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L'Homme quantique

Sur les traces de Lévi-Strauss, Lacan et Foucault, filant comme le sable au vent marin...

L'Homme quantique

Retour à Foucault : mathesis - taxinomia et genèse

- Hier, en terminant mon dernier billet sur ce mot de "genèse", je n'ai pu m'empêcher de faire le rapprochement entre cette construction de Foucault autour d'un principe dual de représentation, l'un positif, l'autre négatif (voir point V de "présentation-suite") pour arriver à cette "genèse", et la figure du Yin-Yang.

- Tu plaisantes ?

- Je n'y peux rien: l'idée s'est invitée dans ma tête.

Par curiosité, j'ai surfé un peu sur le net pour voir si Foucault avait quelque intérêt pour l'Orient, et je trouve ceci dans une recension de "La Chine comme outil philosophique" de François Julien et Thierry Zircone, concernant la rencontre au Japon de Foucault avec Omari  Sogen, un maître de salle de méditation zen:

"Mais le dialogue devient impossible car Foucault, adossé comme il l'est à la pensée occidentale, ne peut comprendre le zen de cette manière. Pour F. Jullien, le dialogue entre Omari et Foucault est voué à l'échec parce que "chacun tient de sa propre histoire intellectuelle une accentuation différente de l'idée de "prise de conscience""

Permets-moi de m'attarder un peu sur ce constat, car il fait sens dans notre propre démarche, et prolonge une discussion que nous avions déjà amorcée au sujet de la différence de perception entre Français et Allemand (voir "Réalité vs Wirklichkeit").

Jullien précise ainsi cette différence culturelle concernant la "prise de conscience":

"... "prendre conscience" n'est justement pas "prendre" et que le secret de la prise zen, c'est que ce n'est pas une affaire de prise, c'est mettre en route... en en restant quotidiennement occupé, par des exercices acharnés". "

Tu vois clairement la différence d'attitude, n'est-ce pas ?

- Fais comme si j'étais idiot et donne ta leçon !

- Soit. Mettons-nous déjà d'accord sur ce qu'est en soi une "prise de conscience". Si je m'en réfère à J-P Changeux (voir la note en fin de "Synchronicité de la mémoire à court terme"), la prise de conscience au niveau neuronal le plus élémentaire consiste en la rencontre d'un "percept", remontant des organes périphériques liés au cerveau, et un "concept", déjà emmagasiné quelque part dans le cortex, la rencontre, se faisant dans l'amygdale, alimente notre mémoire événementielle.

Bien, appelons maintenant Ik le niveau Imaginaire où se fixe un "objet" de notre pensée. Prendre conscience de cet objet c'est, pour le Sujet, avoir le recul nécessaire pour le rapporter à  sa propre image en Im : la prise de conscience c'est le point de contact  Ik=> Im ; avec Ik< Im.

Maintenant intéressons-nous à la représentation de cette prise de conscience. Soit Ik+1 le niveau où Im pourrait se représenter le mouvement  Ik=> Im. Tu vois tout de suite se poser la question de la représentation redoublée du Sujet, qui nous ramène à notre discussion centrale d'une pensée topologique, où se déploie une double approche globale/ locale avec le dédoublement du sujet I'm< Im.

En résumé nous avons :

  • Le mouvement  Ik=> Im réifié en Ik+1, où le Sujet peux représenter Im par son avatar I'm i.e.:  (Ik=> I'm) Ik+1  ;
  • La prise de conscience de cette prise de conscience en Im : Ik+1=> Im.
  • Le tableau général : Ik< Ik+1= I'm< Im. ou : Ik< I'm< Im.

Pour Maître Omari, l'important, c'est l'expérience de la prise de conscience, c.-à-d. d'être dans le mouvement Ik=>Im, et donc de s'en tenir à ceci : Ik< Im.; d'où au passage, la nécessité de la répétition.

Michel Foucault, quant à lui, veut rendre compte du processus, de façon "rationnelle", en "rapportant" la prise de conscience  Ik=> I'm à  lui-même, c.-à-d. ceci : Ik+1< Im. Du même coup, il réifie le mouvement et ne peut en aucun cas vivre l'expérience Zen. (note 1)

On peut ajouter que s'il s'exprimait en Allemand, il décrirait plutôt le mouvement : Ik+1=>, tandis qu'en bon Français il parle ex post en Im de cette "prise de conscience".

