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L'Homme quantique

Sur les traces de Lévi-Strauss, Lacan et Foucault, filant comme le sable au vent marin...

L'Homme quantique

La rationalité au-delà de la logique

J'avais besoin de changer d'air, voir des amis, sortir de ce blog qui m'accapare ces temps-ci, poussé par la nécessité de glaner au plus vite les idées qui me poussent au réveil, depuis ce déjeuner champêtre. Aussi ai-je passé ce samedi à La Rochelle, chez mon ami P.V. (nous formions avec G.D., la "bande des brésiliens" de HEC, en référence à notre stage à l'Institut Getulio Vargas de Sao Paulo) et son épouse M.

Entre champagne et  vélo, nous avons beaucoup discuté avec M.;  moi de mes développements et de la possibilité d'en tirer des outils pour faire du conseil en entreprises (voir mon article dans "Les Techniques de l'Ingénieur") et elle de son expérience du conseil, basé sur la mise en oeuvre d'une méthode utilisée originellement pour résoudre des désordres familiaux, dite "constellations", tirée des travaux de l'École de Palo Alto. En pratique, chaque participant fait tenir par une tierce personne son rôle tel qu'il le voit dans le cercle au sein duquel il évolue. C'est en quelque sorte d'un "jeu de rôle réfléchi"; dans lequel mon amie M. tient celui de "sujet supposé savoir", pour reprendre les termes de Lacan.

Son constat, c'est que "ça marche", le processus a un effet cathartique sur les sujets et, ajoute-t-elle, plus radicalement en entreprise que dans le cercle familial.

Et cette dernière remarque m'a frappé. J'ai tenté l'interprétation suivante: les liens que l'on entretient dans une entreprise sont plus "intellectuels", plus haut dans la structure de notre Imaginaire, que ceux qui se développent dès l'enfance au sein d'une famille, d'où peut-être une plus grande facilité pour que la représentation agisse sur la situation elle-même.

En énonçant cette interprétation, je me remémorais cette image de Dingo qui m'était venue au sujet de la structure d'une "transformation naturelle (voir "Foncteur & transformation naturelle") :

"... L'idée est assez complexe et revient à dire que la structure de l'indice se retrouve sur la structure du résultat de l'application, au niveau supérieur. C'est un peu comme si Dingo ouvrait la porte en tournant l'ombre de la clef..."

Eh bien, là je discutais avec quelqu'un qui ouvre des portes en tournant une ombre !

Inutile de dire que j'ai grande hâte de continuer l'aventure avec elle, pour expérimenter les effets qu'elle décrit, et voir les synergies entre nos deux approches. Si vous avez des terrains de jeu à proposer, nous sommes preneurs...

Mais au-delà de cette perspective d'action qui m'éloignerait de la pure spéculation, ces échanges  viennent en contrepoint que quelque chose qui tente de forcer le passage de ma conscience. 

Vous avez pu constater comme je tourne et retourne autour de ce passage entre pensée logique / pensée topologique depuis 2 mois. Manège qui me renvoie à ma propre façon de penser, et m'amène à prendre conscience qu'au cours de ma vie, j'ai cherché à réduire mon expérience à la logique.

Pourtant il y a une autre façon d'aborder les choses, et ça commence peut-être avec Poincaré, lorsqu'il ramène l'étude des fonctions à celle des symétries de leurs racines. Il passe de l'espace dans lequel elles évoluent à une trace sur une surface. Et j'avoue que c'est ce lien qui m'échappe encore. Il faut donc que j'arrête tout jusqu'à comprendre clairement les rapports entre topologie et groupes de symétries, faire évoluer ma façon de penser.

- Bon, d'accord, pour tes bonnes résolutions, mais il n'y a pas là matière à écrire cet article.

- C'est vrai, je l'écris parce que ma discussion avec M. nourrit une idée encore en gestation. Son expérience, que je souhaite partager au plus vite, lui indique qu'en prenant conscience de la trace d'une relation par un jeu de rôles, la situation représentée en est changée.

- De même qu'en modifiant la représentation des racines sur un plan, j'agis sur les fonctions dans l'espace.

- Eh bien c'est la possibilité d'une action de cet ordre qui m'interpelle, et me renvoie au fait que mon esprit "cartésien", ne s'interroge pas de la même façon lorsqu'en tournant le volant de ma voiture, je la dirige.

- Je ne vois pas le rapport ?

- Mais si : lorsque j'agis sur une partie d'un tout, je trouve "naturel" que le tout en soit affecté, et là je suis dans la causalité élémentaire, celle de la pensée logique, construite sur les relations entre l'objet et ses parties. Mais je rejette instinctivement l'idée qu'en agissant sur sa représentation je puisse agir sur l'objet lui-même; j'ai l'impression que nous revenons à une pensée magique, comme si en agissant sur une poupée, la personne représentée en était affectée.

