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Sur les traces de Lévi-Strauss, Lacan et Foucault, filant comme le sable au vent marin...

L'Homme quantique

La querelle des universaux #26 — Le Haut Moyen Âge—3- Ars Meliduna

Le 30/ 11/ 2025 :

Référence : 
Liste de mes commentaires en note 0

Sommaire Partie 3  p.158 — 217

  1. L'universel selon Boèce
  2. Les sectes du XIIe siècle
  3. Pierre Abélard et la critique du Réalisme
  4. Un autre Réalisme l'Ars Meliduna
  5. L'école Portétaine et les nouvelles collections

- Nous en étions à ceci  (voir "#24— Abélard"):

"La solution «linguistique» du problème des universaux chez Abélard n’est pas la seule version de la théorie du «statut» qu’ait connue le XIIe siècle. L’école réaliste des Melidunenses en a professé une autre, comme elle a aussi discuté et reformulé la théorie de l’indifférence. Elle a, surtout, relancé la position stoïcienne, confirmant par là le diagnostic posé par Degérando sur la querelle, à triple détente, «des Réalistes et des Nominaux». Un autre réalisme : l’Ars Meliduna" p.198

Petit rappel en image de ce que nous avons vu du réalisme jusqu'à maintenant.

  Reales  
Concepts   Un
    catégories
flatus vocis   étants

"L’Ars Meliduna contient une discussion détaillée du «problème des universaux». L’auteur place toute la discussion sous la figure du différend Platon- Aristote. Platon pensait que les genres et les espèces étaient «de certaines Idées ou Formes» ; Aristote, qu’ils n’étaient qu’une «ressemblance intelligible (similitudo intellecta) des choses différant par l’espèce ou par le nombre».


Le 05/ 12/ 2025 :

J'ai éprouvé une difficulté à situer sur notre schéma d'Aristote ce qu'il fallait entendre par "ressemblance intelligible"; et ça m'a obligé à reprendre ce que j'avais retenu de sa philosophie ( voir "Vade-mecum— Aristote")

- N'est-ce pas en ♡ tout simplement ?

- Pas si simple, pour le vérifier, j'ai relancé Perplexity (qui a déjà une bonne compréhension de notre entropologie et sur qui je me suis appuyé pour mon vade-mecum). 

— 🤖: Tu n’as pas «tout faux», mais il faut affiner la place du nous : le point clef est de distinguer où se produit la saisie de l’essence (intelligible au sens fort) et où elle est travaillée discursivement.  

  1. Deux fonctions du nous chez Aristote
    Chez Aristote, le nous fait au moins deux choses :
    1. il reçoit ou saisit l’universel/essence à partir des phantasmata (dimension de vision intellectuelle, proche du simplex intuitus) ; [1]
    2. il opère des découpages conceptuels, des distinctions espèce/genre, des définitions et raisonnements (dimension discursive / logique). [2]

Dans ton schéma, ces deux fonctions correspondent naturellement à deux positions :  

  • : plan sémantique continu, où se donne l’«essence comme telle», la forme intelligible, la ressemblance intelligible en tant que telle.
  •  : plan sémantique discret, où tu formules définitions, prédications, distinctions logiques (travail du logos, de la science, de la démonstration).   
  1. Corriger sans casser : comment ajuster ton schéma
    Dans ton article, tu as placé le nous en ♡ en le définissant comme «découpage sémantique discret, saisie d’essences et distinctions conceptuelles ».
    Ce n’est pas faux pour la partie «découpage/discours», mais pour rendre justice à la «ressemblance intelligible» (similitudo intellecta) et à l’«intelligible» au sens platonicien/boécien, il faut admettre que :
    • la saisie de l’essence comme forme commune relève plutôt de ♡ (vision globale de ce qu’est l’homme, l’animal, etc.) ; [2][3]
    • la mise en mots, en définitions, en prédications relève de ♡, qui exploite ce donné de ♡.   

Autrement dit, le nous aristotélicien a un «pied» en ♡ (réception/saisie de l’intelligible) et un «pied» en ♡ (travail logique et scientifique).  

