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Sur les traces de Lévi-Strauss, Lacan et Foucault, filant comme le sable au vent marin...

L'Homme quantique

La querelle des universaux #25 — Le Haut Moyen Âge—2—Abélard

Mes excuses à Moebius pour cette intrusion !

Le 27/ 11/ 2025 :

Référence : 
Liste de mes commentaires en note 0

Sommaire Partie 3  p.158 — 217

  1. L'universel selon Boèce
  2. Les sectes du XIIe siècle
  3. Pierre Abélard et la critique du Réalisme
  4. Un autre Réalisme l'Ars Meliduna
  5. L'école Portétaine et les nouvelles collections

- En lisant le texte en diagonal, je m'étonne que notre distinction entre les niveaux [⚤] et [♻] soit aussi pertinente. 

- Tu devrais t'en réjouir, non ?

- Bien sûr, mais quand même, les scolastiques avaient bien récupéré des Grecs quelques notions d'arithmétique et de géométrie. Par curiosité, j'ai regardé de plus près ce qu'il en était des concepts étudiés dans ces deux matières. Partons du début : le cursus s’appuyait sur les sept arts libéraux divisés en deux cycles :

  • Le trivium (grammaire, rhétorique, dialectique) et
  • Le quadrivium (arithmétique, géométrie, astronomie, musique) 

Avec une distinction très claire : 

  • Arithmétique => discret;
  • Géométrie => continu.

Insistons sur la géométrie : il s'agit essentiellement de celle d'Euclide (entre environ 325 à 265 av J.C. soit après Aristote).

— Q : Y-a-t-il en géométrie des notions relatives au "tout" et aux "parties" d'un tout et à la différence "global/ local" ?
— 🤖 : Oui, la géométrie euclidienne contenait effectivement des notions relatives au tout et aux parties, explicitement formulées dans les axiomes fondamentaux .

  • L’axiome 9 d’Euclide stipulait que «le tout est plus grand que la partie», un principe métaphysique et mathématique fondamental pour toute la géométrie classique .
  • De plus, l’axiome 4 précisait : «si à des grandeurs inégales on ajoute des grandeurs égales, les touts seront inégaux»,
  • et l’axiome 5 : «si de grandeurs inégales on retranche des grandeurs égales, les restes seront inégaux», établissant ainsi des règles d’opération sur les rapports partie/tout . (lien)

Ce qui signifie un univers "archimédien".

— Q : Dans ce contexte qu'entend-on par "continu" ?
— 🤖 : Dans le contexte géométrique médiéval, le «continu» désignait une grandeur divisible à l’infini sans être composée d’unités indivisibles ou d’atomes. Cette conception héritée d’Aristote (Physique, livre VI) affirmait qu’un continu ne peut être constitué de points indivisibles, puisque «le point ne sera consécutif au point», mais que toute portion de ligne peut être subdivisée sans limite. Le continu se caractérisait donc par la propriété fondamentale que ses parties partagent une frontière commune, contrairement au discret où les unités restent séparées.

— Q : Comment à l'époque concilier l'axiome 4 d'Euclide et la divisibilité d'une droite à l'infini ?
— 🤖 : La conciliation se faisait en distinguant soigneusement deux plans différents :

  • d’un côté, le statut de l’axiome euclidien sur le tout et la partie,
  • de l’autre, la manière dont on entend l’infini, uniquement «en puissance» et non «en acte».

L’axiome «le tout est plus grand que la partie» restait valable pour toute ligne ou toute figure considérée comme grandeur déterminée et finie, alors que la divisibilité à l’infini décrivait seulement la possibilité indéfinie de poursuivre les divisions sans jamais actualiser un ensemble infini de parties.

Dans la tradition aristotélico‑scolastique, reprise par les mathématiciens médiévaux, un continu (comme une droite) est dit divisible à l’infini, mais il n’est jamais pensé comme déjà composé d’une infinité actuelle de segments ou de points; l’infini est une propriété de la puissance de division, non une collection réalisée. Dès lors, pour chaque état fini du processus de division, le tout reste strictement plus grand que chacune de ses parties, ce qui préserve l’axiome euclidien ; la tension n’apparaît que si l’on introduit plus tard l’idée d’infini actuel (par exemple dans les traitements modernes des ensembles), notion étrangère au cadre euclidien et médiéval. (lien)

Il y a donc bien baleine sous coquillage, et si, dans les arts du quadrivium, on distingue effectivement le discret du continu, dans le duo arithmétique—[⚤]/ [#]—géométrie, il n'y avait aucune place pour l'analyse et la mesure—[♻] avant Leibniz / Newton et l'introduction des infinitésimaux.

