Le Divin Marché

Publié le par Hari Seldon

divin-march-.jpgou "La révolution culturelle libérale"

Par Dany-Robert Dufour


«Les vices privés font la fortune publique»


Enoncée pour la première fois par Bernard Mandeville en 1704, contemporain d’Adam Smith et précurseur de Freud.
 

En très rapide:
Après avoir prolétarisé les ouvriers, le libéralisme prolétarise les consommateurs pour accroître la demande. Pour ce faire, on mise sur l’égoïsme des individus, en survalorisant la satisfaction immédiate et sans contraintes dans l’inconscient des gens. Ce qui conduit à une société «égo – grégaire». C'est-à-dire, qu’en misant sur l’individualisme forcené, on transforme une nation en troupeau.
S’en suit toute une série de conséquences, jusque dans la constitution même de l’individu qui, privé de référence, de modèle et de guide ne peut plus se constituer.
L’auteur oppose ce libéralisme à la République ; celle des Lumières, basée sur un pacte républicain, transcendant les individus pour fonder une communauté qui les dépasse. La politique doit s’appuyer sur la raison et l’impératif catégorique présenté par Kant en 1785 dans les « fondements de la métaphysique des mœurs », à savoir, en résumé qu’il faut voir en l’ «autre» une fin en soi et non un moyen pour moi.
Bref les Lumières proposaient une sortie des ténèbres religieuses par la transcendance de la Raison, tandis qu’Adam Smith réintroduit le religieux insidieusement dans le «laisser faire» du libéralisme, puisque c’est Dieu, en définitif (la main cachée) qui régule les marchés.
 
Le tableau dressé est très inquiétant, l’on y voit même nos bons philosophes (Bourdieu et consorts) prêter la main à la décérébration des masses. Il faut lire ce livre, c’est une base de réflexion pour une gauche en mal d’être.
Pourtant, si la description des symptômes emporte l’adhésion, je trouve un peu court le raisonnement qui voudrait nous reporter deux siècles en arrière.
 
Il y a tout d’abord quelques erreurs de base dans la compréhension des mécanismes d’autorégulation.
 
1/ Si pour Adam Smith la régulation des marchés résulte de la main divine, nous pouvons passer outre cette explication, mais il n’en demeure pas moins que les marchés ont tendance à s’autoréguler et cette constatation doit être conservée.
Il ne faut pas, comme le fait l’auteur jeter le bébé avec l’eau du bain. Après tout, nous révérons Copernic pour avoir révolutionné vers 1500 notre description de l’Univers, sans qu’il ai justifié correctement son intuition.
 
2/ L’état de troupeau amorphe n’est pas la structure la plus stable d’un groupement humain. Il est faux de croire que des humains abrutis de TV et sans culture restent indéfiniment dans un état chaotique et sans structure. En fait, la structuration, l’auto-organisation est la loi universelle, non pas parce qu’il y a un grand architecte de l’univers, veillant à la régulation des marchés comme à l’harmonie de toute chose, mais simplement parce qu’en se structurant, on économise de l’énergie.
 C’est le fond même de toute «économie» ou tout système écologique, précisément, que d’éviter les déperditions d’énergie et de ce point de vue il est fort dommage que nos grands philosophes soient si mauvais physiciens. Du temps de Platon, il était écrit, au fronton du lycée «nul n’entre ici s’il n’est géomètre», les bonnes intentions se perdent…
Sans entrer dans les détails techniques, regardons autour de nous : je regardais hier une émission de TV sur la vie carcérale aux USA. Nous y avons des individus, sans culture, livrés plus que la norme à leurs pulsions, tous égaux devant le règlement pénitentiaire et vivant sous contraintes sévères. Or que voit-on : l’organisation immédiate en bandes pour survivre. Reportons-nous en arrière aux temps préhistoriques ; y voit-on des groupes hagards perdus dans la forêts, livrés aux bêtes et sans défense, non. Du plus loin que nous puissions pousser l’exploration, il y a organisation. Et ce n’est même pas une caractéristique humaine, mais une nécessité vitale du règne animal.
Par curiosité, j’ai regardé combien il y avait d’associations déclarées en France : 1 100 000 structures, les français sont des veaux, certes, mais quand même : ils savent sortir de chez eux !
 
