La machine de Lacan

Publié le par Hari Seldon

Je n’imaginais pas que Lacan puisse chercher ses exemples dans la cybernétique, ni que la théorie Freudienne tourne à ce point autour des problèmes de conservation d’énergie.

Et lorsque Lacan choque son auditoire par la nouveauté des exemples qu’il leur propose, il arrive en fait dans un terrain familier à n’importe quel ingénieur un peu curieux.

En désinvestissant le discours sur l’Homme de tout un habillage qui nous empêche d’en parler simplement, il décrit ses fonctionnalités de la même façon que Turing décrit la structure formelle d’une machine à calcul.

Le point de cristallisation de ma réflexion est le suivant:

Lacan, dans le livre II du séminaire, nous propose pour apologue le jeu de pair et impair. Il s’agit pour un joueur de deviner si son adversaire lui dit la vérité en lui annonçant avoir choisi pair ou impair.
Ce que nous dit Lacan, en substance, c’est que toute stratégie du joueur pour deviner si l’annonce est vrai ou fausse (quelque soit la complexité des stratégies entre joueurs, toute la subtilité que l’on déploie pour sentir la psychologie de l’autre) revient à analyser une séquence temporelle de 0 et de 1.

C’est là que se situe le passage des sciences humaines aux mathématiques, il faut accepter de lâcher la rampe un moment pour que tout s’enchaîne simplement.

Je vous invite à revenir au texte même de Lacan (fort heureusement, disponible sur le net) pour m’épargner d’en faire la recopie. Ce qui saute aux yeux, c’est que le travail symbolique (le jeu des symboles entre eux) apparaît dès que l’on regroupe par paquets les inputs. Dès que les symboles apparaissent pour caractériser ces regroupements, ils n’arrêtent pas de nous présenter des figures, associées ou antinomiques. Bref le discours surgit de lui-même et se structure ensuite de strate en strate jusqu’au niveau le plus élevé. Voilà ce que dit Lacan, mais, avec une autre culture que la sienne, ce qu’il nous dit nous offre tout un monde à revisiter.

Cette façon élémentaire de dire qu’une stratégie ne peut fondamentalement qu’exprimer une vision historique des événements, (au temps t, je prends en compte tout ce qui précède de moins l'infini à l’instant t) m’a fait penser immédiatement à un produit de convolution. Ce qui nous amène directement à la théorie du signal.

Ensuite, j’ai pensé à mon ami Janusz qui me parlait de cryptographie. On peut dire en effet que dégager une stratégie d’une série de 0 et de 1, revient à chercher (encore une notion de pari, de jeu) une singularité dans un signal qui se révèle ainsi autre chose qu’un simple bruit aléatoire. Lorsqu’un nouveau né appréhende son environnement, il procèderait en fait par essais et erreurs : les images qu’il formerait pour noter/classer ses perception seraient des décodages réussis (réussi au sens économique: c'est-à-dire qui permettraient de diminuer l’énergie mise en jeu dans une communication avec l’extérieur, en respectant des critères d'efficience et d'efficacité).

Ce qui nous ramène bien sûr aux problèmes de perception: d’une façon générale, ne pourrait-on pas dire que tout notre imaginaire est une structure de filtres (faite à partir de symboles) destinée à «cribler» notre environnement (au sens où l’on tamise du sable pour calibrer des agrégats). L’agencement de ce système de filtres serait guidé par un principe d’économie : lorsque je dit «éléphant», c’est une façon très économique de ramener à moi, manipuler même, un animal d’une tonne.

Et si l’on parle d’économie à propos d’images, il faut en parler au sens strict, de la même façon que l’on définit des algorithmes de compression de sons ou d’images. L’image d’un éléphant sur un fichier sous un format .jpg par exemple pèse de 100 ko à 10 Méga, selon la définition de l’image, alors que le nom «éléphant» sous format word pèse 19,5 Ko seulement et qu’il ne doit mobiliser dans mon cerveau qu’une ou deux synapses.