Or —et c'est là le paradoxe— en philosophie le niveau [#] est forclos, quand le niveau [♻] s'impose dès l'introduction d'un principe unitaire par Platon, non remis en cause par Aristote et imposé par les religions du Livre.

- Tant que tu y es, regarde ce qu'il en est de la logique.

- Pas de surprise de ce côté : nous sommes bien en [⚤], et dans la voie des mots . (Note 1)

En résumé, après l'abandon de la voie platonicienne R :

  • La métaphysique se traite bien dans la voie des mots ;
  • La pensée discursive est en [⚤], s'appuyant sur la logique du 1er ordre comme "donnée de base" en [⚤];
  • L'introduction d'un principe unitaire en ♡ déborde, — par nécessité (pour nous)— une appréhension discursive en [⚤], du rapport entre Dieu et les étants (au niveau [♻]).
  [⚤] [♻]
  • Les Reales partent de ♡
 
  • Les Nominales partent de ♧ 
   

(b) La dispute va se cristalliser dans le passage ♡/♧.


Le 28/ 11/ 2025 :

Pierre Abélard et la critique du Réalisme

"La théorie abélardienne des universaux est une des plus originales de tout le Moyen Âge. C’est aussi une des plus révélatrices de la prégnance du différend Platon- Aristote sur la pensée médiévale." p. 186

- L'auteur attire notre attention sur un distinguo : si Abélard est un "Nominale", sa doctrine se définit mieux en opposition à celle des "Reales" que par ce qui plus tard définira le "nominaliste".

- Discussion de spécialistes : comment se définissent les "Nominalistes" ?

- La présentation est effectivement un peu délicate pour qui, comme moi, n'a aucune connaissance de ce qui fait sans doute débat entre spécialistes. Par ailleurs, il faut faire attention lorsque l'auteur fait référence au "platonisme".

- Précise.

- Pour nous, le platonisme se caractérise par le ruban R et un principe unitaire en [♻]. Lorsque l'auteur s'y réfère, il parle essentiellement de l'aspect "transcendant" de la démarche, à savoir le point de départ [♻], sans distinguer entre R  chez Platon et R chez les néoplatoniciens. C'est pourquoi son rappel succinct des thèses de Bernard de Chartres et Augustin n'est pas suffisant pour en discuter ici.

- OK, passe donc à Abélard.

"...même s’il reconduit la métaphore archi-traditionnelle d’un Dieu artisan «qui conçoit en son âme la forme exemplaire de la chose qu’il veut fabriquer», ce n’est pas par là qu’Abélard platonise, c’est, très précisément, en posant que

  • «les status génériques ou spécifiques de la nature sont les œuvres de Dieu – qui seul peut les concevoir,
  • alors que l’intellection engendrée en l’homme par le nom universel reste confuse» –, de Dieu, qui, connaissant toutes les choses avant qu’elles ne soient, «distingue en eux-mêmes tous les status».

Dire que le fondement des noms universels et des propositions hypothétiques éternellement vraies est le même, à savoir les Idées divines interprétées comme status, tel est le platonisme d’Abélard, tel est aussi son non-réalisme." p. 187

Si j'interprète correctement la proposition d'Abélard, en référence à Platon :

  Platon     Abélard  
Forme [⚤] [♻]    intellectuation    
        Statut   ↓♢ Statut
Nom [⚤] [♻]  substance nom universel    
  éponyme        

- Il y aurait donc chez Abélard un double mouvement R et R?

- C'est une hypothèse de travail, qui permettrait en ♡ de distinguer :

  • Un trajet immanent amenant l'Homme à concevoir des idées confuses à partir des "noms universels" laissés par Dieu (ce qui suppose la justesse de ces noms grâce à la cause "éponyme" platonicienne);
  • Un trajet transcendant permettant à l'Homme d'appréhender les "statuts" des choses, qui procèdent des idées divines.

"C’est ainsi la notion de status qui constitue le cœur de la doctrine d’Abélard, de son «non-réalisme platonicien», ce status, qui n’est pas une chose (d’où le non- réalisme), mais qui n’est pas non plus l’Idée d’une chose, ce status qui est une quasi res, une «quasi-chose» que seule exprime pleinement la proposition infinitive, ce quasi nomen, ce «quasi-nom» où se marque, dans sa dimension verbale, la plénitude de l’être qui fait le fond de chaque chose." p. 187

La différence de mode entre :

  • ♻ : choses
  • : status ou "quasi-chose"

Fait encore sens à notre époque. Comme métaphore, tu peux penser à des "états potentiels" en ♢, en opposition à la "chose" vue comme actualisation d'un état potentiel.

- Il y a malgré tout une ambiguïté concernant le niveau de ces statuts... Si Abélard peut "en parler", c'est bien ce qu'il en déduit en ♢ à partir des noms ♧. Le non-réalisme d'Abélard consisterait en ce passage de ♢ à ♢?