  1. Réponse à ta question sur l’intelligible
    Dans la phrase de l’Ars Meliduna : ressemblance «intelligible»,
    • il ne s’agit pas d’abord de l’intelligible comme pur produit du discours (♡),
    • mais de ce qui ne peut être perçu que par l’intellect, donc d’une compréhension plus globale et immédiate, que ta topologie code le mieux en ♡. [2][3]

Ensuite, cette ressemblance intelligible (♡) est :  

  • préparée par les phantasmata en ♢⚤ (l’âme ne pense pas sans image),   
  • articulée dans le discours par les opérations du nous en ♡ (définitions, genres/espèces, démonstrations).   

Tu peux donc, dans ton blog, rectifier ainsi :  

  • dire que le nous, dans sa fonction la plus haute (saisie de l’essence), se situe en ♡,
  • et que tu réserves ♡⚤ au nous comme opérateur logique/discursif." (détail et sources cf. lien)

- Et c'est ce qui t'a pris cinq jours à démêler ?

- Oui, ça et la référence à Zénon, car je ne connais rien des Stoïciens (voir "Découvrir Zénon et les Stoïciens"). Ceci dit, avoue que Perplexity commence à bien manier notre syntaxe, non?

- Tu peux même préciser le sens la phrase "ressemblance intelligible (similitudo intellecta) des choses différant par l’espèce ou par le nombre" après avoir différencié le genre et l'espèce des autres catégories :

  • En ♢ : Le genre et l'espèce ; conduisant à  par le mouvement ♢;
  • En ♢ : les autres catégories, comme de façon générale la "phantasia" conduisent à ♡ par le mouvement ♢.

- Je crois que nous avons compris ce qu'il fallait entendre par "similitudo intellecta", et si tu avançais ?

- Poursuivons :

"L’auteur [de l'Ars Meliduna] énumère les thèses couramment admises au XIIe siècle :

  • la première soutient que les «prédicables sont seulement des termes» (218vb) ;
  • la seconde, que ce sont «des choses, c’est-à-dire les signifiés des termes» (terminorum significata).

Aucune des deux opinions ne le satisfait. Il explique sa propre thèse, puis présente une autre théorie selon laquelle les universaux ne sont ni des termes ni des choses, mais l’être même des choses, esse rerum." p. 199

Là c'est plus facile : les objets substantiels, ou étants sont en ♧ quand les signifiants sont en ♧ et donc : 

  • Prédicables selon des termes : ♧;
  • Prédicables selon des signifiés : ♧.

Le réalisme de l’intelligible

"La thèse propre de l’Ars Meliduna distingue le problème des universaux en général de celui des genres et des espèces. Tout universel est une «chose intelligible participable par une pluralité». L’auteur, qui emprunte beaucoup à Boèce, est assez discret sur la nature de cette participation, il est, en revanche, plus disert sur le chapitre de l’intelligibilité." p. 199

- Nous l'avons déjà pris en compte, car c'est directement visible chez Aristote.

- Il y a quand même cette "pluralité" qui pose question : sommes-nous bien au niveau [♻] ?

- Oui, dans la mesure où il est question de "participation", autrement dit il s'agit de parts de tartes et non de billes dans un sac. 

"En posant que l’universel est une chose intelligible, il veut dire avant tout que «c’est quelque chose qui ne peut être perçu que par l’intellect».  p. 199

Bien, là nous sommes revenus à ce qui m'avait arrêté dans ma première lecture d'il y a une semaine. Nous avons vu depuis qu'il fallait soigneusement distinguer entre  et . Ici il faut comprendre que l'Ars Meliduna délaisse l'aspect  au seul profit d'une "intelligibilité" au sens de .

— 🤖: "Ainsi, dans le cadre melidunien, l’universel comme «chose intelligible» déborde radicalement le registre de l’imagination : ce que l’intellect appréhende dans l’universel n’est ni une image ni une simple abstraction psychologique, mais une réalité commune dotée d’un certain mode d’être, que les singuliers participent sans qu’elle soit localisée en eux comme une forme sensible." (lien)

Il semble y avoir une variation de degré entre genre et espèce :

  • Genre en ♡;
  • Espèce en ♢.

"Les définitions du genre et de l’espèce se laissent, de ce point de vue, facilement formuler : «Le genre est la ressemblance intelligible de plusieurs choses différant [par l’espèce. L’espèce est la ressemblance intelligible de plusieurs choses différant] par le nombre.» Toutefois, cette ressemblance étant immédiatement glosée comme une «convenance» (convenientia) entre «les choses par lesquelles le genre» ou l’espèce sont «participés», l’auteur précise que les genres et les espèces ne sont pas des relations (relationes) entre les choses, mais une «communion intelligible de choses différant» par l’espèce ou le nombre." p. 200

Je trouve remarquable de voir dans cette thèse comment la participation en [♻] est clairement différenciée du niveau [⚤], en excluant explicitement le passage par des "relations" typiquement en ♢.

