Liquid Abidjan

Publié le par Hari Seldon

13h, à la Mamunia, devant une Flag. Le tenancier n’est pas là, sa serveuse me dit qu’il s’est levé. Ce qui ne veut rien dire. Parti faire une sieste ou le coup de feu au Yémen pour le compte de ce Belge recruteur qui rodait dans le coin, il y a peu. Ex-soldat Français, mort dans sa tête en Bosnie, de ce qu’il a vu, de ce qu’il a fait. Traînant sa carcasse depuis lors. Tenancier de ce maquis depuis 6 mois, où il s’enlisait. Je prends cette photo de vendeurs en face du bar, qui symbolise parfaitement l’ambiance du moment : boire, manger, dormir… Dilution tranquille dans la quiétude sipeuse de l’instant. Faute de compagnie, je demande l’addition avant de lever le camp. Pas de monnaie. La serveuse fait la rue pour en trouver, en vain… Je paierai la prochaine fois.

Direction la Pizza di Sorento. En guise d’adieux sans doute avant de repartir en France. À l’arrivée, je sens une brise bienvenue provenant de la lagune. Qui me fait souvenir des alizés de Nouméa, et du claquement des drisses dans la marina de l’Orphelinat. La voile me manque tout d’un coup. Pourvu que Patrice puisse nous trouver de quoi naviguer à La Rochelle, à mon retour !

Ma table habituelle, sous cette tonnelle qui m’acceuille depuis fatigué. Bonjour Monsieur Alain, comme d’habitude ? Oui, vin blanc et pizza quatre saisons. Le patron passe : salut Alain, salut Alain, la commande est déjà prise ? quoi de neuf ? Rien, ou pas grand chose. L’endroit est tel que je n’ai connu en 97, à mon arrivée. Ce fût pendant un temps ma catine du samedi, après avoir été celle du projet CIPREL 3 et de l’ami Faouzi. C’est ici que bien plus tard, j’ai ruminé mon billet sur mon ami Roger, où je me suis retrouvé après la mort de Jacques. Un lieu de méditation en fait.

Une petite photo pour m'en souvenir. Sentir encore le toucher des bambous sous ma paume, me raccrocher à l’instant comme je peux : la lumière qui brûle le chaume de la paillote voisine, les cailloux des allées juste du bon calibre sous la semelle. Tout est bien en place pour que je le retrouve intact en mémoire.

J’ai hâte de revivre enfin un vrai printemps en France, depuis tant d’années que j’en rêve. Mais j’ai peur de rentrer pour investir ma dernière demeure, sorte d’avant goût du cerceuil. Je suis, certes, extrêmement casanier mais pas sédentaire, allez comprendre pourquoi… Je vis comme une bernique attachée à son rocher, mais j’aime savoir que je peux en changer…

Depuis début janvier, je n’ai pratiquement pas bougé. Entre ne rien faire, surfer sur le net ou étudier la théorie des catégories, je glisse mollement entre mes grands moments de rien. Et ce que j’apprends me bouge tellement la tête que je dors comme un loir pour relâcher les contraintes. À Saintes ce devrait être l’inverse : j’attendrai que les peintures sèchent pour reprendre le clavier. Que Saintes soit un anneau d'amarrage, mais pas une tannière. J’ai encore besoin de bouger et des amis à revoir, en Chine, en Taïlande, à Bali et puis poser les pieds en Inde, ou revoir le Brésil.

Mais j’y serai seul, ce qui me navre car si V. a aussi peur que moi de se sentir coincée en France, elle n’arrive pas à se projeter ailleurs qu’à Abidjan. Pas simple pour un couple.

Quinze jours encore à tenir. Et la perspective du départ me ranime, ce qui tend l’atmosphère car V. se méprend en pensant que c’est parce que je m’éloigne d’elle.

Non, c’est tout simplement la perspective de bouger.

Hari

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