- La suite nous le dira, continuons.

"Pour bien saisir la portée de la doctrine d’Abélard, il faut toutefois non seulement en exposer le contenu, mais aussi restituer l’occasion de sa formulation. La critique est en effet consubstantielle à l’écriture d’Abélard, qui pense moins avec les Antiqui qu’il ne pense contre les Moderni.
Considérons donc sa liquidation du réalisme, où son goût prononcé pour le meurtre du père trouve, en la personne de son maître Guillaume de Champeaux, de quoi s’exercer à plein." p. 187

Les théories en présence

"Toutes les théories réalistes sont une modulation de la thèse de Porphyre (Isagoge, 6) selon laquelle «par participation à l’espèce plusieurs hommes font un homme», une expression ambiguë qui légitime d’avance la réduction de la pluralité des hommes à une seule chose, que l’on appellera au choix «chose universelle» ou «homme commun»." p. 188

- Je ne peux m'empêcher de penser au lemme de Yoneda, qui m'avait fortement impressionné par son universalité. (voir par exemple "Du lemme de Yoneda à la constitution du Sujet")

 =Hom (- ;A) : X⟼Hom (X ; A)
F contravariant

- Ça me semble bien loin de la question !

- Pas tant que cela : remplace "Symbolique" et "Imaginaire" (à l'époque je n'avais pas encore distingué niveaux et modes) par mode ♢ et mode ♧. Dans cette structure, tu peux comprendre :

  • En ♢ : A : comme le "status" d'Homme, point focal de tous les morphismes Hom (- ;A)
  • En ♧ : F(A) : comme le fait que Socrate, Platon, Pierre & Paul soient des Hommes.

- Et de quel niveau cette structure ?

- A priori, je dirais avec les Reales en [♻]; puisqu'il s'agit de considérer chaque "point" comme appartenant à un "domaine"/ "codomaine" défini comme une "Catégorie", autrement dit faisant partie d'un tout.

- Mouais, mais ceci est un schéma que, toi 𓂀Hari, tu peux produire dans le langage catégorique, mais quel rapport avec l'univers d'Abélard ? 

-Le rapport du Un au multiple trouve un écho aussi bien chez Platon qu'Aristote : (voir "#23 — récapitulation") 

  Platon   Aristote  
  [⚤] [♻]      Un
     
[⚤] [♻]      Multiple
Multiple Un          

Les deux schémas concordant aux deux extrêmes : 

  • En ♡—[♻] : le Un;
  • En ♧—[⚤] : le multiple.

(a) Et tu retrouves :

  • Le passage du Un au multiple dans la transcendance :   ;
  • Le passage du multiple à l'Un dans l'immanence : .

C'est exactement ce dont parle Abélard. Maintenant, et c'est la nouveauté par rapport à Aristote : il introduit un "status" intermédiaire en ♢ entre Dieu et les étants, ce qui va lui permettre (dans le même mode ♢, i.e.: sans se prendre pour Dieu) mais au niveau [⚤] de "l'intellectuation", à partir des noms —quand les Reales restent en [♻]. La cohérence nom/ étant tenant au principe éponymique de Platon.

- Ton schéma du lemme de Yoneda est contravariant...

- J'ai choisi Un en ♡... Si changer de cadre est impossible —i.e. : sans variance— tu ne peux pas discriminer entre contravariance et covariance.

- Hum... Il va falloir méditer là-dessous pour décanter les concepts...

La théorie de l'essence matérielle

"Telle que la rapporte Abélard, cette doctrine «met dans les choses qui diffèrent entre elles par des formes une substance essentiellement la même, essence matérielle des êtres singuliers en qui elle est; une en elle-même et diverse seulement par les formes des êtres rangés sous elle»."  p. 188

- Nous retrouvons l'image de l'empreinte d'une Forme dans une cire commune donnant la multitude des semblables. La "substance marque le niveau [♻] et nous sommes bien en  .

"Dans cette théorie, essence ne s’oppose pas à existence, comme dans la langue scolastique; quant à la «matérialité», c’est avant tout celle du substrat indifférencié, que vient distinguer la forme."  p. 188

Nous sommes bien dans la partie "de re" en [♻] aristotélicienne, en opposition à "de dicto" en [⚤].

Je retiens pour l'instant que, pour les Reales (selon Abélard):
substance <=>[♻]<=> essence 

La théorie de l'indifférence et le retour de Ménon

"Abélard la présente de deux manières.

