Saudade, blues, spleen et dix de der

Publié le par Hari Seldon

"Papillon qui bats des ailes
je suis comme toi
poussière d'être"

 (Kobayashi Issa)

 Il est 15h, je suis encore au lit. Pas envie de bouger. Je suis sensible au calme qui règne dans mon studio, à la qualité de la lumière filtrant des rideaux tirés, aux bruits épars qui montent jusqu’à moi.

Le calme s’installe, après l’agitation de ces derniers temps.

Me voici donc à Abidjan, fini cet intermède de presque trois mois où j’ai papillonné autour de Paris sans, je crois bien, avoir passé plus de 3 nuits dans le même lit.

Il a fallu ce temps pour que s’éclaircisse ma route. Certaines potentialités se sont cristallisées, d’autres se sont évaporées et la voie s’est pour ainsi dire dévoilée d’elle-même, sans que je fasse beaucoup plus que d’y adapter mon pas.

A peine arrivée en France, le juge a prononcé notre divorce selon un planning arrêté depuis longtemps, puis dans la foulée l’appartement a été vendu, Isabelle est ces jours – ci en train d’emménager dans sa nouvelle maison. Les petites ne souffrent pas trop, j’ai pu les voir plus souvent étant en France et son nouveau compagnon me semble quelqu’un de bien. Mais il faudra que je planifie mieux qu’actuellement mes rendez-vous avec mes filles, pour en faire des moments privilégiés.

Le lendemain du divorce j’avais prévu de retrouver à Paris -où je devais m’occuper de la suite de ma mission en Nouvelle Calédonie- une personne contactée sur Meetic depuis un bon bout de temps. J’espérais beaucoup de cette rencontre, une nouvelle voie à suivre de conserve, orientée bouddhisme et autres intérêts spirituels. La rencontre a été très belle, et j’ai vécu 15 jours mémorables, entre cette femme à découvrir et un boulot à choisir.

Pour le travail, j’ai été tiraillé entre repartir en Nouvelle Calédonie, mais loin de Nouméa, ou un poste en Egypte : une nouvelle aventure, ou retrouver la Côte d’Ivoire, un pays que je connais. J’ai opté pour la prudence : la Côte d’Ivoire, avec cet avantage d’être de retour en France pratiquement une semaine chaque mois.

Du côté cœur, les affaires ont vite mal tourné, difficile à s’expliquer. La fusion de nos deux personnalités en un couple ne s’est pas opérée (et pourtant...). Ce qui peut paraître étrange pour deux personnes attirées par le bouddhisme et cherchant à oublier/dépasser leur «Moi». L’échec m’a marqué, laissant un vide, le goût d’un manque, que je ne voie pas comment combler.
Peut-être suis-je déjà trop vieux, trop rassis dans mes pensées, mes façons d’être et de penser, incapable de communiquer vraiment. Et si Isabelle devait être la dernière, s’il fallait maintenant tirer l’échelle ?

C’est dans cette disposition d’esprit que j’ai revu une très ancienne amie, sensible aux choses en aux êtres. En égrenant nos souvenirs, en déroulant nos vies et parlant de nos solitudes parallèles, elle a douté que j’ai jamais aimé.
Elle avait mis là le doigt sur une vieille interrogation, peut-être une atrophie de ma personnalité.

J’ai revu pendant cette période ma première femme, après plus de vingt ans sans contact. Nous sommes restés à un niveau très superficiel dans nos conversations, pour ne pas nous faire mal bien sûr : la blessure que je lui ai infligée est trop importante pour qu’il en soit autrement. Mais elle a quand même remarqué que certaines de mes préoccupations n’avaient pas changées: en particulier elle m’a rappelé que jeune déjà, je me sentais vieux, hanté par la perspective de ma mort.

Et c’est vrai : toutes les théories que j’ai développées sont destinées, au fond, à trouver une échappatoire à cette angoisse qui est l’aporie initiale autour de laquelle je me suis formé. Mon intérêt pour la définition d’un temps fractal par exemple. Mon intérêt même pour le bouddhisme et cette notion de vacuité.

Par moment, j’envie ceux qui ont la foi (comme chantait Brel : être une fois, une fois seulement, beau, beau, beau et...)!

Incapable de suivre la voie bouddhiste en solitaire, j’espérais beaucoup en cette compagne entrevue, je la voyais comme une initiatrice potentielle, capable de m’amener au-delà de ce que je peux naturellement appréhender, et qui m’intéresse tant. Mais bon, c’était encore une fois sans doute une vision égoïste de notre relation.
Pour aimer vraiment, il faut se décentrer, s’oublier vraiment, ce que j’ai du mal à faire (même pas capable de me laisser hypnotiser !), obnubilé par cet idée de mort qui mange ma pensée.

Mais comment entrer dans une relation avec les qualités que j’espère développer dans cette relation ?

C’est un cercle vicieux, dont on ne peut sortir qu’en sortant du jeu, qu'avec une grâce particulière, un joker, comme un coup de foudre peut-être, pour exploser ce cercle et fusionner les êtres.

Je pense (aujourd’hui, mais je me soigne) qu’il est trop tard pour une telle rencontre, il faudrait mieux que je me fasse à l’idée de vieillir, de mourir. Je n’aurai jamais le temps d’arriver à contempler la vacuité, pas de maître ici et pour longtemps.

Déjà, je n’ai plus de libido, plus de désir, plus d’envie, mûr pour me laisser glisser. Je ne suis même pas sorti de ce week-end, à peine habillé le temps de dîner à deux pas d’ici dans une pizzeria libanaise.

J’ai cette image du Grand Bleu, lorsque le plongeur solitaire lâche la corde pour commencer son exploration sans retour. C’est ce lâcher prise aussi beau et achevé qu’un geste de samouraï qui m’est difficile. N’est pas artiste qui veut, encore moins de sa propre existence.

Je peux néanmoins nettoyer autant que faire ce peut tous les troubles que j’ai causés aux autres, comme on arrange sa demeure avant la cérémonie du thé, comme on inspecte sa chambre d’hôtel en bouclant sa valise.

Devenir évanescent et puis m’effacer simplement (inutilement), sans trace, comme un visage sur une plage de sable effacé par la mer, what else ?

Que sont mes amis devenus
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte


Hari

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