- Qu'y a-t-il de si remarquable ?

- Une solution de continuité qui insiste au fil des siècles, et conforte ma conviction que l'Imaginaire est conditionné —en deçà de toutes les couches culturelles qui se superposent, tel un palimpseste culturel— par l'architecture neuronale de notre cerveau.

- Et d'où vient cette solution de continuité d'après toi ?

- De la multiplicité des individus aux espèces, puis des espèces au genre, il y a un principe de répétition difficilement exprimable en ♧ car ces principes de répétition ne sont pas du même ordre.

- Ce n'est pas clair.

- Les hommes sont semblables en tant qu'espèce "Homme" et les espèces sont semblables au regard du genre qu'elles partagent. Il y a là un effet "poupées Russes" qui n'est pas réductible au simple principe de répétition caractérisant ♧. Le mode ♢ appelle une approche topologique...

- Mais c'est impensable à l'époque... (Note 2)

- Je le sais, mais cela nous permet de comprendre la difficulté à l'exprimer. Retenons pour l'heure que la relativité du duo individu/ espèce et espèce/ genre est identifiée comme «convenance» (convenientia),(Note 1)

Maintenant il faut comprendre en quoi ce duo diffère des autres catégories d'Aristote. 

  • "les genres et les espèces sont un type particulier de communio intelligible [i.e.: ♢], une communion qui «confère aux choses d’être quelque chose» (conferens ut ipsa aliquid sit) ;
  • les autres universaux, par exemple l’accident (comme «blanc») [i.e.: ♢], ne leur donnent qu’une certaine qualification.

Ici, l’Ars prolonge la distinction aristotélicienne entre le

  • le hoc aliquid, le τόδετι, l’individu, [i.e.: ]
  • et le quale quid, le τοιόνδε, la chose en tant que qualifiée, en y marquant une sorte de différence ontologique :
    • «Du fait qu’elle est homme ou animal, une chose est quelque chose [i.e.: ♢],
    • mais pas du fait qu’elle est blanche ou raisonnable.[i.e.: ♢]»" p. 200

(c)Schématiquement, ça donnerait ceci :

  Ars Meludina  
prédicable   aliquid
quale quid   quale quid
flatus vocis   hoc aliquid

- Es-tu sûr que les "prédicables" sont uniquement en ♡?

- Vérifions : 

— 🤖 : Dans le vocabulaire aristotélico‑scolastique, «prédicable» vise d’abord une structure de discours (ce qui peut être affirmé d’un sujet), donc relève au premier chef de ♡. (pour les détails suivre le lien

Ce qui donnerait donc : 

  • Le prédicable ♡𓁜 "cet homme est blanc", peut être tiré de l'observation directe, à partir de ♧ en réponse à ♧𓁜𓁝𓁜𓁝♡𓁜;
  • Le prédicable ♡𓁜 "Socrate est un homme" est l'attribution ontologique de la qualité d'homme à son être en 𓁝𓁜𓁜/♡𓁜.

- Sans vouloir ergoter, les cheminements  font plutôt penser à Aristote qu'aux Reales...

- Effectivement, mais la discussion nous entraînerait certainement à reparler des fonctions du verbe "être" (voir au sujet de la Trinité en #24) :

  • Socrate "est" blanc : ici simple copule en ♢;
  • Socrate "est" un homme : attribution ontologique de la qualité d'étant à Socrate en .

Et les deux se rencontrent en ♡𓁜 sous forme de "prédicable". Restons-en là pour l'instant.

"C’est cette déhiscence entre :

  • les genres et les espèces, vecteurs d’une ressemblance essentielle ou substantielle (la similitudo substantialis de Boèce), (Note 1) et
  • les autres universaux, vecteurs d’une ressemblance ontologiquement moins forte, qui explique la différence entre les deux sortes de prédications indiquées dans la suite du texte :

l’attribution d’un genre ou d’une espèce indique ce d’où (unde) les choses sensibles tiennent d’être quelque chose, par exemple des animaux ou des hommes; l’autre genre de prédication attribue seulement à un sujet quelque chose qui est en lui: l’universel blanc, par exemple, «montre seulement, quand il est prédiqué, l’inhérence d’une blancheur» dans le sujet dont il est prédiqué " p. 200

(a)- Il y a bien une difficulté chez l'auteur à reconnaître un parcours Aristotélicien  lorsqu'il s'agit des catégories de type ♢. D'où l'idée de "quelque chose qui est en lui", en ♢♻ selon nos termes, du genre blancSocrateespèce, mais cette construction ne peut tenir longtemps. En effet, quelle est la substance de cette "blancheur", incluse par exemple en Socrate et Platon, quand les deux sont singuliers ?

