique de réviser un cours durant cette année. Un cauchemar vous dis-je.

C'était comme dans ces contes où un djinn sorti d'une lampe magique accorde trois voeux, qui se retournent toujours contre celui qui les prononce. Et je peux dire que j'ai très profondément intégré la leçon.

Seconde époque :

Nous en venons maintenant à l'écriture de mon livre. L'Homme Quantique.

J'ai, me semble-t-il, toujours plus ou moins écrit depuis 1974, lorsque j'eus un coup de foudre pour "La structure Absolue" de Raymond Abellio.

Ceci se concrétisa d'abord  par une thèse (présentée en 1982), que j'écrivis en duo avec mon ami Roger, après l'avoir attiré dans ce projet (voir ce billet).

Ensuite je tentais d'en faire un livre, dont j'ai d'ailleurs déposé un exemplaire à la société des auteurs, dans les années 1990. Mais ce n'était pas bon. Et, je me forgeais alors, je ne sais trop comment cette double conviction :

  • Le bouquin que je publierai ne traitera pas de la structure absolue (alors que tous mes développements y étaient rattachés);
  • Au moment de la publication de ce livre je mourrai.

Conviction suffisamment prégnante pour m'éloigner durablement de tout projet d'écriture. Mais peut-on s'arrêter d'écrire ou de respirer ? En 2004,  j'ai publié un article dans les Techniques de l'Ingénieur concernant l'utilisation de la structure absolue dans les techniques de management. J'avais bien publié, sur la structure absolue, mais ce n'était pas à proprement parler un livre... La casuistique a du bon, pour discuter avec le diable et échapper à son destin. On utilise les armes que l'on peut.

En 2010, à la fin de mon dernier chantier, et après un long détour par Nouméra, je reste dans une grande vacuité. Rien à faire à l'horizon, dans l'attente éventuelle d'un boulot. Nous nous installons à Abidjan, dans un meublé, au-dessus d'un café, flanqué d'une piscine. Virginie au Calao, et moi à faire le va-et-vient entre le café et la piscine; à lire Lévi-Strauss. Oui, il venait d'être édité à La Pléiade, et le papier bible de l'édition qui permet d'emporter une bibliothèque sous un volume réduit est très pratique en voyage. Donc, je tourne en rond à lire Lévi-Strauss consciencieusement, tout en cherchant à mettre au propre une théorie attractive pour vendre du conseil en entreprises à partir, toujours, de la structure absolue.

Et c'est là que ça dérape: j'ai bien la fin du bouquin (la théorie elle-même, exposée dans mon article, déjà publié), mais je n'en finis pas de revenir sur les prémisses de la méthode, qui m'intéressent plus que ses applications pratiques. Et je creuse, et je creuse, tout en nourrissant ma réflexion de ce que j'ai sous la main: Lévi-Strauss (le séminaire de Lacan étant resté à Nouméa, à bord du bateau).

Bref, petit à petit, la structure absolue (ou sénaire) est évacuée du projet, alors que je m'intéresse beaucoup plus aux sauts diachroniques qui permettent de passer d'un niveau synchronique (descriptible par une structure sénaire ou absolue) à un autre... Je développe une vision orthogonale à celle d'Abellio.

Et je termine l'Homme Quantique durant nos quinze jours au BIMA où nous fûmes évacués lors des émeutes post-électorales de 2011... Après un épisode assez chaud, lorsque environ 300 personnes passant dans notre appartement en cassant la porte d'entrée à la machette, dévastèrentt tout en emportant ce qu'elles pouvaient. Heureusement qu'ils n'en avaient pas directement aux Blancs. Sauf deux individus excités, l'un voulant violer Virginie tandis que l'autre s'en prenait à moi. Fort heureusement, il n'arrivait pas à  casser la bouteille de Coca Cola dont il voulait faire une arme (merci Coca) et la foule nous protégea très vite de ces deux excités.

L'épisode faisait resurgir de vieilles craintes, pas si lointaines finalement: j'approchais de la publication et j'avais senti le vent du boulet. D'autant plus que la mort avait frappé tout près: le père de Virginie, atteint d'une pleurésie n'ayant pu être soignée correctement, mourut peu de temps après à Grand Bassam.

Mais la vie reprit son cours, nous emménageâmes dans notre appartement en zone 4 et je repris encore et encore mon travail pour des corrections, des ajouts, des compléments.  Bref tout ceci me prit bien plus d'une année. J'étais toujours dans la refonte du bouquin en 2013, Puis vinrent les copies transmises aux maisons d'édition (toutes mes pensées émues pour l'aide reçue de France, pour les copies et envois en nombre). Malgré une ou deux lettres d'encouragement, il devint vite clair que je ne trouverai pas d'éditeur, aussi arrêté-je mon choix sur  "les éditions du Puits de Roulle", pour éditer à compte d'auteur. Il faudra encore 4 mois, avec un vrai travail de relecture et de mise en pages, pour faire de mon tapuscrit, un objet présentable : un Livre.