  • Dans l’Historia calamitatum, l’universel est directement caractérisé comme une chose qui est la même non par l’essence, mais par la non-différence (non essentialiter sed indifferenter) – ce qui manifeste clairement l’évolution par rapport à la théorie de l’essence indifférenciée.
  • Dans la Logica Ingredientibus, [...]
    • a que «les hommes singuliers, distincts en eux-mêmes, sont un même être dans l’homme (in homine), c’est-à-dire qu’ils ne diffèrent pas dans la nature de l’humanité» et
    • b que ces hommes qui sont «dits singuliers à raison de leur distinction» sont «dits universels à raison de la non-différence et de leur concours en une même ressemblance».

Si extraordinaire que cela puisse paraître, cette théorie est un développement à distance des thèses de Socrate dans le Ménon." p. 188

- C'est à mon sens un point très important, qui vient à l'appui de notre hypothèse de lecture, cf. (a) et caractérise, non la doctrine même des Reales, mais le regard que 𓂀Abélard porte sur elle.

- Ça devient compliqué...

- J'explique : parler de "non-différence", c'est se positionner d'entrée de jeu au niveau [⚤], et dans le mouvement   c'est parler d'idempotence, avec la base A inversée par rapport à B sur notre schéma classique d'une rétraction r:B↓A (Voir "Identité et idempotence").

Et là, Abélard nous parle bien d'un concept, de niveau [⚤] et de mode ♢, soit ♧ en regard, si je puis dire d'une construction "Reale" de l'essence en ♢, intermédiaire entre Dieu et les étants, dans une opération vue comme une section s: A↑B (il faut lire le schéma r/s à l'envers!) soit ♡.

Quand au retour à Ménon, nous en avons déjà longuement parlé il y a peu (voir "# 21 — Du néoplatonisme grec au péripatétisme arabe—suite").

Et notre représentation permet de lever l'ambiguïté de la double expression ⟨a⟩/ ⟨b⟩:

  • a⟩ : hommes—♧—humanité
  • b⟩ : hommes distingués—♧—universels

"Pour l’heure, il faut noter que les deux formulations de la théorie dans la version rapportée par Abélard manifestent une tension :

  • dans l’une, l’universel est une chose identique par non-différence a;
  • dans l’autre, les choses identiques par non-différence sont dites elles-mêmes universelles b." p. 189

Ce qui conforte notre lecture, poursuivons :

"On ne sera donc pas étonné d’apprendre que la théorie de la non-différence en engendre deux autres.

  • La première est la théorie de la collection. Cette théorie, que Jean de Salisbury fait remonter à Gosselin (Joscelin), évêque de Soissons en 1126, «attribue l’universalité aux choses rassemblées et la refuse aux choses prises une à une».
  • La seconde consiste à soutenir que l’espèce homme est à la fois tous les hommes pris ensemble et les hommes singuliers en tant qu’ils sont hommes." p.  190 

Donc là, pas de surprise :

  • Collection : en ♢ , car :
    • considération du tout (le rassemblement des hommes en [♻]);
    • refus de considérer les "choses prises une à une (comme éléments) en ♧ ​​​​​​;
  • Substance au niveau [♻] : les hommes partagent entre eux ce qui les fait hommes, comme des "parts de tarte" sont "de la tarte".

Maintenant arrivons-en à Abélard, qui récuse ces principes dits "Reales", pourtant exprimées selon son point de vue 𓂀Abélard, ne l'oublions pas.

  1. "Parce qu’elles reposent sur un concept erroné de ce qu’est une chose. Pour Abélard, une chose est une «essence entièrement la même», absolument identique à elle-même et absolument «séparée» de tout ce qui n’est pas elle ; d’un mot, c’est une chose singulière, qui est «elle-même», «en soi» et «ne peut être en rien d’autre». p. 190

Nous avons là une revendication formelle d'Abélard, de se tenir au niveau du discontinu en [⚤], avec un rappel de l'insécabilité de l'élément venue directement de Parménide via Platon. 

- Mais du coup, il déplace le concept d'essence en ♡ ?

- Oui : pour lui l'essence est un concept, intelligible , et non une "forme" abstraite de la chose aristotélicienne ♧/.

  1. "Parce que ce qui définit un universel, c’est de pouvoir «servir de prédicat à plusieurs sujets pris un à un». Or, puisque «être prédicat, c’est pouvoir être joint à quelque sujet d’une façon vraie (veraciter) par la vertu de l’énonciation du verbe être au présent», il est clair que seul un mot universel et non une chose peut remplir cette fonction.»" p. 191

Là, il y a un renversement de posture intéressant à souligner, qui conforte notre hypothèse de lecture (b).

néoplatoniciens   Abélard
     
   
     
  • Pour les néoplatoniciens, "être" a un statut "ontologique" compris par le Sujet en ♧, surtout après ce que nous avons vu de la Sainte-Trinité avec Boèce (voir ici dans "#24 — Le Haut Moyen Âge—1") qui "donne sens" ♧/⚤ au signifiant ♡;
  • Pour Abélard, "être" est une copule, utilisée dans la syntaxe, avec un status "logique" en ♢ ; qui prend son sens en ♡, comme prédicat d'une chose ♡/.