J’en arrive alors (je vais vite pour ne pas perdre le fil de ce qu’à éveillé en moi la lecture que je viens de faire, comme l’on note un rêve au réveil) à la fonction de l’imaginaire et du rêve vu comme une action «rétrograde», qui ne débouche pas sur le plan réel. Il y a toute une réflexion (c’est le cas de le dire : «réflexion») de Lacan (commentant Freud bien sûr) présentant le rêve comme le résultat d'une sorte d’impulsion qui n’abouti pas à une action, reste au niveau imaginaire en imposant  ses images.

Considérons–nous un instant comme une machine perfectionnée, avec un système de pilotage tellement performant qu’il n’est que peu sollicité pour corriger notre fonctionnement végétatif (respiration circulation sanguine etc…), métabolique ou réflexe (quant je marche, je n’utilise que très peux de mon attention, de même que conduire mobilise moins de 30% de mon attention). C’est la même chose dans le pilotage d’un automate : les fonctions de régulations supérieures du système maître sont toujours moins sollicitées que les systèmes qui lui sont asservis. C’est également vrai dans n’importe quelle organisation, Sun Tzu l’avait déjà remarqué à son époque.

Considérons maintenant que nous ne puissions pas nous mettre en sommeil, nous «arrêter»: comme le constate Lacan, nous sommes portés par un discours. De même qu’un ordinateur ne s’arrête jamais, lorsqu’il attend nos inputs, il fonctionne en boucle. Même les anciennes mémoires à tores n’étaient jamais statiques: la simple polarisation d’une ferrite élémentaire résultait d’un mouvement au niveau atomique.

Bref, d’une part, pas moyen de s’arrêter, d’autre part, pas d’action en vue, d’où le développement de la fonction imaginaire.

  • - D’une part l’imaginaire, par ce que les psychologues appellent «réminiscence» et ce que je propose de considérer comme un système de filtrage (décryptage, codage etc…), l’imaginaire donc, nous permet d’appréhender la réalité. Il faudrait bien entendu revenir sur cette notion de filtrage: l’emploi de tout moyen de réduction de la réalité implique un pari quant à l’adéquation entre le filtre (ou le pattern, qui je le pense est une notion liée) et l’objet visé. De même que dans un code de compression d’image, le code fait un pari sur la nature du prochain pixel à encoder, en fonction de la série précédente.
    • La réminiscence doit bien se faire en suivant un chemin de moindre énergie, et par ce biais, il y a certainement moyen de faire coller les deux notions (réminiscence / filtrage)
  • - D’autre part, dans les périodes d’inactivité de nos fonctions supérieures (c'est-à-dire souvent leur vie entière pour une majorité d’entre nous) l’imaginaire sert d’exutoire à nos pensées inemployées. Cela s’appelle s’occuper l’esprit pour ne pas s’em... (tourner en rond), ma grand’mère disait que l’oisiveté est la mère de tous les vices, pas sûr.
    • On comprend maintenant l’importance du football dans nos démocraties avancées: tant que le prolétariat se divertit, il fout la paix aux dirigeants: ça date des romains.

Ce serait peut–être là le moteur de l’évolution: les économies réalisées en se structurant sont plus importantes que le strict nécessaire et le surplus d’énergie dégagé cherche (mais qui l’y pousse ?) à s’employer en continuant à s’organiser.

L’autre exutoire, c’est le jeu. C'est-à-dire une sorte de marche à blanc, comme le rêve, mais avec une ouverture limitée sur un monde réorganisé selon certaines règles (un monde symbolique). Pour certaines professions où l’occurrence des actions demandées est faible, le jeu devient même nécessaire pour palier au manque de contact avec la réalité visée. Le jeu n’est pas seulement l’âme de la mécanique !
Peut-être même que le jeu est une récompense (dépense pure d’énergie, perte entropique) liée à l’auto-organisation (montée négentropique).

Nous ne sommes pas loin de retrouver ici le troisième principe de la thermodynamique, non?

En d’autre termes, nous concevons des bébés en jouissant (je parle de la conception, pas de l'accouchement!) et comme dit l’autre, bis repetita placent. Mais, au-delà de ces considérations énergétiques (au niveau descriptif, imaginaire de la chose), oui, qu'y a-t-il au-delà du principe du plaisir?
C'est toute la question débattue dans le séminaire II.

Sur ces fortes paroles, je vous souhaite à tous une excellente année 2007.

Hari

Publié dans philosophie

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