le vaisseau Terre

Publié le par Hari Seldon

Pour explorer l'Univers, sortir de notre petite condition d'individu demandera certainement de changer radicalement notre façon de penser, de voir, de sentir notre environnement. C'est l'objet des quelques articles de ce blog d'explorer -avec vous bien sûr- les pistes possibles.

Il est clair que jusqu'à présent, pour élargir notre champ de vision à chaque fois nous (humains/observateurs) nous sommes "décentrés" par rapport à nos propres observations. Tout a commencé par l'abandon de l'héliocentrisme, à la Renaissance, puis la mécanique s'est emballée, pour aboutir à la relativité du début du siècle dernier.

Ensuite, le parcours devient plus ardu: c'est de l'Homme même qu'il faut se déprendre. Les psychanalystes, nous ont appris que l'Homme n'est pas seulement dans son discours, mais aussi dans le non-dit, les lapsus, tout un tissu inné et acquis qui forme la toile sur laquelle ressort le discours. Pour reprendre l'image de Foucault introduisant  "Les mots et les choses", c'est la table d'opération sur laquelle s'exposent le parapluie et la machine à coudre de Lautréamont (merci à qui me transmettra une image du tableau!).

L'effort même que nous faisons pour nous représenter le Monde, notre logique, a montré ses limites (sans revenir au théorème d'incomplétude de Gödel - toujours bon à placer dans une dissertation de lycéen), nous n'avons que peu progressé depuis les grecs et le paradoxe du menteur, sauf à prendre conscience que l'absurde n'est plus aux marges de la pensée et qu'à l'inverse,  la logique fait maintenant figure d'îlot perdu au sein d'un océan irrationnel (et je ne dis pas cela parce que je suis à Nouméa).

Bref, l'Homme s'extrait de l'Homme pour parler de lui (c'est au niveau scientifique l'équivalent du stade du miroir - stade auquel nous ramène encore Foucault, lorsqu'il commente la peinture de Velasquez "las Meninas"). Dans ce recul par rapport à nous-mêmes, l'idée de fractale vient immédiatement à mon esprit. En fait, notre discours ne résout jamais rien, mais rapporte à un niveau de discours, d'analyse ou d'observation (c'est selon) quelque chose vu à une autre échelle.

L'illustration que l'on en peut donner c'est Isaac Newton, qui se dit qu'il y a entre la Terre et la Lune le même rapport qu'entre la Terre et la pomme qui tombe. La conservation des propriétés de ce qui nous entoure, malgré les changements de perspectives de nos observations est le guide de nos découvertes. Sans revenir à la théorie de la relativité, les recherches récentes de la physique tournent autour du  respect des symétries (ce qui nous ramène au miroir). L'exemple simple est qu'une montre et son exacte réplique telle que reflétée dans un miroir, doivent toutes deux marcher, l'une dans un sens, l'autre dans l'autre, à la même vitesse. Mais le respect des symétries est moins évident à l'échelle atomique.

Bref, là aussi, il faut sortir de soi pour voir quelque chose d'intéressant, tout en sachant que nous ne pourrons rien faire d'autre que de ramener nos observations à une construction gigogne, faite des couches successives de nos discours (d'où cet aspect fractal: les motifs se répètent d'un niveau d'observation à un autre).

Lorsque je dis que pour survivre, il nous faudra échapper à notre seule et unique Terre, notre âme d'adolescent rêve encore à Star Treck ou tout autre vaisseau du Space Opera. Mais, pourtant, ne sommes-nous pas déjà d'une certaine façon dans un vaisseau spatial, coincés entre la terre, la mer et le ciel qui tiennent ensemble par la gravité qu'engendre leur masse ?

Ne sommes-nous pas déjà confinés dans une mince couche d'air qu'un rien peut déchirer ?

Si au moins nous avions ce sentiment d'une extrême fragilité, peut-être serait-il plus facile de faire les efforts nécessaires pour coordonner la manœuvre au sein du navire Terre ?

Ceci serait à mon sens le second pas à réaliser avant de tenter l'aventure. 

