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L'Homme quantique

Sur les traces de Lévi-Strauss, Lacan et Foucault, filant comme le sable au vent marin...

L'Homme quantique

Déconstruire le temps

 - Alors comme ça un électron pourrait "avancer" ou "reculer" dans le temps ? Franchement faut-il prendre cette blague de Feynman au sérieux (voir "L'écume du temps") ? Et d'abord que signifierait concrètement cette idée de "remonter le temps"?

- Tu as raison d'insister: on ne peut pas se contenter de repérer le moment d'une expérience par un point sur une droite orientée et de dire que ce point peut évoluer dans un sens ou l'autre, ou que l'orientation de la droite dépend de mon bon plaisir... C'est beau sur le papier, mais ça ne recoupe pas notre expérience quotidienne.

Mais tant qu'à jeter le bébé avec l'eau du bain, c'est peut-être l'occasion pour nous de changer sa baignoire...

- Pitié ! Épargne-nous une dissertation sur le temps. Tu nous as déjà servi ta soupe dans l'Homme Quantique, alors n'y reviens pas !

- D'accord, mais depuis la mi-novembre, à partir de l'article sur "les groupes d'homologie du Sujet", tous mes articles reviennent sur la représentation du temps, alors que je m'intéressais aux brisures de symétries qui marquent les sauts Imaginaires I01/ IR et IR/ I#.

- Ce n'est pas surprenant puisque tu es parti dans cette aventure en décrivant tout "mouvement" ou toute dynamique de façon générale, par les rapports ou les échanges entre deux concepts, l'un diachronique, l'autre synchronique. Par exemple temps/ espace; énergie potentielle/ cinétique, pulsion/ libido etc... 

- Effectivement. Ce qui commence à être un peu plus évident à présent, c'est l'évolution même des concepts mis en rapport lorsque l'on passe d'un niveau au suivant; et ça, ce n'était pas trop évident à l'origine, et ça ne l'est toujours pas pour les physiciens persuadés de mettre à jour "les lois de la nature" !

Nous avions déjà pointé la légèreté avec laquelle les physiciens parlent de "temps" et "d'espace", en particulier lorsque nous avons discuté de la construction des "variables réduites" des équations de la physique, à partir de Lagrange, Hamilton et Maxwell, et reprises par Heisenberg ou Dirac (voir "De Lagrange à Euler")...

- Bon, merci d'avoir résumé pour les retardataires, mais si tu avançais un peu?

- Avant de nous focaliser sur le sujet passé/ futur, je voudrais situer la question dans un contexte plus large. Nous avons vu, au fil de notre réflexion sur le langage mathématique, qu'un Sujet stabilise plus ou moins la structure de son Imaginaire selon le schéma suivant (voir "Imaginaire et chakras"):

R < I1 < I01 < IR < I# < I0 < S

- Tu nous as déjà expliqué tout ça, avance...

- Je veux juste rappeler ici que nos modes de pensée dépendent fortement de la position que le Sujet assigne à sa propre représentation en Im ou I'm

position du Sujet mode de pensée conscience du temps
R < I1 ≤ Im choc du Réel choc/ présent
I1 < I01 ≤ Im logique entropie/ irréversibilité
I'm ≤ I01 < IR ≤ Im topologique symétrie passé/futur
I'm ≤ IR < I# ≤ Im physique/ échange espace-temps
I'm ≤ I0 < S métaphysique immobilité

Ce tableau reste bien entendu très schématique, mais permet de voir assez simplement comment on passe par paliers de la pure soumission aux événements extérieurs à l'immobilité du sage en méditation.

Ou plus précisément, une fois que tu t'es fait une certaine idée de cet état hors expérience d'un Nirvana où toute chose serait accomplie, tu peux imaginer la descente diachronique vers le Réel comme une succession de brisures de symétrie.

  1. Passage du Symbolique à l'Imaginaire: de l'immobilité, on entre dans le mouvement. Nous sommes dans le monde de la relativité générale, avec des échanges entre temps et espace, et conservation du "mouvement". Voir  "Aspects de la géométrie".
  2. Passage de la physique aux mathématiques. De la conservation de la norme du quadrivecteur, on passe à la différenciation espace/ temps. Nous avons discuté de ceci dans "Quaternions, réalité du temps et espace imaginaire".
  3. Restriction des mathématiques à la logique: du continu on passe au discret. Le temps est rapporté au concept de successeur. La "flèche du temps" est définie par un principe enthropique: 3ème loi de la thermodynamique.
  4. En deçà de la pensée rationnelle, le Sujet n'est soumis qu'au choc du Réel, vécu au présent.