Je retiens au passage :

"une distinction qui reprend ainsi, en termes voilés, la distinction aristotélicienne de

  • la prédication synonymique (συνωνύμως) [verbe être ontologique] et de
  • la prédication paronymique ou accidentelle [verbe être copule] (Cat., 5 et 8)." p. 200

Nous arrivons maintenant à la pierre d'achoppement qui m'a retenu 5 jours hors de ce texte :

"Autrement dit, l’Ars Meliduna est bien un texte réaliste, mais ce réalisme n’est pas un réalisme ordinaire. En reprenant à Boèce l’essentiel de sa théorie de la cogitatio collecta, ce qui l’amène à soutenir comme lui :

- Et qu'est-ce qui t'as bloqué ?

- Le cogitatio collecta. L'idée de "collection" au sens où l'on ramasse des cailloux est de niveau [⚤] tandis que genres et espèces supposent une dialectique tout/ partie en [♻] qui ne cadre pas avec l'aspect procédural de la collection.

— 🤖 : Chez de Libera, la «cogitatio collecta» renvoie à une manière boécienne de décrire la formation de l’universel : une pensée rassemblante, non encore discursive, par laquelle l’intellect saisit ensemble ce qu’il y a de commun dans plusieurs individus. [1][2]

Contenu minimal de la cogitatio collecta

  • Boèce explique que l’intellect peut «recueillir» en une seule considération ce qui est semblable dans plusieurs singuliers (par exemple, ce qui est commun à Socrate, Platon, etc. comme hommes), sans encore dérouler un raisonnement explicite. [1][3]
  • De Libera souligne que cette cogitatio collecta n’est pas un discours, mais une saisie unifiante : un concept (Begriff) qui rassemble en un seul regard intellectuel la similitude commune (similitudo intellecta). [1][4]

Rôle dans l’Ars Meliduna
Quand il écrit que l’Ars Meliduna «reprend à Boèce l’essentiel de sa théorie de la cogitatio collecta», de Libera veut dire :  

  • que l’Ars conçoit le genre et l’espèce comme issus de cette pensée rassemblante : non pas comme choses dans les individus, mais comme ressemblances intelligibles unifiées par l’intellect, participables par plusieurs ; [2][5]
  • et qu’il hérite de Boèce l’idée que cette unité universelle est une opération de l’intellect (cogitatio collecta) portant sur ce qu’il y a de commun, plutôt qu’un pur «flatus vocis» ou une chose séparée à la manière des Idées platoniciennes. [1][2] (Source : suivre lien)

- Je crois que c'est clair : il s'agit de la répétition des passages 𓁜𓁝♡𓁜; caractéristique par exemple des espèces au genre, puis des genres au genre suprême (genus summum) en ♡𓁜.

Et tu as ta réponse à (a) : cette cogitatio collecta par la "ressemblance"𓁜𓁝♡𓁜; initiée en , évite de "substantiver" le "blanc" en "blancheur" par ♢ et inclusion ♡/♧ dans l'objet en ♧.

- Il y a cependant une difficulté quant au passage à la limite 𓁝♡𓁜. Lorsque tu passes des humains aux lapins, puis aux veaux, vaches, cochons pour arriver au genre commun "mammifères", il est évident que tu n'as pas épuisé toutes les espèces pour en induire "mammifères".  Il y a un "etc." qui se glisse quelque part...

- Tu te focalises sur une problématique qui n'est pas d'époque. L'important c'est que Boèce parle ici de , et non d'une détermination catégorique à partir des «flatus vocis» : ♧.

- OK, l'important est sans doute dans la suite :

  • que le genre et l’espèce ne sont pas dans les choses, et à souligner le rapport de subordination qui veut qu’en la rigueur des termes le quelque chose est la chose du genre ou de l’espèce,
  • tandis que les autres universaux, eux, sont «dans» le quelque chose" p. 201

Ici s'introduit le "quelque chose" stoïcien (voir "Découvrir Zénon et les Stoïciens") qui est du genre ou de l'espèce, sans être un "étant" à proprement parler, bien que substantiel donc :
=> en ♢ ou ♡ sans être en ♧.