- Tu nous balades assez loin de ton sujet !

- Oui c'est vrai, mais il est bon de faire ses gammes, pour voir si mon approche permet de rendre compte de situations un peu délicates, comme ces différences de point de vue entre Orient et Occident.

En cherchant une éventuelle influence de la pensée orientale sur Foucault, je suis tombé sur ce texte "Comment la philosophie de Foucault voyage-t-elle" écrite par Kojiro Fujita, un Japonais qui a fait une thèse en France sur sa pensée, d'où j'en conclus que non, décidément, Foucault n'avait jamais été influencé par une quelconque pensée orientale, même s'il avait quelques fantasmes très occidentaux sur ce qu'était l'Orient...

Or donc, pour en revenir à notre sujet, si je fais un rapprochement qui a échappé à Foucault, c'est sans doute que derrière sa volonté de nous présenter un tableau bien ordonné de l'épistémè de l'âge classique, sa façon d'articuler entre eux les concepts qu'il développe tient à quelque nécessité universelle, un schème repérable par un anthropologue comme un invariant, d'une civilisation à une autre.

- Tu y va fort, et pourquoi pas remonter aux Jivaros ? (voir "le mythe e la potière jalouse").

- Mais précisément : la forme canonique de Lévi-Strauss nous permet de passer d'un niveau Ik à un niveau Ik+1 par un mécanisme immanent, grâce à la double inversion de l'une des faces d'un concept dual mise en oeuvre dans le processus. Or Foucault s'aventure ici à parler de genèse à partir d'un concept dual mathesis/ taxinomia, qui lui-même se forme à partir d'un processus dual de la représentation, que Foucault ne peut s'empêcher de caractériser par une dichotomie élémentaire positif/ négatif; ce qui d'ailleurs m'avait fait un peu tiquer sur le coup (revoir "Représenter-suite").

- Comme quoi les hiatus dans la pensée sont toujours signifiants !

- Oui, bon, toujours est-il que nous avions déjà repéré ce processus dans la formation de l'objet initial { } à partir de l'objet final {*}, (voir "les matheux n'aiment pas les objets"), qui pourrait tout aussi bien lier le Yin au Yang, et que l'on peut rapporter sans trop se faire de noeuds au cerveau à notre nature de mammifère (voir "Linga Yoni").

Je te propose donc de garder ceci à l'esprit dans notre lecture de ce que Foucault va nous dire de la genèse à l'âge classique.

Foucault part de notre incapacité à retrouver pleinement la continuité, la plénitude de l'être (domaine de la taxinomia) à partir de la mathesis, par nécessité processus temporel discontinu (voir "mathesis- taxinomia") :

"... comment la continuité cachée (et comme brouillée) de l'être peut se reconstituer à travers les liens temporels de représentations discontinues..." p. 132

L'effort intellectuel consiste donc, si je puis dire, à "boucher les trous" qui subsistent dans le patchwork de la taxinomia. C'est l'essence même de cette genèse dont il est question ici :

"Aux deux extrémités de l'épistémè classique, on a donc une mathesis comme science de l'ordre calculable et une genèse comme analyse de la constitution des ordres à partir des suites empiriques. p. 133

Autrement dit, son étagement Imaginaire serait : mathesis/ taxinomia/ genèse. Et tu vois tout de suite se manifester ici le point de vue qu'il avait déjà face à Omari Sogen. La genèse est vue ici comme un processus repérable, explicite (synchronique), résultant d'un mouvement, dans lequel la mathesis est la base, synchronique; ce qui fait porter l'aspect dynamique (diachronique) sur la taxinomia.

C'est une façon de s'exprimer qui manque à mon avis l'aspect fondamentalement diachronique du concept de genèse.

- Peux-tu préciser ?

- Foucault, en présentant sa taxinomia comme le principe diachronique de sa genèse, c'est à dire dans le moment où elle se déforme ou "mute", loupe un peu le fait qu'elle se déploie essentiellement dans l'espace, hors du temps.