"Autrement dit : parce que toute chose est seulement «elle-même» et ne peut être en une autre chose, aucune chose n’est «universelle», et parce qu’aucune ne peut être prédiquée d’une autre chose, l’universel est nécessairement un mot.
Le point fondamental de la critique d’Abélard est qu’une chose ne peut être prédicat d’une autre chose (alors que c’est, on l’a vu, une des trois thèses fondamentales, i.e. ThR3 , des Reales)" p. 191

Je pense que ce point de vue est parfaitement représentable dans notre topologie de l'imaginaire. Par ailleurs cette discussion concernant la nature du verbe "être" est un préquel de ce que Foucault écrit à propos de la grammaire à l'Âge Classique.

En contrepoint de cette position d'Abélard en [⚤] contre celle des Reales, ceux-ci de leur côté identifient clairement leur posture en [♻] :

"Jean de Salisbury note que, par là, il [i.e. Abélard] s’oppose à Aristote : «Une chose prédicat d’une autre chose ! C’est là pour eux un monstre. Pourtant, Aristote est garant de cette monstruosité, et affirme bien souvent qu’une chose est prédicat d’une chose ; cela est clair pour ceux qui le connaissent bien, pourvu qu’ils soient sincères." p. 191

- C'est ce qui te faisait t'étonner en première lecture que cette dichotomie entre niveaux [⚤]/[♻] soit aussi pertinente pour caractériser l'opposition Nominales/ Reales ?

- Nous verrons ce qu'il en advient, mais oui, pour l'instant, ça tient la route, et nous renvoie à une fracture très profonde entre "éléments" et "parties", allant de pair avec un resserrement de l'Imaginaire en [♻] pour concevoir la possibilité d'un "tout" (i.e.: une quantité conservée) au-delà de ses projections observables.

- Tu as déjà tenu compte de ce resserrement dans ta syntaxe de l'entropologie. (voir ici dans "Syntaxe de l'entropologie").

- Oui, mais nous assistons ici à une dispute millénaire, qui tient précisément à ce saut diachronique entre les deux. Aussi indépassable que la distinction
discret—[⚤]/[#]—continu,
qui apparaît plus évidente.

Pour en revenir au catégories d'Aristote :

"Le fondement du désaccord entre Abélard et Albéric, relayé par l’Anonymus Padovanus, est donc clair : il s’agit de l’interprétation du sujet des Catégories d’Aristote.

  • Pour les Reales, tels que l’Anonymus et Albéric, les Catégories ne parlent pas seulement des voces ou des sermones et de leur signification [i.e.: niveau [⚤]], ce que soutient Abélard, mais, au contraire, à la fois des sermones et des res [i.e.: niveaux [⚤]&[♻]].

Qu’un désaccord profond sur la nature des catégories se reflète dans la théorie des universaux n’a rien d’étonnant : l’Isagoge est une «introduction» aux Catégories, et, comme on l’a vu, depuis le néoplatonisme, il existe un lien intrinsèque entre ontologie catégoriale et doctrine des universaux. Dans la triade -φωναί υοήματα ὂντα- ranimée sous la forme voces- significationes- res (plutôt que voces- cogitationes- res)

  • Abélard tranche pour les voces et les significationes [i.e.: niveau [⚤]],
  • Albéric et les siens pour les res et les voces  [i.e.: niveaux [⚤]&[♻]].

On voit qu’en la rigueur des termes Abélard n’est pas «conceptualiste», comme on l’a dit trop souvent, mais «sémioticiste» [i.e.: niveau [⚤]]. Dans la triade des mots, des concepts et des choses, au centre du dispositif, Abélard place la significatio, non le conceptus. C’est, selon l’heureuse formule de J. Jolivet, la marque incontestable que sa philosophie n’est pas une philosophie du concept, mais «une philosophie dans le langage» [i.e.: niveau [⚤]]. p. 192

La reformulation abélardienne de la théorie de l’indifférence et la notion de statut

Il y a une balance significatif/ conceptus qui demande à être précisée. 

  • Abélard : se focalise sur  ; pour aboutir à la signification  en ♡⚤ par une construction purement formelle tenant au bouclage initial éponymique assuré par Dieu qui donne sens aux noms ♡/;
  • Les Reales : passent par ♧/ pour aboutir au "concept".

