Le paradoxe du discours

Publié le par Hari Seldon

Emporté par les succès de l’informatique, j’ai une tendance naturelle (quoique acquise) à considérer un échange (écrit ou oral) entre deux interlocuteurs comme un échange d’information. Le mot information étant lâché, il est facile alors de calibrer, quantifier, mesurer celle-ci.
Déjà, lorsque je reçois un email un peu long, il m’arrive de pester contre le collègue qui ne sait pas «scanner» un document correctement et asphyxie ma messagerie avec des pages en «bitmap» d’un ou deux «méga».
Dans certains contextes, l’information transmise est condensée au maximum, à tel point qu’elle devient incompréhensible au néophyte. Par exemple lire une carte météo destinée à l’aviation demande un apprentissage.
Dans d’autres situations, au contraire, un orateur aura à s’exprimer devant un public nombreux. Il est alors étonnant d’entendre des discours sans réel contenu. Plus l’audience est large, plus le contenu est pauvre. En s’adressant à un pays ou une communauté religieuse, le discours devient slogan (Liberté Egalité Fraternité ou bien Aimez-vous les uns les autres, quand ce n’est pas marche ou crève).
Pourquoi donc émettre de telles platitudes ? Certainement pas pour convaincre, d’ailleurs, les politiques qui font ces discours, apprennent à «hypnotiser» leur public, c'est-à-dire à s’adresser, par les mots, à la partie droite du cerveau de leurs auditeurs.
En y réfléchissant bien, il est évident qu’ils ne peuvent pas faire autrement !
En effet, chaque auditeur particulier a sa propre histoire, ses propres références, goûts, attitudes face au Monde, il est donc impossible d’adresser individuellement un message admissible pour tous, sauf si ce message est particulièrement pauvre et basique, donc sans saveur. L’objet du discours, pour être communément accepté, doit dire quelque chose de plus fondamentalement acceptable qu’un simple échange de faits, il doit rechercher une résonance plus profonde, donc à un niveau inconscient. Le spectacle des partis les plus intellos offrent à cet égard des contre-exemples édifiants (je n’ai rien contre les Verts !).
D’ailleurs, le discours à ce niveau est si peu important que certains moines zen gardent le silence durant leurs cours. Ceci suppose, que les interlocuteurs partagent les mêmes références (paradigme scientifique, culture, motivations, selon le terrain où l’on se place). Il y a donc une certaine connivence, sinon interconnexion. Par exemple, pour Jung, le patient et le psychanalyste sont à un certain niveau embrassés dans le même discours. Les signifiants que guette l’un dans le discours de l’autre, sont signifiants pour les deux.
Où commence l’analysé, où fini l’analyste ?

Mais si nous descendons maintenant du domaine de la parole au domaine plus général du vivant. L’écologie nous enseigne que nous sommes tous interdépendants, au sein de ce que Teilhard de Chardin appelait la «noosphère» et que l'on peut imaginez en admirant la fine couche bleue qui enserre la Terre sur les photos satellite.
Plus fondamentalement encore, notre corps connaît toutes les lois de la chimie et de la physique (puisqu’il les applique), sans que nous en ayons conscience.
Nous pouvons même dire de façon certaine que chacun de nos constituants était là sous une forme ou sous une autre à la naissance de notre espèce, de la formation de la Terre, a assisté à l’allumage du soleil et verra son extinction. Nous étions tous là pour le Big Bang et nous serons là encore à la fin des temps, sans que cette idée ait quoi que ce soit de religieux. Notre corps est formé des mêmes éléments ultimes de la matière que la première super nova venue.

A cet égard, justement, nos corps, suivent les lois de la mécanique quantique. Pouvons-nous transposer ce qui se passe à l’échelle de l’électron à notre propre échelle ? Cela donnerait à peu près ceci : si je ne suis pas là, je suis potentiellement partout (rappelez-vous du chat de Schrödinger). Si je suis dans un état particulier, rien d’autre ne peut être dans le même état (principe d’exclusion de Pauli. Mais les fans de space opéra se souviendront peut-être du «Monde des non-A» de Van Vogt). Bien des chemins nous amènent à penser qu’à un niveau ou un autre, tous les hommes sont interdépendants, ils partagent donc certainement les mêmes connaissances (au sens étymologique du mot : naître avec), et c’est là que je voulais arriver :
Si nous partageons tant de chose, pourquoi donc tous ces discours ?
Hari Seldon

Publié dans philosophie

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