3/ Du fait que nous construisons notre Moi, en réponse aux frustrations que nous avons connues dans notre enfance, en particulier en résolvant d’une manière ou d’une autre notre complexe d’Œdipe, l’auteur en infère qu’il est nécessaire de revenir à une conception plus forte, plus structurée du rôle du père (ce qui amène à la transcendence). Il répète à plusieurs reprises que le désir naît d’un manque à jouir (nous sommes tous construit autour d’une aporie initiale, un manque originel, le non du père etc…).
Certes, mais le retour en arrière est-il la seule issue ?
Il existe des sociétés où le rôle du père n’est pas essentiel, en Afrique par exemple. Par ailleurs, faut-il rechercher plus de frustration pour tendre à plus de désir ?
C’est une proposition culturellement définie qui n’a rien d’universelle : le bouddhiste au contraire cherchera à supprimer ses désirs, oublier son Moi pour atteindre à la vacuité.
Enfin, le principe de plaisir, qui est en nous, réglé par notre cerveau et nos hormones, est complètement ignoré dans ce discours. Nos divers cultures et sociétés existent parce que nous connaissons et recherchons le plaisir. Et une meilleure connaissance des mécanismes de notre plaisir est un facteur stabilisant de nos cultures (au passage, le plaisir pousse au regroupement d’au moins deux individus…). La connaissance du plaisir fait naitre le désir d’en avoir plus. Ils ne s’opposent pas (sauf chez les puritains) mais s’appellent l’un l’autre. Donc le désir n’est pas uniquement le résultat d’une frustration, d’un manque, mais se renforce également du souvenir d’un plaisir reconnu (principe de répétition revu et corrigé). Et entre les deux désirs, il me semble que le second soit à privilégier.
Connait-on en effet beaucoup de stars du porno violeurs ou pédophiles ?
 
4/ L’autorégulation des marchés est un fait de base, soit, mais la consommation débridée à laquelle nous pousse le libéralisme forcené qui agite nos instincts les plus primaires nous conduit à une catastrophe écologique majeure. L’auteur nous dit : il faut revenir à la Raison transcendantale, établie par les Lumières contre l’obscurantisme religieux, qui est seule à même de conduire la politique des nations.
Mais on ne peut pas anticiper efficacement: toutes les idéologies se sont cassé les dents sur cette dure réalité. Il faut donc se résoudre à attendre la survenue des effets pour en corriger la cause; toute la question est de réagir assez vite pour n'en pas souffrir.
Non, rien ne peut aller contre les flux marchands, même les islamistes les plus bornés n’arriverons pas à endiguer des mouvements de fond (de fonds) aussi importants. Il conviendrait d’être un peu plus attentif à ce que nous enseigne le taoïsme : pour bien se battre, il faut connaître le terrain, les circonstances et utiliser la force de l’adversaire.
En l’occurrence, ce qui n’est abordé par personne dans ce problème d’autorégulation, ce sont les caractéristiques dynamiques du marché observé (son facteur d'amortissement) pour comprendre l'évolution des écarts par rapport à l'équilibre. Le philosophe néglige (méprise ?) la physique...
Il y a impact de l’économique sur l’écologique parce que notre production industrielle n’intègre pas assez vite les contraintes écologiques auxquelles elle se heurte déjà. Il faut donc accélérer les ajustements (faute de pouvoir les anticiper). Autrement dit, pour s’en sortir, il faut accélérer le système d’autorégulation du marché et non pas essayer de le mettre sous tutelle. Il faut amplifier le feed-back: réinjecter l'information à tous les niveaux de la structure, améliorer les boucles de contrôle, amplifier les conséquences pour ceux polluent par exemple, mais en évitant si possible les "over shoot" (l'effet Larsen donne une idée du résultat).
C’est une fuite en avant, me direz-vous ; non, c’est prendre conscience que notre survie dépend de notre vitesse de réaction et qu’il est vital d’aller plus vite.
En principe c'est possible car les contrôles dont je parle sont par essence de l'information, donc plus rapide et demandant moins d'énergie que les systèmes à contrôler, qui forment l'offre du marché.
Ceci passe donc par plus de transparence encore. Il faut que l’information circule plus vite et que les pratiques déviantes soient sanctionnées brutalement (que l'effet du contrôle soit certain).
Par exemple : Enron a mis la Californie en coupe réglée, la sanction a été de 24 ans de prison pour son patron, c’est bien, mais il eût été préférable que les malversations soient constatées sans délai. Bush a pu mentir pendant 2 ans concernant l’existence d’armement de destruction massive en Irak, avant que l’opinion ne se retourne ; il faut que l’information soit disponible et crédible plus vite. Huit ans pour mettre ce boucher de Bush bouché au bucher, c’est trop long. Idem pour le traité de Kyoto: c’est trop long. La fonction du journaliste n'a jamais été aussi importante que maintenant!