- Ton classement n'est pas très intuitif: le concept d'entropie est récent, or là, tu nous le présentes comme particulièrement rustique.

- Si l'expression mathématique en est moderne, n'importe quel imbécile, en voyant dans un film la fumée se rassembler pour reconstituer un cigare comprendra que la projection se fait à l'envers. C'est d'ailleurs un test logique assez élémentaire que de demander à des enfants de reconstruire la suite chronologique d'une histoire à partir d'une collection d'images.

C'est pour cela qu'il nous est difficile d'évoluer à partir de là pour arriver à une conception plus large, dans laquelle passé et futur seraient symétriques l'un de l'autre. Tu retrouves ici la coupure que les anciens voyaient entre le monde sublunaire, corruptible et le monde éthéré des sphères célestes.

- D'accord, je crois qu'à présent tu as bien situé notre problème. Mais alors, comment vas-tu faire évoluer notre intuition, nous faire oublier qu'un tas de sable finit toujours en courbe de Gauss et avaler qu'un électron "remonte" le temps?

- Il ne "remonte" le temps qu'en accompagnant son dual qui le "descend", comme dans un miroir mon image me reflète ou comme la danseuse de droite inverse le mouvement de celle de gauche.

Tu remarqueras que c'est notre façon d'observer l'ombre centrale qui nous porte à nous poser la question en termes de rotation. Questionnement qui souligne s'il en était besoin, notre propre position à cette charnière I01/IR, où s'exprime également la différence discret/ continu etc... Je t'épargne de répéter tout ce que nous avons pu en dire depuis une bonne année maintenant (voir "De la propriété universelle en théorie des catégories" ou "Maïeutique des mathématiques"). En soi, la forme centrale n'est qu'un ombre se déformant de façon cyclique et que j'interprète comme la représentation d'une danseuse. Et c'est pour étayer mon questionnement que je construis ces deux projections de droite et de gauche.

Pour le dire de façon encore plus explicite: l'un des sens de rotation te semble "évident" : 

  • Tu le "vois", en rapportant une impression visuelle (le percept) à ce que tu sais (le concept), et ce rapprochement te permets d'identifier ce que tu vois en mettant la chose en mots : "la danseuse tourne".
  • Ensuite, tu cherches à voir au-delà de ton expérience immédiate les potentialités qu'ouvre cette identification: "elle pourrait tourner dans l'autre sens".
  • Et avec un effort intellectuel, tu arrives (ou pas!) à la voir tourner dans l'autre sens.

Dans l'exercice, tu vois bien que tu ne reste pas toujours dans la même position par rapport à l'objet de ton discours, mais le problème en fait, c'est que tu interprètes l'objet de référence comme étant une danseuse !

Or, si tu vois l'une tourner de gauche à droite et décides (ou que la chose s'impose à toi) que c'est là ton expérience de son évolution, alors, tu diras que l'autre tourne à "rebrousse temps", et dans l'affaire, tu es bien là, au centre de ta description, pour imposer ou reconnaître le sens "naturel" de l'écoulement du temps.

- Mais enfin, nom de nom, le temps s'écoule bien de la naissance au tombeau!

- Oui, mais pour un Sujet dans une position assez proche de l'expérience du Réel, position qu'il partage avec la société dans laquelle il évolue ic et nunc, c.-à-d. dans un mode de pensée rationnel logique. Sentiment qui passe en Occident par la prise de conscience de l'ego cartésien, et où bon nombre en sont restés encore aujourd'hui !

Mais pour un Jivaro, qui aurait bien du mal à s'exprimer en tant qu'individu en dehors du cadre de sa tribu, sa parenté ou son totem, la question est déjà moins tranchée: il sait qu'il participe d'un cycle vital plus vaste et moins linéaire. Quant au Bottishatva au bord de l'extase, il n'est déjà plus de ce monde !

En ce sens, on pourrait dire que cette proximité des concepts de temps et de rotation, où la différence passé/ futur renvoie à celle de rotation positive/ négative, s'accorde à un mode "topologique" de pensée rationnel; où le rapport fondamentalement irrationnel (ex ante) de I'm à l'objet reste encadré par la logique (ex post) de Im.

- Je ne te suis plus?

- Je veux dire qu'il nous est difficile de voir cette ombre centrale autrement que comme la représentation d'une danseuse, et cette interprétation s'imposant à nous, se pose la question de son sens de rotation, car voir tourner une danseuse simultanément dans un sens ET dans l'autre n'a pas "de sens" pour nous.

