Perception du temps

Publié le par Hari Seldon

Retour de Cerisy, V. repartie au soleil, je tourne en rond à Saintes. Je n'ai plus de prétexte raisonnable pour reculer mon retour à l'étude de la théorie des catégories, qui me bloque dans mon cheminement vers la physique.

Enfin, si, j'ai bien ce projet, en sommeil depuis un an, de faire quelques vidéos. J'ai le matériel, une pièce du bas est préparée à cet effet, même si les peintures ne sont pas refaites. Pas de problème puisque je tourne sur un fond vert. La première vidéo, à l'évidence, doit porter sur le temps. Avec un petit bloc-notes pour représenter le mouvement élémentaire d'un point. C'est le dispositif que je commente ici sur ce blog, comme dans l'Homme Quantique. Et mes récentes discussions à Cerisy, au sein du séminaire de textique (dans une ambiance très chaleureuse, on en reparlera sans doute) me renforcent dans l'idée que cette question est centrale dans tout système de représentation.

Donc, je surfe un peu sur le net pour muscler mon propos, cherchant si par hasard il n'y aurait pas quelque avancée significative dans ce domaine du côté des neurosciences. L'affaire se complique vite, comme on peut s'y attendre.

En parcourant un premier article sur "la perception du temps chez les personnes schizophrènes" de Martin Roy, puis une émission sur Canal Académie "comment notre cerveau perçoit-il le temps?" de Jean Cambier, que je vous recommande d'écouter, j'arrive quand même à trouver un angle d'attaque intéressant.

Ce qui m'intéresse avant tout, c'est le moment d'émergence où l'Homme se faisant "être de parole", en vient à utiliser la représentation qu'il peut se faire du temps, pour échanger avec les autres et gérer son action. Nous ne recherchons pas les "horloges" biologiques qui régissent l'animal humain: sa respiration, son sommeil, ou son appétit, non; tout ceci nous l'avons en commun avec nos cousins mammifères. Il ne s'agit pas non plus de la mémoire événementielle, qui nous ramène à la madeleine de Proust, mais plutôt de la mémoire à court terme. J'avais déjà un peu travaillé le sujet (voir ici), mais deux ans ont passé, et j'ai fait un bout de chemin depuis.

Ce que je retiens de cette incursion récente, est qu'il faut inverser la problématique usuelle: ne plus chercher à voir le présent comme une simple coupure entre un passé (qui n'existe plus) et un futur (potentiel), mais comme résultant d'une intention: l'action nous attache au présent. D'où sans doute cette recherche permanente de l'attention portée au monde par les bouddhistes (et pas qu'eux !).

L'idée qui se dégage à la lecture des différents systèmes encore en discussion parmi les scientifiques c'est que le processus en question fait intervenir à un certain moment la volonté du sujet (qui se situe en gros dans le lobe frontal), pour lier l'un à l'autre certaines synapses de l'aire de Brocca, siège de la "parole intérieure" dans l'hémisphère gauche à une certaine représentation de l'espace, dans l'hémisphère droit. Ce schéma donne une idée sommaire du processus en question:

Perception du temps

Bien, je n'ai pas l'intention de faire un cours sur une matière que j'ignore, mais enfin, ce processus suit me semble-t-il le schéma général de la "conscience" que l'on peut schématiser ainsi :

Perception du temps

Ça semble recouper la façon que nous avons d'en parler ici, avec une distinction intéressante à soulever entre mémoire événementielle et mémoire de travail.

  1. Dans la mémoire de travail, ce bouclage des deux hémisphères se fait grâce à mon intention immédiate: je porte mon attention sur un point de mon environnement, ça vient du cortex, via le système dopaminergique impliquant le thalamus (écoutez ici, à 10');
  2. Ensuite, parmi tous les événements vécus et repérés dans le moment présent, ceux qui vont rester sont ceux que je rapproche de mes émotions. Et la connexion entre pulsion primaire et souvenir à court terme passe alors par l’expression du gène de la syntaxine, stimulée de façon spécifique dans le gyrus denté, une structure de l’hippocampe qui participe à la mémorisation.