Ce que l'on retrouve aisément sur le schéma Stoïcien :

Stoïcisme  
Logos
  Lekton
φαντασίαι
(représentations).
[⚤] [♻]/♧ corporel
Logique Physique  

"l’Ars s’oppose énergiquement aux thèses des Montani, qui soutiennent au contraire que les genres et les espèces «sont posés dans les sensibles, ont leur être des sensibles et sont seulement intelligés hors des sensibles»." p. 201

— 🤖: Les «Montani» désignent ici un courant réaliste issu de l’école d’Albéric de Paris (les Albricani), installée sur la montagne Sainte‑Geneviève, d’où leur nom. 
Qui sont les Montani

  • Ce sont des disciples / continuateurs d’Albéric de Paris (Albericus de Monte), maître du XIIᵉ siècle, dont l’école est située «sur le mont» (la montagne Sainte‑Geneviève) à Paris, d’où l’appellation Montani.
  • Dans la cartographie de de Libera, ils représentent un type de réalisme antiplatonicien : ils affirment vigoureusement que les genres et espèces sont dans les sensibles, qu’ils «ont tout leur être dans les individus» et ne sont que «intelligés hors des sensibles». 

Ce que de Libera vise ici
Dans la phrase que tu cites, de Libera oppose :

  • d’un côté, les Montani : universaux = natures réelles inhérentes aux individus (fondement dans la chose, in rebus), simplement considérées par l’intellect «hors» des sensibles ; 
  • de l’autre, les Melidunenses (Ars Meliduna) : universaux = statuts essentiels intelligibles, participés par les sensibles, mais n’inhérant pas en eux comme des formes ou parties, dotés d’un mode d’être de type «énonçable/incorporel». 

En résumé : «Montani» renvoie à l’école réaliste d’Albéric de Paris sur la montagne Sainte‑Geneviève, qui défend l’inhérence totale des genres et espèces dans les sensibles, position contre laquelle l’Ars Meliduna construit son «autre réalisme». (Sources : lien)

— HS : Pour les Montini, les universaux sont-ils en ?

— 🤖: Pour les Montani, il faut distinguer nettement où est l’être de l’universel et où il est intelligé.
Être et intellection de l’universel chez les Montani

  • Ils soutiennent que le genre et l’espèce «ont tout leur être dans les sensibles» : l’esse du genre/espèce est dans les individus sensibles, donc du côté de la chose, en ♧ (substance individuelle avec sa nature commune inhérente).
  • Ils ajoutent que ces universaux sont «seulement intelligés hors des sensibles» : l’acte par lequel l’intellect les considère comme universels (animal, homo, etc.) se fait bien en ♡ (concept, prédicable, fonction de discours). 

Donc, pour les Montani :

  • ontologiquement : l’universel est in rebus, dans les sensibles (plan ♧, nature commune inhérente) ;
  • noétiquement/logiquement : il est saisi et articulé comme universel en ♡ (prédicable, concept général).

Pour résumer l'opposition entre Ars Meludina et Montani :

    Montani  
  Universaux    
  Noétique   Ontologie
      sensibles

En opposition avec l'Ars Meludina vu précédemment : 

  Ars Meludina  
prédicable   aliquid
quale quid   quale quid
flatus vocis   hoc aliquid

- Avoue que nos petits schémas permettent de mieux situer les débats, et de clarifier les discours ...

- ... Pour en discuter et les rectifier en cas de mauvaise interprétation. En résumé :

"Le réalisme de l’Ars réside ainsi dans trois thèses :

  1. Les universaux sont participés par les sensibles,
  2. Les universaux sont perçus par l’intellect au sujet des sensibles,
  3. Les sensibles sont les choses des universaux.

C’est dans la modulation particulière qu’elle donne de la thèse 2 , que l’Ars atteint le fin mot de sa doctrine. Avant de l’examiner, il faut considérer, toutefois, les deux formulations de la théorie, rapportée avec plus ou moins de complicité par l’auteur, selon laquelle les universaux ne sont ni des termes ni des choses mais «l’être même des choses»." p. 201

Si j'interprète bien le texte :

  • Point 1 et 3 : il y a effectivement un rapprochement de la thèse Stoïcienne, avec une substantivation du "sensible" => en ♧. Nous avons cependant une distinction;
  •  Point 2 : avec und distribution des universaux entre  et .