En rechercher l'étymologie du terme "conceptus" employé par les Reales, tu retrouves d'ailleurs les idées de "rassemblement" et de "conception", qui ne sont pas de niveau [⚤]. (Note 2)

 🤖 : Le mot «concept» vient du latin conceptus, participe passé de concipere, «prendre ensemble, recevoir, contenir», lui‑même formé de cum («avec») et capere («prendre, saisir»). Cette étymologie combine donc l’idée de saisie et celle de rassemblement en un tout mental.
En latin, conceptus signifie d’abord «ce qui est conçu», «ce qui est reçu ou contenu», avec un double champ:

  • biologique (conception, grossesse) et
  • intellectuel (conception de l’esprit, pensée).

Dans la tradition scholastique, il désigne le contenu saisi et retenu par l’intellect, ce qui est «pris ensemble» dans un acte de compréhension unifiante. (lien ici)


Le 30/ 11/ 2025 :

- Je crois que nous avons correctement caractérisé la différence entre les approches Reale/ Nominale, il s'agit maintenant de stabiliser le vocabulaire utilisé de part dans ce duel, et suivre la trace de son évolution. Pour les Reales, les  termes de 

  • "concept" en ♡ ;
  • "statut" en  ♢ ;

Sembles bien situés, et comme ils découlent d'une tradition néoplatonicienne déjà bien établie, c'est aux Nominales de placer les pions, si je puis dire.

"Par cette nouvelle équation et l’interprétation qu’il en donne, Abélard reprend et subvertit en même temps la théorie platonicienne de la causalité éponymique des formes : il maintient la structure éponymique- causale en faisant l’économie de la forme." p. 193

Qu'il reprenne la causalité éponymique Platonicienne, nous en avons vu la nécessité afin de boucler le circuit R par ♡/, en même temps, il la subvertit complètement puisque pour Platon, cette causalité concerne l'autre une fermeture de R par [⚤]/[♻]. Un schéma sera peut-être plus parlant :

  Cause éponymique
  Platon   Abélard
Formes [⚤] [♻]    
         
  [⚤] [♻]    

Et là où :

  • Socrate, dans le Ménon, a besoin d'un accord sur l'existence d'une forme antérieure aux abeilles "toutes semblables en tant qu'abeilles", pour ensuite "oublier" les différences de perception (l'observable en [♻]) en les identifiant comme "semblables" [⚤][♻],
  • Abélard part du nom (puisqu'il a déjà la certitude que le nom est lié à la chose), pour définir l'espèce par le nom ♧, et prédire ensuite que Socrate (i.e.: ♧) est un homme (i.e.: ♡) dans le mouvement :  /  ; soit dans le raboutage ♡/, complémentaire du raboutage définissant la cause éponymique : les deux sont comme l'avers et l'envers locaux d'un ruban de Moebius ne présentant globalement qu'une seule face.

Le plus intéressant, en ce qui concerne le développement de la pensée Occidentale, est sans doute l'explication qu'Abélard en donne.

- En quoi est-ce instructif ?

- Parce que le lien purement intellectuel (et logique) qu'il développe pour établir une relation d'appartenance (et donc de mode [♻]) de chaque homme à sa catégorie d'Homme, est un discours syntaxique en ♢. D'où l'apparition chez Abélard du terme :

  • "statut" — logique en ♢ par opposition à :
  • "catégorie" — ontologique en ♢ ; terme aristotélicien— néoplatonicien— Reales :

Alain de Libéra liste ensuite les propositions logiques d'Abélard découlant de cette approche intellectuelle (Note 3) Exercice scolaire que je te laisse le soin de parcourir en détail, l'important étant pour nous de suivre l'évolution du vocabulaire et son articulation topologique. Ce qui donne essentiellement ceci :

  • "Le mot essentia ne désigne pas l’«essence» des scolastiques [abstrait en ♡], mais l’existant [en ♧], donc une chose."
  • "L’état d’homme [en ♢] est le fondement du nom «homme» [en ♧] susceptible d’être prédiqué [en ♡] d’un sujet [en ♧] , cet état est exprimé dans un dictum [] [ce que dit la proposition], lui-même expression du rapport entre le sujet et le prédicat [/]. Ni l’un ni l’autre ne sont des choses." [de niveau [♻]]
  • "L’universel n’est donc qu’un prédicable, fondé sur une nature des choses qui fonde elle-même leur être." => aboutissement en ♡ d'un mouvement   .

Le seul souci, tu l'auras déjà compris étant que cette approche accrochée à une logique du 1er ordre, est incapable de rendre compte de l'appartenance des hommes pris individuellement, à une catégorie dont ils feraient partie. Cela donne en particulier (voir Note 3) des règles du type :

  • L’état d’homme n’est pas une chose participée en commun par une pluralité d’individus mais la cause de leur commune désignation.