- Pourtant, c'est un peu le chemin emprunté par la physique moderne. Tout tourne de nos jours autour de l'invariance et des symétries. C'est l'approche par la théorie des jauges: les "observables" dérivant de symétries propres au discours; une régression depuis une formulation purement géométrique à l'expérience qui est, en ce sens, proprement une décohérence de la théorie, pour nous une "descente diachronique". Foucault, n'a pas tout dit dans "Les mots et les choses". Après l'abandon de la pensée moyenâgeuse, avec les similitudes, et la Renaissance qui ramène tout à la logique, il y aurait, depuis 1950 environ, non pas un retour, mais une mise en relation de deux approches complémentaires...  

- Et c'est sur cette articulation que je bute ! Mais au moins, je la vois.

Cependant, ma pensée la plus troublante est celle-ci : si l'idée qu'une action sur la représentation puisse avoir un effet sur l'objet référé me semble un "jeu de l'esprit", que je définirais comme "pensée topologique", alors, ma "pensée logique" sur laquelle je m'arc-boute comme un malade, par peur de me perdre dans le "Réel", n'a pas plus de consistance !

- Je ne comprends pas.

- Je reformule : mes deux modes de penser sont, par définition, de l'ordre de l' "Imaginaire", dans mon cerveau, une façon d'organiser mes neurones, or donc, les déductions logiques que je tire de mon expérience, n'ont pas plus de consistance, dans le "Réel", que les observations apparemment loufoques que je peux faire, sans faire appel à cette partie de ma raison, entre I1 et I01; mais à celle entre I01 et I0.

- Mais quelle est la limite repérable entre les deux modes de pensée ?

- Le temps mon ami, le temps ! La pensée logique est intimement liée à la notion de successeur: la cause précède l'effet, et leur enchaînement se déploie dans le temps, quand l'autre approche est essentiellement spatiale. Et dans les "constellations" de M., nous sommes dans une représentation spatiale d'un problème, hors du temps. L'individu n'est plus lui-même, mais intriqué dans un schéma qu'il contemple. Sa pensée passe de l'individu (lui-même) à un état où son individu se perd. C'est exactement comme une intrication quantique.

- Tu te laisses emporter par ton lyrisme !

- Oui, sans doute. Mais tu remarqueras, et ce blog en fait foi, que si je tourne autour de ces idées depuis fort longtemps, elles viennent à maturité ces temps-ci, et qu'une perspective s'ouvre à point nommé au cours d'une journée entre amis. Si la chose t'intéresse, cela te rappellera d'autres conversations qui tombèrent à pic comme ici, ou même, plus étrange, mais dans le fil de ce que nous discutons, cette coïncidence qui me permis d'assister à une rencontre jugée impossible.

- Tu te focalises sur des coïncidences et du coup, tu vois des nains partout !

- Mais c'est très précisément le coeur du sujet !

En modifiant ma façon de considérer ma propre expérience, elle se révèle sous un autre jour. C'est la première étape du constat, la seconde porte ensuite à relativiser le rapport "logique" que nous établissons entre ce que nous "constatons" et le référé de ce constat, qui nous échappe définitivement puisque dans le "Réel". Dit autrement, notre discussion m'a fait prendre conscience de la relativité de la "pensée logique". C'est une chose de discuter ici, dans ce blog d'une rupture de symétrie entre pensée logique entre I1 et I01 et pensée topologique entre I01 et I0, et c'est est une autre de comprendre que cette rupture me touche au plus profond, personnellement, puisque cela concerne mes rapports personnels au Monde !

- En somme tu constates par toi-même l'effet miroir dont M. te parlait. Discuter de ta place dans le schéma, t'en fait prendre conscience. C'est de la psychanalyse !

- Si tu veux, mais du coup cela rend notre discussion pensée logique/ pensée topologique bien plus ancrée dans notre vécu, non?

- J'ai l'impression que tu n'as pas fini de ronger cet os !

- Sans aucun doute. Et bonne rumination à tous !

Hari

Note du 25/09/2018 au soir :

Un lecteur assidu a fait une référence intéressante au 3ème genre de connaissance de Spinoza. C'est une idée qui mérite que l'on y réfléchisse.

D'une certaine manière, la pensée que j'appelle "topologique" faute de mieux, est effectivement en seconde position, après une appréhension "logique" du Réel (i.e.: R < I1 < I01 < Im). Elle est de ce fait proche du sujet en position ex post (i.e.: I01 < I0 < ou = Im), juste avant que le sujet bascule en position ex ante dans une pensée mythique (Im < S). Le Sujet, se représentant en Im est donc à la confluence entre une pensée immanente, ascendante, et une pensée transcendante, descendante.

La position de cette pensée topologique est donc semblable à celle que l'on pourrait assigner à cette "pensée du 3ème genre" de Spinoza. Mais de là à dire que c'est ce à quoi Spinoza faisait référence, il faudrait y consacrer une étude ! 

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