Deux théories de l’indifférence

Ce qui suit découle directement de ce qui précède :

"Cette thèse donne lieu à deux positions différentes.

  • La première, qui accepte l’identification de l’universel à l’être des choses, soutient que les genres sont l’être indifférent, esse indifferens, d’une pluralité d’individus,
  • par opposition au prédicable individuel qui est l’être propre d’un individu." p. 202

A : l'être indifférent d'une pluralité d'individus

"L’être indifférent de deux individus désigne leur indifférence ou non-différence essentielle ou substantielle. En posant qu’un genre est l’essence indifférente d’individus numériquement distincts les partisans de la théorie de l’indifférence ou non-différence essentielle renouent, sans le savoir, avec la formule platonicienne du Ménon expliquant que l’εἶδος est ce par quoi des individus sont non différents περὶ οὺσίας." p. 202

- Rapprochement intéressant qui nous convie à faire un parallèle avec le Ménon (voir ici dans article #19), chez Platon :

Forme séparée
περὶ ούσίας
[⚤] [♻] Forme
εἶδος
       
être sensible [⚤] [♻]  

- Ce n'est pas tout à fait ce que tu écrivais à propos de εἶδος.

- Oui, mais la critique dont il fait l'objet ici, m'a permis rétrospectivement de mieux le caractériser chez Platon : (b)

"Deux individus «se rencontrent» dans la mesure où ils participent le même être essentiel. Cette participation au même être essentiel ne signifie pas pour autant qu’ils ont le même être. L’auteur distingue en effet trois sortes d’être :

  • l’être générique (esse generale), qui fait se rencontrer, c’est-à-dire non-différer, un homme et un âne ,
  • l’être spécifique (esse speciale), qui fait se rencontrer, c’est-à-dire non-différer, deux hommes , et
  • l’être singulier (esse singulare), qui est différent pour chaque individu et qui est ce par quoi tous les individus spécifiquement non différents diffèrent . 

Disons que notre topologie permet de repérer les deux discours sans trop de discordance; l'important étant ici de bien représenter le retour "immanent" ⇗ [⚤]/[♻] découlant chez Platon, de la cause éponymique.

Quant à l'universel indifférent à la pluralité, il rejoint effectivement la thèse stoïcienne sur les incorporels:

Stoïcisme  
 
Pneuma
Éthique
  incorporel
[⚤] [♻]/♧ corporel
Logique Physique  

(nota : sur le cross cap la succession des flèches dans le mouvement  se lit ← suivi de ).

  Reales  thèse A  
prédicable   Universel indifférent
       ♢   
flatus vocis   être des choses

B : L’essence désigne l’être essentiel :

"De même, la thèse selon laquelle l’essence désigne l’être essentiel ou prédicable essentiellement, «quant au quoi», de la chose prolonge la thèse platonicienne selon laquelle l’l’εἶδος est le caractère qu’il faut avoir en vue pour que la réponse à la question sur ce qu’est la vertu «soit correcte et fasse saisir en quoi elle consiste». Le sens de l’expression «prédication in quid» est en effet celui d’un énoncé apportant une réponse à la question platonicienne par excellence : Quid est ? («qu’est-ce» ?). p. 203

Nous retrouvons ici une idée plus "moderne" si je puis dire; où la thèse en ♡ définit "l'observable" comme "quantité conservée" en ♧

  Reales  thèse B  
prédicable
Quid est ?
εἶδος
   
       
flatus vocis   être des choses

- Ceci dit, il faut ensuite remonter de ♧ à ♡ ...

- Exactement : 

"L’universel n’est pas inhérent aux choses, il n’en fait pas partie comme une essence ou une propriété intrinsèque, car une essence ou une propriété inhérente à une chose ne peut en même temps appartenir à plusieurs autres choses. L’être essentiel d’une chose [i.e.: ]  est sa constitution à partir de tout ce qui, universel et singulier [i.e.: ♢♻ et  ] , constitue son être. C’est cette constitution essentielle qui est appelée «statut». Chaque chose a un statut, et toutes les choses qui ont même statut (et non pas «le» même statut) sont essentiellement non différentes. Le statut d’une chose est d’ordre intelligible. Il est séparé d’elle, mais «intelligé» à son sujet." p. 204

Tu retrouves les 3 étages dont nous parlions tantôt (b) et une construction gigogne : ♧; qui rappelle effectivement le Ménon, et les "abeilles toutes semblables en tant qu'elles sont abeilles", mais dans une perspective platonicienne radicalement différente : [⚤] /[♻].