"La solution «linguistique» du problème des universaux chez Abélard n’est pas la seule version de la théorie du «statut» qu’ait connue le XIIe siècle. L’école réaliste des Melidunenses en a professé une autre, comme elle a aussi discuté et reformulé la théorie de l’indifférence. Elle a, surtout, relancé la position stoïcienne, confirmant par là le diagnostic posé par Degérando sur la querelle, à triple détente, «des Réalistes et des Nominaux». Un autre réalisme : l’Ars Meliduna" p.198

- Restons-en à Abélard pour aujourd'hui. Il nous donne déjà suffisamment de sujets de méditation.

- Amen

Hari

Note du 01/ 12/ 2025 :

- Ce matin, je me suis réveillé en pensant : "mais comment Foucault peut-il parler du système de signatures à la Renaissance, sans penser à la causalité éponymique de Platon, alors même qu'elle est apparue nécessaire à Abélard ?"

J'ai cherché via Perplexity si quelqu'un avait fait le rapprochement avant moi (voir lien). Chou blanc. Et faute d'interlocuteur humain avec qui échanger, je lui ai soumis le présent texte, en lui demandant si cette analyse ne rendait pas la chose évidente.

- Et qu'en dit-elle ?

- Je te laisse lire le détail (voir lien), pour retenir sa conclusion :

— 🤖: "Les sources disponibles confirment que ce type de mise en correspondance précise – cause éponymique platonicienne / statut abélardien / système des signatures foucaldien, formalisés par votre syntaxe entropologique – n’est pas thématisé dans la littérature.  En ce sens, votre article construit un pont conceptuel nouveau, en rendant explicite, via la distinction des niveaux et modes, le fil que Foucault laisse implicite entre nom, chose et cause de la nomination."

Les IA actuelles font des diagnostique médicaux plus fiables que ceux des toubibs, gageons qu'à l'avenir, elles nous donneront des leçons de philosophie... 

Note 1 : pour le détail :

— Q : Parle-t-on à l'époque de logique ? Sur quelle base et dans lequel des arts ?
— 🤖 : Oui, on parle très clairement de «logique» à l’époque, mais le terme le plus courant est celui de «dialectica», qui désigne l’art de raisonner et de discuter selon des règles formelles . Cette logique/dialectique est au cœur de la méthode scolastique, en particulier dans les disputationes et la construction d’arguments pour et contre une thèse.

  • La logique est rangée dans le trivium, c’est‑à‑dire le groupe des arts de la parole, aux côtés de la grammaire et de la rhétorique 
  • La logique médiévale s’appuie principalement sur l’héritage aristotélicien (Organon) transmis et commenté par Boèce, puis systématisé par les maîtres scolastiques 

— Q : Fait-on référence au principe du tiers exclu et celui de non-contradiction ?
— 🤖 : Oui, ces deux principes sont bien présents, même si la terminologie n’est pas toujours stabilisée comme dans la logique contemporaine.
Principe de non-contradiction

  • vient directement d’Aristote et est reçu comme principe premier, commun à toute démonstration.
  • Les scolastiques le traitent à la fois comme principe logique (régissant les oppositions de propositions) et comme principe ontologique (il est impossible qu’une même chose soit et ne soit pas en même temps et sous le même aspect) .

Principe du tiers exclu

  • Aristote formule aussi ce qu’on appellera ensuite le principe du tiers exclu : entre deux propositions contradictoires, il n’y a pas de terme moyen, il faut nécessairement affirmer ou nier.
  • Dans la tradition médiévale, ce principe est souvent repris sous la forme latine « tertium non datur » et intégré, avec le principe de non‑contradiction et celui d’identité, au noyau des «lois de la pensée» enseignées dans la logique aristotélicienne (Organon) et ses commentaires.

— Q : Ces 2 principes sont-ils perçus comme des "choix", d'autres choix conduisant à d'autres logiques ?
— 🤖 : Pour un scolastique médiéval, ces deux principes ne sont absolument pas des «choix» parmi d’autres logiques possibles, mais des conditions nécessaires de toute pensée et de tout discours vrai. Ils sont reçus comme des principia prima : on ne les adopte pas conventionnellement, on les présuppose comme ce sans quoi il n’y a plus ni science, ni démonstration, ni même discussion rationnelle possible. (lien)

Note 2du 29/ 11/ 2025

- Hier j'ai fait une longue Note 8 à l'article "#24 — Le Haut Moyen Âge—1" concernant le verbe "être", placé en ♧ avec le Saint-Esprit dans la Sainte Trinité Catholique, car depuis que ce schéma m'est venu en tête, je n'arrête pas de tourner autour :

Doctrine   Père
         
Fils   Saint-Esprit

- Et qu'est-ce qui te tracasses ?

- J'ai dans l'idée que l'Occident Chrétien se distingue par le fait d'avoir réifié le mouvement, pour en faire un "objet" de discours. J'avais d'ailleurs commencé l'article en parlant de "réifier" l'idée de "cause" d'un mouvement.