Or, en 2012, j'ai commencé à avoir des crises de douleurs qui me faisaient penser à une sciatique. Les crises, espacées au début devinrent de plus en plus rapprochées et douloureuses.  J'étais cependant persuadé qu'il ne s'agissait que d'un nerf coincé quelque part au niveau des lombaires. Un problème douloureux certes, mais somme toute simplement mécanique. Et je reportais le temps de m'en occuper, tout à mon travail de relecture. En janvier 2013 cependant, le problème devenait trop douloureux pour rester ignoré. Mon pied droit commençait à "claper", c'est-à-dire que le releveur fonctionnait mal. Je vis bien un bobologue local, mais bon... Je finis par prendre des dispositions pour rentrer en France, après avoir pris rendez-vous pour faire radio, IRM et consultation chez un rhumatologue.

Les crises devinrent vraiment très très douloureuses, m'obligeant à me coucher pour les supporter. Je pris donc un billet pour la France, mais je ne pus accéder à bord: le pilote refusant de me prendre, après que j'ai dû me coucher en plein aéroport, avant le départ, terrassé par une crise. Reprendre l'avion fut toute une épopée. Il fallut me mettre sous morphine, et l'approvisionner de France, car interdit en Côte d'Ivoire. Bref... J'en venais à être comme un légume, couché, sous morphine en attendant de pouvoir reprendre un avion.

L'arrivée à Paris tombe mal: l'amie qui m'héberge d'habitude est en Thaïlande, et me laisse les clefs de son appartement où je reste seul. Les examens sont pour le lendemain. Je me traîne littéralement à la pharmacie pour prendre le produit nécessaire à l'IRM. Je me déplace couché dans les taxis, et attends, toujours couché de passer la première radio. Rien de particulier. L'IRM est pour l'aprés-midi du 01/03/2013, un vendredi. Je franchis la porte, le chauffeur me soutant, je passe directement dans le scanner et reste couché sur un lit en attendant le résultat. Le docteur arrive et m'annonce que j'ai un anévrisme de l'artère iliaque droit, qu'il faut opérer en urgence car il va éclater.

Je suis évacué en ambulance par le SAMU vers l'hôpital  Georges Pompidou, le plus proche. Et j'ai le souvenir précis de cette scène dans l'ambulance: celle où le docteur du SAMU veut me rassurer:

  • ne vous inquiétez pas, on va vous sortir de là;
  • mais docteur, c'est vous qui m'inquiétez

Et là je comprends que c'est sérieux, quoique n'ayant qu'une vague idée de ce qu'est un anévrisme. Mais je me souviens très bien de ne pas avoir eu peur de mourir. Même lorsqu'une charmante infirmière me demande quelques minutes plus tard si je ne vois pas d'inconvénient à ce qu'elle coupe mon tee-shirt au scalpel pour gagner du temps. Très curieusement, je comprends bien, intellectuellement que c'est chaud, et même si j'envisage de mourir ici et maintenant, je n'ai pas peur. Je laisse les choses advenir. Il me semble avoir accompli ce que je devais. Je fais le lien avec ce signe indien dont je sais être marqué, depuis cette visite à Pise, mais n'en suis pas affecté.

Et me vient cette idée : je ne serais pas réellement édité, si c'est à compte d'auteur.

La suite, et bien c'est une opération réussie, avec un anévrisme pratiquement jamais vu : 14 cm de large, en train d'éclater. Avec un professeur tout sourire, en me couvant du regard au réveil comme s'il m'avait fait, m'annonçant que je n'avais pas plus de deux heures à vivre lorsqu'il m'a opéré...

Et, trois ans après, je repasse mes examens, revois mon amie cardiologue: rien. À part cette opération extravagante, aucun signe cardiaque, rien. Cet anévrisme hors norme est un accident totalement isolé, sans connexion aucune avec mon passé médical, sans conséquence postérieure (apparemment tout du moins ! Restons prudents).

Je n'ai plus ces crises de "sciatique" quoique le releveur de mon pied droit ne fonctionne plus, mais personne n'a pu faire le lien entre ces symptômes neurologiques et cet anévrisme...

Discussion :

Je lisais le livre de Deepak Chopra dans la salle d’attente de ma cardiologue… Avant qu’elle me reçoive et ne trouve rien de particulier à mes examens, un peu étonnée en fait… J’ai écrit ensuite les trois billets précédemment cités.

Si nos maux sont nos mots, qu'est-ce que mon corps avait à me dire que je n'ai pas pris la peine d'écouter?

Si j’osais, je dirais que j’ai effectivement accouché de mon livre par cet acte chirurgical, une césarienne symbolique. Cette naissance impliquant ma mort, comme dans un rite initiatique une vie se nourrit d’une mort. Et j’y ai échappé, de peu, par cette parade casuiste à souhait, un jeu de mots : une édition à compte d’auteur n’est pas réellement la naissance d’un livre puisque je ne cède pas mes droits, puisque le lien n’est pas coupé ! Bon, je m’en sors par une pirouette, toutefois, je n’ai plus peur d’écrire. En un sens, nommer le mal le stigmatise : les mots chassent les maux.

Vous voyez la dialectique en jeu : d'un côté les maux signalent, annoncent ou masquent  les mots, de l'autre les mots agissent sur les maux.

Ensuite, je dirais que je suis délivré de ce livre car j’ai pu malgré tout présenter au public cet objet, comme jadis on exposait le nouveau-né aux pieds du pater familia. En réifiant ainsi les fondements de ma pensée par cette expulsion, j'ai pu me libérer d’Abellio et de Lacan pour enfin laisser ma pensée se développer plus avant.

Car j'ai l'extrême privilège de pouvoir écrire ici ce que je veux.

Hari

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