Donc je renverse la proposition de l’auteur qui oppose la politique à la «bonne gouvernance» ; et j’en reviendrais (tout au moins dans le domaine économique) à la théorie chinoise des légistes : l’empereur est inaccessible et au – dessus des parties (et même, peu importe qui il est -pourquoi pas Sarkozy- , pour peu qu'il tienne son rang), et pour faire régner l’ordre dans l’empire, il doit appliquer la loi fermement et sans aucune concession ni faiblesse.

Il n'y a pas opposition entre "bonne gouvernance" et expression d'une politique. A mon sens, la bonne gouvernance c'est l'efficacité dans l'exécution, une "bonne" politique, c'est l'efficience d'une action, en fonction d'un objectif commun. J'ajouterais qu'il convient de différencier la gestion des biens de la direction des hommes, et ne pas mettre plus de "sens" que nécessaire dans l'activité de plus bas niveau, à savoir l'économie (ou gestion des biens). Ceci demanderait d'autres développements.
 
Autrement dit, le politique n'est pas une cautère sur une économie bancale (comme la bonne vieille politique monétaire au secours d'une production défaillante) mais une saine gestion augmentée d'un supplément d'âme pour une société qui se cherche un sens.
 
S’il faut une transcendance à notre vie en commun, alors qu’elle soit le fruit d’un choix, j’en ai proposé un en chapeau de ce blog.

Hari

Publié dans politique

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Hari 15/02/2008 02:21

Il y a quelque chose à approfondir sur les liens entre égoïsme et plaisir.La nature ne s'est pas donné tout ce mal en nous programmant pour éprouver du plaisir, comme récompense lorsque nous suivons ses nécessités (comme la reproduction, l'alimentation) pour que cela soit en vain, ou néfaste. Si tel était le cas, nous n'aurions pas survécu et il n'y aurait plus rien à voir, ni à dire: nous ne serions pas là.L'égoïsme ou l'attention à soi, est plutôt une aptitude de l'esprit à se prendre comme centre d'intérêt: c'est sans doute une conséquence du fait que notre esprit a du "temps de trop", il fonctionne à vide, faute d'être accaparé par d'autres nécessités vitales.Donc suivre son plaisir n'est pas forcément synonyme d'égoïsme. On pourrait sûrement établir en corolaire, qu'un égoïste n'atteint pas forcément au plaisir.Car il me semble qu'être centré sur soi est une perversion de l'instinct, par exemple, un parano (égoïste extrême, puisqu'il ramène tout à lui), est souvent malheureux.C'est à rapprocher du mouvement scientifique qui ne cesse de décentrer le centre de l'Univers (principe de la relativité) de nos modestes personnes.