Si tu penses au duo Yin/ Yang, le mouvement est bien entendu le principe premier de stabilité, mais on n'en "parle" pas. De la même façon, le Ma 間 Japonais est le lien social, les syllabes nécessaires à l'harmonie d'un poème, mais qui n'est pas écrit; impossible à saisir dans les filets des kangis d'origine chinoise.

Or, nous à l'inverse, en figeant le mouvement dans une représentation, nous pouvons en parler.

Nous l'avons vu dans la Trinité, mais plus tard, Descartes, puis Newton vont introduire la "quantité de mouvement" (lien ici), et Leibnitz introduit la conservation de l'énergie (le vis viva) (lien ici).

- Et tu fais le parallèle avec ce verbe "être" provenant d'une longue histoire linguistique indo-européenne ?

- Oui dès lors que pour les Chrétiens, Dieu a donné sur Terre son fils en témoignage de son existence, la langue grecque, puis latine nous a travaillés pour que nous accouchions de la Trinité.

Je pense qu'il y a là quelque chose à approfondir...

Note 3 :

Voici la liste :

"On peut formuler ainsi le système de thèses où s’articule la nouvelle théorie ontologique du status, qui a rendu possible à l’ère moderne, par un retournement remarquable, l’émergence même de la notion de statut ontologique.

  • 1
    • 1a Les hommes singuliers sont distincts les uns des autres.
    • 1b Les hommes singuliers diffèrent les uns des autres par leurs essences propres et leurs formes propres
  • 2
    • 2a Les hommes singuliers, tout en différant les uns des autres, se rencontrent en ce qu’ils sont des hommes (conve-niunt in esse hominem).
    • 2b Les hommes singuliers ne se rencontrent pas dans l’homme (in homine).
      • 2b1 L’homme n’est aucune chose (contre Platon), sinon une chose individuelle.
        (Il n’y a pas de chose universelle qui serait l’Homme, il n’y a que des choses homme, «séparées» les unes des autres, c’est-à-dire des hommes singuliers. Toute chose homme est nécessairement un homme individuel.)
      • 2b2 L’être-homme n’est ni un homme ni une chose.
        • 2b2a Il ne peut y avoir rencontre des hommes en une chose
          (Les choses n’existent qu’individuelles, c’est-à-dire séparément, elles ne peuvent se rencontrer en une autre chose, car il n’y a de chose qu’individuelle. Aucune chose, par exemple l’Homme, ne saurait donc être désignée par un nom universel.)
        • 2b2b La rencontre entre des hommes ne peut être une chose
          (Cf. Super Periherm., p. 368 : «Il est tellement vrai que ce qui est dit par les propositions ce n’est pas des choses que, lorsque nous disons que Socrate et Platon se rencontrent dans l’être-homme ou dans l’être-substance, on ne peut, si l’on se place sur le plan des choses, désigner aucune chose où ils se rencontrent. »)
  • 3 Des êtres qui se rencontrent sont semblables.
    • 3a Deux individus qui se rencontrent dans l’être-homme sont semblables dans l’être-homme, c’est pourquoi l’un et l’autre est dit homme.
    • 3b Deux individus qui ne se rencontrent pas dans l’être-homme sont semblables dans le n’être pas homme, c’est pourquoi l’un et l’autre est dit non-homme.
  • 4
    • 4a Les choses homme se rencontrent «à raison de ce qui n’est pas une chose».
    • 4b Les hommes singuliers se rencontrent dans l’état (status) d’homme, c’est-à-dire «en ce qu’ils sont des hommes».
  • 5
    • 5a Dire que les hommes singuliers se rencontrent dans l’état d’homme, c’est seulement dire que «de ce fait, ils ne diffèrent en rien».
    • 5b Que les hommes singuliers du fait qu’ils sont hommes «ne diffèrent en rien» ne renvoie à aucune «essence», c’est-à-dire à aucune chose existante.
      (Le mot essentia ne désigne pas l’«essence» des scolastiques, mais l’existant, donc une chose.)
  • 6 L’être-homme n’est pas une essence où les hommes singuliers se rencontrent, mais la «raison commune pour laquelle un nom est donné à des hommes singuliers selon qu’ils se rencontrent l’un avec l’autre».
  • 7 L’état d’homme n’est pas une chose participée en commun par une pluralité d’individus mais la cause de leur commune désignation.
    (L’état d’homme est le fondement du nom «homme» susceptible d’être prédiqué d’un sujet, cet état est exprimé dans un dictum [ce que dit la proposition], lui-même expression du rapport entre le sujet et le prédicat. Ni l’un ni l’autre ne sont des choses. L’universel n’est donc qu’un prédicable, fondé sur une nature des choses qui fonde elle-même leur être.)

Note du 01/ 12/ 2025

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