Le statut :

Pour en arriver au "status" de l'Ars Meliduna en  :

"C’est cette constitution essentielle qui est appelée «statut». Chaque chose a un statut, et toutes les choses qui ont même statut (et non pas «le» même statut) sont essentiellement non différentes. Le statut d’une chose est d’ordre intelligible." p. 204

Et l'on retrouve l'incorporel stoïcien à sa place :

"La comparaison du type d’être du statut à celui de l’«énonçable», qui renvoie à la théorie stoïcienne du λεϰτόν, [i.e.: ♢] indique clairement, que l’universel n’est

  • ni un terme [pas en ♧] ,
  • ni une chose [pas en ♧],
  • ni l’être d’une chose [pas en ♡],

mais une structure intelligible [i.e.: ♢] exprimée par une expression complexe [i.e.: ♢] plutôt que par un nom commun [i.e.: ♧] ." p. 205

Avoue que ça commence à se préciser, non ? 

Universaux et énonçables, ou le retour de Zénon

- Il y a une ambiguïté dans le texte de Libera que je n'arrive pas à lever. 

- Dommage, ça commençait à se mettre en place !

- C'est au sujet des 3 problèmes de Porphyre qui portent spécifiquement sur les genres et espèces. Nous avons vu qu'il était nécessaire de les installer au niveau [♻] à cause de l'utilisation de l'inclusion.

Petit rappel :

  1. Premier problème
    • 1.1 Les genres [en ♢ ou ♡] et les espèces [en ♢] sont-ils des réalités subsistantes en elles-mêmes ou
    • 1.2 de simples conceptions de l’esprit ?[en ♡ou ♢ ]
      il répond par une version adoucie de
      • 1.1-2 : ce sont des ressemblances essentielles, qui causent la subsistance des choses sensibles [i.e.: ♢], mais perçues seulement par l’intellect.
  2. Deuxième problème :
    • 2.1 Les genres et les espèces sont-ils des corporels [en : ♧] ou
    • 2.2 des incorporels [en ♢] ?
      il répond par une adhésion claire à 2.2 : ce sont des incorporels.
  3. Troisième problème :
    • 3.1 Les genres et les espèces sont-ils des êtres séparés [en univers Aristote : niveau [⚤] donc ici en ♢ ou ♡]  ou
    • 3.2 des êtres subsistant dans les choses sensibles [en : ♧] ?
      il répond par un rejet conjoint de 3.1-2 :
      ce ne sont ni des Formes séparées [en : ♡
      ] ni des choses immanentes aux sensibles [i.e.: ♧]." p. 206

- Ça a l'air parfaitement clair, qu'est-ce qui cloche ?

- La suite d'Alain de Libera :

"C’est donc la thèse 2.2 qui, chez lui, permet de comprendre la nature de sa reprise des deux termes de l’alternative ouverte dans la première question de Porphyre et de son rejet des deux termes de l’alternative ouverte dans la troisième.
Or, sur ce point, il n’y a pas d’ambiguïté possible : «Les universaux ne sont ni des substances ni des propriétés, mais ils ont un être bien à eux (habent suum esse per se), comme les énonçables, le temps, les sons vocaux et la gloire.»" p. 207

Porphyre ne parle que du genre et de l'espèce, or de Libera généralise à l'ensemble des "universaux"... Et je ne sais pas au point où nous en sommes de notre lecture  si c'est l'auteur de l'Ars Meludina ou de Libera lui-même qui fait l'amalgame entre :

  • ce qui relève qui relève des qualités non essentielles (la blancheur) en ;
  • ce qui relève des qualités essentielles (être homme) en .

À lire ta liste de 3 problèmes il semble bien que l'Ars Meliduna rejette les formes séparées d'Aristote, mais n'exclut pas formellement le passage par ?

- C'est toi qui fais une erreur de contexte ! De Libera insiste bien sur le fait que l'Ars Meliduna doit se lire à partir du Stoïcisme (où le niveau [⚤] réduit à [⚤]).