Tandis que si je considérais une genèse de façon générale comme la répétition d'un mouvement particulier entre mathesis et taxinomia, que j'écrirais sous forme d'un morphisme "mathesis"  "taxinomia"; avec le domaine en Ik et le codomaine en Ik+1, alors cette genèse elle-même serait en Ik+2 la représentation de ce mouvement. Dans cette approche l'évolution diachronique de la taxinomia se représenterait par une succession d'images (i.e.: l'états successifs des taxinomies d'un domaine donné); expliciter la genèse de telle ou telle taxinomie revenant à faire un dessin animé à partir d'un ensemble de tableaux.

Cette contradiction échappe à Foucault puisqu'il poursuit ainsi sur la taxinomia :

"Bordé par la mathesis et la genèse c'est l'espace du tableau". p. 133

- Tu pinailles! Car enfin, tu arrives bien comme Foucault à un étagement similaire avec mathesis en Ik, taxinomia en Ik+1 et genèse en Ik+2.

- Sauf que Foucault nous amène à voir la genèse telle qu'il la décrit comme un processus transcendant la taxinomia, alors qu'en réalité, tout au moins à l'époque classique, il s'agit d'une réflexion portée sur un processus immanent, qui se développe entre Ik et Ik+1 et se réfléchit, ou se représente, en Ik+2 !

Foucault reproche à ses contemporains de projeter leur propre épistémè, et de mal comprendre celui de l'âge classique, alors qu'ici nous le surprenons exactement dans la même situation; car considérer la taxinomia en position ex ante par rapporte à une genèse qui la modèle en la transcendant, c'est suivre implicitement l'idée moderne selon laquelle la fonction créée l'organe. Or cette approche, il va nous la présenter dans son livre, comme relevant de l'épistémè suivante, s'introduisant au XIXe siècle.

- N'est-ce pas un reproche que l'on pourrait te faire, à toi qui juge Foucault selon ton propre système ?

- Nous avons tous deux nos propres lunettes pour décrire un objet hors de notre portée immédiate. Je dis simplement que ma paire de lunettes me permet non seulement de voir la même scène que Foucault, mais également de comprendre "d'où il regarde". Ceci dit, je n'ai aucun doute quand au fait qu'un tiers équipé de jumelles, pourra un jour dépasser mon point de vue. 

Ce qui suit recoupe tout ce que je dis ici, comme dans le billet précédent. Poursuivant l'exploration des "tableaux" propres à la taxinomia, Foucault y raccroche les modes de connaissance qui sont le fond de sa réflexion :

"C'est dans cette région qu'on rencontre l'histoire naturelle (...), la théorie de la monnaie et de la valeur (...), la grammaire générale. (...). Malgré leurs différences, ces trois domaines n'ont existé à l'âge classique que dans la mesure où l'espace fondamental du tableau s'est instauré entre le calcul des égalités et la genèse des représentations" p. 133

 Vu d'où il est parti, c'est normal que la suite soit un peu confuse et qu'il en arrive à nous dire que tout est dans tout et réciproquement.

- Tu es bien acide.

- Désolé, mais son imprécision rend la suite de son exposé un peu confuse, car il n'arrive pas à remonter correctement le mécanisme qu'il décortique:

"Mais la taxinomia établie le tableau des différences visibles; la genèse suppose une série successive; l'une traite des signes dans leur simultanéité spatiale, comme une syntaxe; l'autre les répartie dans un analogon du temps comme une chronologie" p. 134

Il y a d'une part un à-peu-près tout à fait regrettable dans son idée d'une syntaxe comme une "simultanéité spatiale" (voir "sémantique et syntaxe" & "morphismes et foncteurs"); et ensuite faute d'un positionnement correct du temps et de l'espace, il ne hiérarchise pas sa "chronologie" (ou tout autre "analogon du temps") à un niveau plus primitif que sa "représentation" spatiale, par définition synchronique, et ne voit pas que sa genèse, vue comme "série successive" doit nécessairement prendre sa source entre mathesis et taxinomia.

Ceci dit, le point important reste que la théorisation de cette genèse, exprimée en Ik+2, au-dessus de la taxinomia, en Ik+1, ne peut se faire que sur un mode topologique !

- Quelle preuve en as-tu ?

