Temps et stabilité, comme les deux faces de Janus

Publié le par Hari Seldon

J'étais en train de m'enfoncer dans les délices d'une sieste improvisée, dans la douceur enfin retrouvée d'un soleil charentais bienvenu, après des jours de grisaille, lorsque s'impose à moi cette idée: la stabilité est l'envers du temps.

Certes, les rêves ne viennent pas comme cela sans raison.

Je reste toujours dans les méandres de mon bouquin, coincé après Galilée, dans l'écriture de la suite. Après quelques échanges avec certains lecteurs, je me rends compte de l'impossibilité d'avancer très loin dans l'histoire de la physique, sans aborder la façon d'en parler, c'est-à-dire m'attaquer au chapitre suivant, que je pensais consacrer à la théorie des catégories, comme façon d'aborder les maths.

En effet, dès Newton notre langage mathématique se structure à toute vitesse. Pour parler du principe d'inertie de Galilée, on peut se contenter du calcul des nombres rationnels, et rapporter la mesure d'une distance à une longueur prise pour étalon. Mais dès Newton, ce n'est plus possible. Déjà, sa démonstration de la loi des aires de Kepler nécessite la compréhension du concept de plan et de surface. Ensuite, le calcul différentiel lui-même nécessite une évolution du même ordre pour transcender la simple arithmétique.

Bon, j'en étais là, voyant bien que mon abord de Newton ne pouvait se faire sur un mode historique, mais plutôt en faire le point d'appui, pour remettre en question nos idées les mieux établies. Donc, j'envisageais mon écriture comme une sorte de chamboule tout, à partir de la théorie newtonienne, pour interrompre à ce niveau mon approche de la physique et reprendre dès ce point les maths par la face "théorie des catégories", afin de poursuivre ensuite par Lagrange et Hamilton. Avec l'idée bien arrêtée que les trois axiomes majeurs de la physique seraient:

  • Le principe d'inertie (de Galilée)
  • Le principe de moindre action (de Maupertui avec une double filiation des idées à décortiquer entre Fermi et Newton)
  • L'invariance (d'Emmy Noether).

J'en étais là en m'endormant, me demandant si je n'oubliais pas dans ce triptyque le second principe de la thermodynamique (l'entropie d'un système clos croit avec le temps), qui avait tant retenu mon attention dans ma jeunesse.

Puis je me dis qu'en fait, ma définition de la stabilité contient déjà en germe ce principe entropique ! En revenant au jeu de pile ou face, qui m'a déjà servi à définir la stabilité (voir le chapitre III partie 1 en cours d'écriture, ou bien l'Homme Quantique), je pense que la démonstration est une tautologie, mais laissons cela de côté pour en revenir à ce flash qui m'est venu en m'endormant.

J'en suis donc à délimiter ce qui est du domaine de la physique, ces 3 axiomes qui me semblent en être les piliers, et ce qui est de l'ordre du langage: la perception du temps comme de ma propre stabilité. Tout ceci me semble d'un coup extrêmement lié, pour tout dire découlant de notre façon de penser. Et je suis ramené à la scène du petit Ernst jouant au fort/da, que nous rapporte Freud.

Que nous dit Jean Piaget à propos de la répétition?

Que l'enfant acquiert l'idée de la permanence de l'objet à force de répétitions : en l'espèce, dans le jeu de Ernst, la bobine apparaît et disparaît. L'idée de la permanence de l'objet vient de la répétition: si je tire sur la ficelle, la bobine va réapparaître, parce qu'elle le fait toujours. Il y a là une  stabilisation progressive du concept d'objet, en fonction de la répétition, et donc d'une forme élémentaire de perception du temps. Ce temps, basé sur la mesure d'une fréquence permet de repérer un mouvement de l'objet, par rapport à Ernst, qui lui est fixe dans son berceau.

Réciproquement, et c'est là qu'il faut bien faire le lien: Ernst acquière l'idée de sa permanence à lui, de ne pas "bouger" par rapport à ce mouvement. Il est la base stable à partir d'où tout bouge, dans la mesure, très précisément où "tout bouge" autour de lui.

Ensuite, cette notion du "Moi", auquel rapporter toute expérience, va se structurer, selon un processus repéré par Freud : ma mère est comme la bobine: elle continue d'exister hors de ma vue et reviendra après avoir disparu. Mais alors si elle "disparaît", c'est par rapport à "Moi", qui ne bouge pas: j'existe donc parce que séparé d'elle, etc... Vous voyez le processus, n'est-ce pas ?

En m'endormant, ce jeu de miroir entre les concepts de temps et de stabilité n'est donc apparu comme une évidence. Il ne reste plus qu'à le formaliser, mais je tenais à garder ici la trace de cet "eurêka"... D'ici demain je n'arriverai plus à comprendre comment j'ai pu rester sans voir cette banalité... As usual.

Hari

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