Relativité

Publié le par Hari Seldon

Je me suis toujours senti très proche de Teilhard de Chardin, de sa vision d’une évolution qui, passant par l’homme, au cœur de l’évolution, irait vers le développement d’une conscience de groupe : la noosphère.
Et quitte à devoir mettre un dieu quelque part, qu’il soit en Oméga, point d’achèvement de notre développement, procédant de la création, donc de nous, plutôt qu’en Alpha, quoique bien sûr ces repères temporels n’aient qu’un sens limité à la logique du discours qui nous porte (et « Le » porte dans la mesure où nous l’imaginons).
Système un tant soit peu panglossien, où tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes, se déroulant conformément au plan de Dieu : la vie colle au verbe, la carte est le territoire, ce qui rend l’idée bien suspecte d’anthropomorphisme.
Essayons maintenant de relativiser notre position, de nous décentrer :

  • Et si nous n’étions pas sur la ligne générale de l’évolution
  • Et si nous nous révélions être une quelconque branche latérale du tronc principal de l’évolution, une espèce de cousin néanderthalien d’un être en devenir, plus proche que nous du pilum central de l’évolution ?
  • Qu’est-ce qui serait, dans notre spécificité humaine, à l’origine de notre obsolescence ?
  • Par quel travers risquons-nous d’être disqualifiés ?

Partons de l’hypothèse que cette déchéance potentielle soit liée directement à notre spécificité d’homo sapiens sapiens. Pour être clairs : en atteignant une masse critique, notre cerveau a acquis des caractéristiques telles qu’un pas dans l’évolution a été franchi, évolution du même ordre que l’avènement des mammifères, ou que la création de la cellule vivante.
Alors, qu’est-ce qui, dans cette révolution, pourrait s’avérer à terme un handicap ?
Notre capacité à faire des projections, notre capacité à imaginer ce qui demeure potentiel, passe par une prise de conscience de notre existence propre, de notre « être ». Il faut bien, en effet, dans nos scénarios que nous nous mettions en scène, que nous nous représentions, que nous nous prenions comme "objet" de notre discours afin de tirer des plans pour guider notre action.
Entendons-nous, il ne s’agit pas là d’une quelconque nécessité philosophique, mais d’un problème pratique, lié à la théorie de l’information comme au respect des lois thermodynamiques. En informatique, par exemple, à partir d’une certaine complexité des programmes, on passe à la programmation orientée « objet ». C’est-à-dire que dans un tel programme, l’objet réel dont on s’occupe est représenté par une chimère, réduite à une collection de caractéristiques manipulables par le programme.
Dans le cas de l’Homme, cette chimère devient tellement complexe qu’elle a pris conscience d’elle-même (la représentation se représente).
Ceci nous a permis d’assurer plus efficacement que tout autre animal notre subsistance, de mieux nous protéger, et même de prolonger notre espérance de vie. Et cet imaginaire, nous le transmettons de génération en génération, nous le capitalisons, le filtrons, l’agrégeons jusqu’à former, au fil du temps, la structure symbolique propre à notre langage. La sécurité acquise permet de pérenniser la transmission de notre patrimoine génétique (ce qui justifie notre succès au creux de notre niche écologique) et ce processus développe corrélativement une dimension culturelle qui finit par définir l’Homme autant que ses gènes.

Mais il arrive que cette constitution du « Moi », corollaire d’un meilleur investissement de l’espace et du temps, gauchisse quelque peu notre conscience individuelle et collective de l’environnement. Car pour faire rentrer dans notre tête l’image d’un monde quasi infini et des périodes de temps couvrant des millénaires, il faut bien synthétiser l’information, élaborer des concepts, bref, passer de l’observation directe du réel, à l’utilisation presque exclusive de représentations. Et c’est là que le bât blesse car, comme dit Lacan, le Moi est par essence une structure paranoïaque.

Notre personnalité, de l’ordre de l’Imaginaire, désinvestit alors facilement le Réel pour s’inscrire dans le Symbolique, ce qui correspond dans un premier temps à une baisse des besoins énergétiques : il faut moins d’énergie pour prier Dieu que pour cultiver un champ de patates, tous les curés et autres mollahs du monde vous le diront.
Mais ce gain (réel pour quelques-uns) est vite illusoire au niveau du groupe, car ce « gauchissement » de la conscience entraîne une certaine inefficacité globale de nos actions.
Nous en venons à des dérives propres à l’espèce humaine : la tentation de nous en remettre entièrement à notre imaginaire pour guider notre existence.

À ce point de notre évolution, tout peut alors advenir. Les hommes donnent plus de valeur aux signes (tels l’argent) qu’au vécu et même, pourquoi pas, suppriment leurs semblables en particulier (réels) par amour du prochain en général (symbolique). L’histoire retiendra que durant la guerre froide, nous avons frôlé l’anéantissement de l’espèce par l’usage de la force nucléaire. Je ne parle même pas des dysfonctionnements écologiques que nous avons générés, tout le monde les a en tête.

Vous voyez alors que cette chasse aux Darwin Awards à laquelle nous sommes prédisposés, peut mener à l’extinction pure et simple de notre espèce, pour peu que nous n’y prenions garde.
Si nous situons à ce point particulier de notre spécificité la cause probable de notre déchéance potentielle, quel pourrait être, a contrario, le trait distinctif de cet être en devenir attendant notre extinction pour s’exprimer ?

Notre imaginaire, notre personnalité gauchissent et faussent nos représentations du monde, source d’une déperdition d’énergie venant de l’inefficacité des actions qui en résultent.
Donc, d’un point de vue strictement thermodynamique, un homme centré sur son « Moi » sera plus énergivore qu’un être détaché de la satisfaction de besoins « Imaginaires » au sens le plus lacanien du terme. Or s’il est une constante dans l’histoire de l’évolution, c’est que seules les espèces les plus efficaces, c’est-à-dire les mieux adaptées à leur environnement, survivent. À ce sujet, il n’y a aucune illusion à entretenir quant à notre possibilité de consommer sans limite sur un territoire fini (la Terre) : les gloutons sont voués à la réforme.

Il me semble donc que ce devrait être un être ayant bâti, grâce à la capacité intellectuelle et culturelle acquise (considérant qu’un pas qualitatif dans l’évolution a été franchi par l’Homme), une claire conscience (non gauchie par son « Moi ») de son environnement ce qui passe par l’expérience vécue de la vacuité dudit « Moi ».


Vous m’avez sans doute vu venir avec mes gros sabots : je me demande en fait si la bouddhéité n’est pas le prochain stade de l’évolution. Tout au moins, en ce qui concerne notre niche écologique, confinée pour l’instant à l’espace très limité de notre Système solaire, au-delà commence l’aventure.

Mais celle-ci n'est pas pour nous, malheureusement!
Sur ce, bon week-end.

 

Hari Seldon

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