L'expérience décrite par Feynman est du même ordre: une collision entre deux photons donne naissance à "quelque chose" à un instant donné (le présent de l'expérience), qui est l'équivalent de notre ombre centrale. Maintenant, notre façon de penser nous fait y voir un "couple", semblable aux deux projections de notre danseuse. Ce que nous dit Feynman, c'est que nous pouvons changer la façon classique d'y voir un couple électron/ positron, en le comprenant comme un couple d'électrons, l'un partant vers le futur, l'autre vers le passé. J'amende cette interprétation en proposant d'abandonner nos deux "projections" pour nous recentrer sur "l'ombre centrale" et dire que c'est là l'équivalent d'un "truc" qui existe au présent de l'observation et part "à la fois" vers le passé et vers le futur.

Pour faire raccord avec l'écriture de Dirac, on peut représenter notre danseuse de gauche par ⟨d|, celle de droite par |d⟩ et l'ombre centrale qui est effectivement le référé de notre observation ainsi : ⟨d|d⟩.

- Tu en reste à J.-P. Changeux?

- Tout à fait: la conscience de l'objet résulte comme toujours d'un rapprochement au niveau de l'hypocampe entre un percept, remontant de nos sens via l'hypothalamus (i.e.: un processus immanent) et un concept, déjà présent dans le cortex (i.e.: un processus transcendant). Dans notre système de représentation de l'Imaginaire, le contact implique une bascule du Sujet à un niveau donné entre I'm et Im, la "prise de conscience" étant cette bascule elle-même qui sonne en nous comme une "décohérence" ou, pour reprendre le vocabulaire de Deleuze: comme l'actualisation d'une potentialité.

Dans notre métaphore, le "truc" que l'on observe, c'est ce que le physicien appelle un "observable", notre ⟨d|d⟩. Maintenant, le vocabulaire utilisé pour le décrire (i.e.: ⟨d| et |d⟩) est d'un niveau Imaginaire d'ordre supérieur à celui où l'observable s'observe. De fait, en mécanique quantique, ⟨d| et |d⟩ s'expriment en langage vectoriel ou matriciel, quand ⟨d|d⟩ est une valeur discrète (i.e.: le multiple d'un quanta).

De ce point de vue, nous sommes libres de choisir entre telle ou telle façon de décrire ⟨d|d⟩: soit électron/ positron évoluant vers le futur, soit électron évoluant vers le futur/ passé. Or il me semble plus élégant de choisir la seconde représentation.

- Et pour quelle raison ?

- Parce que cette façon de voir permet de comprendre le temps au niveau Imaginaire I01 de l'observation en labo (i.e.: concept diachronique entre I1/ I01 voir "Le principe d'incertitude sans les maths"), notre "temps logique", comme résultant d'une brisure de symétrie à partir d'un temps symétrique au niveau supérieur en I01, puis continu et orthogonal à l'espace en IR. Le saut suivant (en I#), permettant de le ramener à une dimension spatiale avec la théorie de la relativité.

- Ce faisant, tu t'interdis toute possibilité d'une théorie unitaire entre relativité et mécanique quantique...

- Nous en avions déjà l'intuition depuis un certain temps (voir "L'impossibilité d'une théorie unitaire"). Mon idée c'est que le "pont" (l'idéal étant de retrouver dans ce terme ce qu'Olivia Caramello en dit par ailleurs) entre les deux, passe par la prise en compte de l'observateur dans son discours, comme je le propose ici !

- C'est quand même dur à avaler cette façon changeante de représenter le temps.

- Et pourtant, nous savons bien, depuis Kant, que le temps n'est qu'une façon commode d'organiser nos pensées; mais par facilité, nous en restons au mode de fonctionnement le plus élémentaire de notre Imagination. Cependant, en rapprochant le sens d'écoulement du temps d'un sens de rotation, nous avons là un moyen simple de nous habituer à cette nouvelle façon de voir. 

D'où ces deux projections à droite et à gauche, permettant de comprendre que l'objet référé, au centre, peut être vu comme tournant simultanément dans un sens ET dans l'autre, alors que c'est difficile à imaginer de prime abord, sans  être impossible. De même qu'il est difficile de concevoir des figures en 4D, sans passer par des projections 3D (voir "Quaternions, réalité du temps et espace imaginaire").

Autrement dit, il est important de s'entraîner à ouvrir notre imagination, autant que de s'exercer pour assouplir nos muscles.

- Tu parles pour toi ?

- Oui, j'ai quelques travaux de peinture à faire dans mon garage, et je pense terminer là-dessus ! 

Bonne méditation à tous.

Hari

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