"Or, sur ce point, il n’y a pas d’ambiguïté possible : «Les universaux ne sont ni des substances ni des propriétés, mais ils ont un être bien à eux (habent suum esse per se), comme les énonçables, le temps, les sons vocaux et la gloire.» Enuntiabilia, tempora, voces, fama : c’est la liste, remaniée, des incorporels selon les stoïciens, amputée du vide et du lieu – un remaniement fâcheux du point de vue de la doctrine stoïcienne, où les étaient au contraire des êtres corporels, un remaniement qui, toutefois, préserve l’essentiel : les universaux, comme les «exprimables», ont un mode d’être spécifique. Par-delà le remaniement infligé aux thèses stoïciennes, dont la notion de statut individuel qui reprend un aspect central du concept stoïcien de qualité individuelle (être moins la qualité spéciale à un individu que la propriété qui est cause que l’individu a le nom qui est le sien – ce qui rejoint, sur un autre terrain la causalité éponymique de la Forme platonicienne), mais en abandonne un autre, plus important encore (qui est qu’une qualité est toujours corporelle), la thèse de l’Ars Meliduna témoigne d’une surprenante reviviscence de l’ontologie stoïcienne." p. 207

Très sincèrement, sans notre repérage topologique, je ne sais pas comment je pourrais m'y retrouver ! Il faudra que je bricole un petit pense-bête sous forme de bloc de calques permettant de superposer sur la même topologie les différents concepts utilisés par chaque école de pensée.

De libera termine en faisant remarquer à quel point ces considérations sont sources de réflexions encore actuelles : 

"La thèse de l’Ars Meliduna témoigne d’une surprenante reviviscence de l’ontologie stoïcienne. Elle s’inscrit aussi de manière inattendue dans l’ontologie moderne, dans la mesure où le mode d’être spécifique attri- bué aux universaux évoque ce que les philosophes modernes ont appelé la «subsistance», entendant par là le mode d’être des objets du discours ou de la pensée qui, à proprement parler, n’existent pas. Par là, les universaux de l’Ars Meliduna prennent rang au côté des «représentations en soi» (Vorstellungen an sich) de Bolzano et des objets apatrides (homeless Objects) de Meinong- Chisholm : objets de pensée, intentionalia, objectifs et objets incomplets – sans oublier, pour prendre une référence plus médiévale, le significabile complexe de Grégoire de Rimini." p. 207

Ce fut, dès le XIIe siècle, le point de départ de nombres réflexions :

"À simplement regarder la liste des exclus [des universaux], on voit, en effet, s’esquisser en creux un système fondé sur un jeu subtil de distinctions entre points de vue ontologique, épistémique et linguistique." p. 208

- Je sens que tu fatigues... 

- Oui, nous avons vu l'essentiel me semble-t-il, il est temps de passer à l'école Porrétaine.

- Amen.

Hari

Note 1 :

Ce qui nous ramène à mon étonnement matinal (voir cette note dans #25) que Foucault n'ai pas fait le rapprochement entre le système des signatures à la Renaissance et le mouvement philosophique au Moyen Âge : là où il indique une rupture radicale, je ne vois que la continuité d'une querelle millénaire.

Je relève également la similitudo substantialis de Boèce. C'est la seconde similitude que nous cueillons dans ce texte et je m'étonne encore une fois du silence de Foucault, parlant du système des signatures et des similitudes à la Renaissance sans y faire référence...

Note 2 :

Nous avons pu définir cet automatisme de répétition à partir d'une réflexion concernant les groupes d'homologie. Ce qui nous a conduit à identifier un principe de répétion en mode ♢.

La métaphore topologie se développe autour du concept de "simplexe" ∆.

Pour prolonger la discussion avec Foucault : toutes les "révolutions" que nous identifions, Platon/ Aristote; Aristote/ el Fârânî ; Reales/ Nominales etc.; tournent autour de fractures indépassables et parfaitement repérées dans le langage mathématique, donnant lieu à des choix axiomatiques.

En particulier; nous nous intéressons ici à la césure (diachronique) entre :

  • [⚤] : éléments, dans un univers discret indéterminé ; (le multiple conduit à ℕ)
  • [♻] : parties d'une "totalité", continue, intelligible en [♻]𓁜, qui ferme la représentation (la droite ℝ, fermée avec le point à l'infini; ou mieux : ℂ comme espace hyperbolique).

Une métaphore pour comprendre l'irréductibilité de ℕ à ℝ : la démarche de Cantor.

(c)

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