Hari Seldon

PS : Le tableau des Menines me fait souvenir d'une analyse d'un tableau de Breughel, par quelqu'un s'inspirant d'Abellio pour analyser les rapports entre le spectateur et l'aveugle qui se tourne vers lui:

Il y a là aussi un jeu de miroirs. Pour ceux que cela intéresse, voir aussi l'interprétation des Menines par Picasso.

Publié dans science fiction

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hari 11/02/2016 13:13

11/02/2016: C'est étonnant de retrouver ici ce que je développe actuellement, à la lumière de Foucault ( "Les mots et les choses"), en vue d'un autre bouquin. On peut exprimer l'évolution de l'épistémè, depuis la Renaissance jusqu'à l'époque moderne, en passant par un âge classique (les Lumières) comme un "recul diachronique" par rapport à la représentation des choses par les mots. D'où une congruence, entre l'évolution sociale et l'évolution individuelle.

Bisounours 23/11/2006 06:07

Je ne résiste pas à l’envie de vous faire lire ce passage de Lacan dans son séminaire n°2 (le Moi dans la théorie de Feud…)
La découverte freudienne a exactement le même sens de décentrement qu’apporte la découverte de Copernic. La découverte freudienne est essentiellement ceci : l’affirmation telle qu’elle est, sous sa forme la plus fulgurante, déjà inscrite, parce que les poètes – qui ne savent pas ce qu’ils disent, c’est bien connu, c’est vrai- disent toujours quand même les choses avant les autres ; ce qui est écrit dans la célèbre formule de Rimbaud, dans la « Lettre d’un voyant » : « Je est un autre ».
Naturellement, ne vous laissez pas épater par ça, ne vous mettez pas à répandre dans les rues que « je est un autre » ; ça ne fait aucun effet, croyez-moi. Et de plus, comme je vous l’ai dit, ça ne veut rien dire. Cela ne veut rien dire, parce que d’abord il faut savoir ce que ça veut dire, un autre. Mais enfin ça a une valeur impressionniste, et ça dit quand même quelque chose.
Ceci me conforte dans le fait que pour répondre au programme de ce blog (comment s’en sortir, au sens propre et figuré), il importe de bien se connaître (connais-toi toi-même) pour se décentrer de son propre regard, élargir notre champ de vision, adopter une attitude «relativiste» et que tout ceci demande, à l’heure actuelle de commencer par incorporer les acquis de la psychanalyse.
Il est naturel en effet, d’attaquer la connaissance de ce qui est «normal» par les marges, les dysfonctionnements, les exemples tératologiques. C’était déjà la démarche de Foucault. Il serait d’ailleurs à ce sujet intéressant de comparer les schémas que propose ce dernier dans « les mots et les choses » et le dièdre de Lacan (un autre Incal ?), mais je n’ai pas le livre avec moi.

Bisounours 13/10/2006 01:48

En parlant de se décentrer, nous rejoignons, et ce n’est pas un hasard, l’enseignement de Lacan : lorsque « Je » parle de « Moi », il y a une distance entre les deux, plus : Je et Moi ne sont pas au même niveau.
Je parle de Moi n’est pas une construction synchronique mais diachronique : Je est au niveau symbolique (celui du langage) Moi est au niveau Imaginaire (celui de la représentation, voir Foucault, avec une discussion sur la conscience et le miroir).
C’est un peu la même approche que celle adoptée par Kant pour résoudre le paradoxe du menteur : dans la phrase « je mens », le Je n°1 qui énonce la phrase n’est pas au même niveau de langage que le Je n°2 objet de l’énoncé.
Par quoi l’on voit que la problématique de Freud n’est pas neuve et remonte au temps des philosophes grecs (pas de Kant bien sûr, mais le Crétois Epiménide qui établit le paradoxe !).
Il est intéressant de voir dans ce rapprochement qu’un problème purement formel (un énoncé logiquement impossible si l’on respecte le principe du tiers exclus) s’incarne dans un problème existentiel que chacun peut vivre : qui suis-je vraiment ?
D’où cette rencontre entre une articulation logique du langage et notre organisation propre (l’inconscient est structuré comme un langage).
Nous serions déterminés par le langage (vu d’en haut) aussi bien que par les nécessités biologiques de base (vu d’en bas) etc… On revient sur ma vieille rengaine.