- Tout simplement la démarche même de Foucault, qui pour cerner cette genèse nous propose de la définir en la passant au crible de trois domaines différents:

" Ainsi se dessinait comme en pointillé le grand réseau du savoir empirique: celui des ordres non quantitatifs. Et peut-être l'unité reculée mais insistance d'une Taxinomia universalisée apparaît-elle en toute clarté chez Linné, quand il projette de retrouver en tous les domaines concrets de la nature ou de la société, les mêmes distributions et le même ordre. La limite du savoir, ce serait la transparence parfaite des représentations aux signes qui les ordonnent. p. 138

L'objet référant final qui s'échappe, c'est cette "taxinomia universalisée" espérée par Linné, que l'on approche par une série de tableaux (i.e.: grammaire générale/ histoire naturelle/ théorie de la monnaie), comme en géométrie on représente la Terre sur une surface plane, par une série de cartes.

- Attends ! Tu mélanges ici ce qu'était l'épistémè à l'âge classique et celle de Foucault lorsqu'il en parle. Tu commences par critiquer cette dernière, pour me sortir à l'appui de ta critique une remarque concernant celle de l'âge classique.

- Non, non, je te montre ici que l'approche de cet objet idéal, manquant dans la théorie de l'épistémè à l'âge classique (ce que moi ici et maintenant je rapporte à l'objet initial { } au niveau I0 de l'Imaginaire pour en parler), ne peut absolument pas être approché autrement que par des méthodes foncièrement topologiques. C'est vrai à l'âge classique, c'est vrai du travail de Foucault. Autrement dit: toute approche non topologique (i.e.: qui serait donc logique) de cet épistémè est impossible. 

Ce que je critique, par contre, c'est l'introduction en force, de façon transcendantale d'une genèse qui doit nécessairement découler ici, d'un processus immanent. 

J'en conclus que Foucault (en Im) reste trop éloigné d'une épistémè qui, en tout état de cause, doit pouvoir se rabattre (à l'aide de transformations naturelles) sur IR.  L'idéal étant, pour en rendre compte, de s'en approcher au maximum avec à la limite : IR≤ Im.

- Pourquoi IR ?

- Parce que tous ces tableaux, "non quantitatifs" (associées à l'idée de "continuité") peuvent se ramener à un espace affine, limité au niveau IR.

Pour nous situer par rapport à l'échelle de développement de l'enfant que nous a dressée Piaget, nous en resterions ici, au "1er niveau des opérations concrètes" (voir "L'épistémologie génétique de Jean Piaget").

Ceci dit, cette idée d'ordre "non quantitatif" montre également les limites de la description que Foucault fait de l'âge classique puisque, comme nous l'avons vu, à peine 25 ans après Descartes, des physiciens tels Newton, Fermat ou Maupertuis étaient déjà au niveau I# de l'Imaginaire, introduisant la mesure, et le principe de moindre action.

- Faut-il s'étonner de ce décalage ? Au XXIe siècle, nous avons encore toutes les peines du monde à intégrer dans notre propre épistémè, des principes de relativité et de mécanique quantique qui sont pourtant connus des physiciens depuis 120 ans...

- Certes, mon ami, certes, et c'est bien pourquoi suivre Foucault dans sa démarche fait encore sens, car l'évolution qu'il suit dans la société en général est semblable, à un facteur d'échelle et de temps près, à ce que l'on retrouve dans le domaine plus confidentiel et moins observé des sciences. 

Sur ce, restez zen !

Hari

Note 1

Je le note ici pour ne pas l'oublier et y revenir à l'occasion : 

Pour le Maître Zen, la répétition est d'ordre temporel: le rite se reconduit dans le temps et somme toute, le "Moi" se réduit au vide expérimenté dans ce "saut".

Pour l'Occidental, la répétition pourrait se concevoir comme une montée de niveau en niveau, une succession de cartes se représentant les unes les autres, et l'extase, ou contemplation finale du Moi, vu comme le point  fixe de Banach ( voir "#11 Lacan au risque de la topologie") de cet empilage de représentations. Sauf que, comme nous commençons de le percevoir, le nombre de niveaux Imaginaires est somme toute assez restreint (I1/ I01/ IR/ I#/ I0). Le Moi perdrait alors sa substance dans le processus, en partant du sentiment de son "existence" en I1, à partir de l'objet final {*}, pour aboutir à celui de son inexistence en s'identifiant à l'objet initial { } en I0

Rapprochement qui me fait penser à ce conte Bouddhiste concernant un moine si stupide qu'il lui fallut toute une vie de répétitions pour réciter un simple mantra, mais qui cependant, atteignit l'illumination, quand ses pairs, plus cultivés, n'y arrivaient pas...

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