J'ai parlé en son temps de la "synchronicité" de la mémoire à court terme ; je pense qu'il faut maintenant aller un peu plus loin dans ce mécanisme en le relativisant.

L'enchaînement des souvenirs les uns aux autres dans la mémoire événementielle concerne des "souvenirs conscients", c'est ici que l'on peut voir ces derniers comme "synchroniques", et la base stable à laquelle ils se rapportent, c'est notre Moi. Le moteur étant notre pulsion vitale, celle qui vient du tronc central et active le système pulsionnel. On retrouve donc notre système de bloc-notes : chaque souvenir occuperait une feuille de celui-ci, et le sentiment de "mouvement" vient de ce que je les rapporte à mon "moi conscient", de toute façon je n'en ai qu'un dans l'instant du rappel de mes souvenirs !

Par contre, la mécanique de l'encodage des souvenirs dans la mémoire à court terme est différent: j'assiste ici à leur création. Et dans cette situation, la partie "synchronique" du système ne peut être que l'hémisphère droit, celui de la vision (la pomme dans notre schéma). C'est dire que son aspect "diachronique" doit nécessairement se retrouver dans cette connexion, ce mouvement, vers  l'hémisphère gauche (le mot pomme de notre schéma).

Je suis tenté de dire que le mouvement diachronique en question présente deux facettes:

  • D'une part il conduit à la perception du temps (bascule droite/gauche),
  • D'autre part, il donne appui au sentiment de "stabilité" par lequel il peut prendre corps (circulation en boucle à l'intérieur de l'aire de Brocca).

C'est une intuition assez difficile à expliciter dans l'instant, faute d'une réflexion plus approfondie, mais compte tenu du point où j'en étais arrivé dans le dernier billet (temps et stabilité les deux faces de Janus), je crois que c'est la voie à explorer.

Dans cette perspective, quelle serait la différence fondamentale entre les deux types de mémoire?

  • Dans la mémoire événementielle, la pulsion serait le lien diachronique entre les souvenirs et le "Moi", dont la stabilité serait d'ordre "structurelle", tel que je l'ai définie.
  • Dans la mémoire événementielle, le "Moi" serait l'élément diachronique, qui lie le repérage spatial (hémisphère gauche) à mon intention du moment (lobe frontal). Il se renforce, à force de répétition, en même temps qu'il me donne une perception du temps. Ici, la stabilisation du Moi est d'ordre "temporel", liée à la répétition.

Et cette bascule diachronique / synchronique du "Moi" entre les deux processus me semble quelque chose de fondamental pour comprendre ce que nous sommes.

Pour l'anecdote, dans ce séminaire à Cerisy, nous avons beaucoup parlé de l'importance de deux  principes de la textique, développée par Ricardou :

  • le dialampo(épi)chorisme
  • la palinodation

Le premier terme faisant référence à la "superposition" l'une pluralité d'aspects d'un objet unique, le second renvoyant à l'aspect provisoire de chacun de ces aspects et à la nécessaire bascule que l'on opère pour passer de l'un à l'autre. C'est exactement ce que nous avons ici dans le concept de "Moi", tantôt synchronique tantôt diachronique.

Nous en reparlerons, je le pense, comme d'un processus fondamental lorsque nous aborderons le concept d'idempotence, dès que je me remets aux maths, car il faudra bien m'y résoudre, promis.

En attendant, tout ceci me conforte dans mon approche du temps... Je n'ai plus qu'à me mettre à cette vidéo.
À moins que le soleil ne se mette enfin de la partie, car je ne vais quand même pas fermer les volets pour tourner cette vidéo s'il pointe le nez dehors, non ?

Hari

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