Le Ménon

Publié le par Hari Seldon

Mes filles grandissent, L… apprend maintenant la philo, en terminale. Et je suis heureux qu’elle n’accepte pas comme argent comptant ce que lui dit son prof : elle discute son enseignement, et elle a bien raison.

Ils en sont au Ménon de Platon, rapportant les discussions de Socrate avec Ménon. Le dialogue qui intéresse ma fille porte sur le concept de « réminiscence ». Comme je ne suis pas philosophe, en discuter avec elle me force à y réfléchir. Et je trouve que le sujet a quelques résonances avec l’objet de nos discussions sur ce blog. Pour tout dire, Socrate me semble singulièrement moderne dans ses interrogations.

  • SOCRATE : Maintenant, quant à la vertu, je ne sais point du tout ce que c'est : pour toi, peut-être le savais-tu avant que de t'approcher de moi; et à ce moment tu parais ne le point savoir. Cependant je veux examiner et chercher avec toi ce que ce peut être.
  • MENON : Et comment t'y prendras-tu, Socrate, pour chercher ce que tu ne connais en aucune manière? quel principe prendras-tu, dans ton ignorance, pour te guider dans cette recherche ? Et quand tu viendrais à le rencontrer, comment le reconnaîtrais-tu, ne l'ayant jamais connu?
  • SOCRATE : Je comprends ce que tu veux dire, Menon. Vois-tu combien est fertile en disputes ce propos que tu mets en avant? Il n'est pas possible à l'homme de chercher ni ce qu'il sait ni ce qu'il ne sait pas; car il ne cherchera point ce qu'il sait parce qu'il le sait et que cela n'a point besoin de recherche, ni ce qu'il ne sait point par la raison qu'il ne sait pas ce qu'il doit chercher…

Le problème que soulève Ménon est aussi ancien que la pensée humaine, et n’a rien perdu de sa pertinence aujourd’hui : comment acquère-t-on une connaissance ? Nous y avons répondu, en suivant Lévi-Strauss et ce qu’il dit de la pensée mythique. Mais vous pouvez préférer suivre Derrida et sa déconstruction. Une explication est toujours la déconstruction d’une contradiction dans un couple de concepts (ou d’observations) exclusifs l’une de l’autre (notre entendement se formant par couples de concepts dichotomiques).

Pour résoudre le problème soulevé par Ménon, Socrate part de l’hypothèse que l’âme est immortelle et subit une infinité de réincarnations et que, par conséquent, l’homme actuel, qui n’est qu’une incarnation provisoire d’une âme éternelle, possède déjà en lui toute connaissance. C’est dire qu'il n’apprend pas, mais redécouvre, se remémore, ce qu’il sait déjà.

Et son argumentation est subtile :

  1. En questionnant un esclave de Ménon, qui ne connaît rien à la géométrie, il l’amène par son questionnement à juger de la justesse ou non d’un raisonnement sans avoir de connaissances préalables en géométrie. Par exemple que la surface d’un carré varie en fonction du carré de la longueur des côtés (le dialogue est un peu long à transcrire) ;
  2. Or, dit Socrate, s’il peut juger correctement, c’est donc, qu’il possède, sans en avoir conscience, les connaissances auxquelles ce jugement se réfère.

Nous retrouvons chez bien des scientifiques modernes, une opinion qui se rapproche assez de celle de Socrate, et qui vient du « monde des idées » de Platon.

En effet, lorsqu’un scientifique pense « retrouver » ou « découvrir » les « lois naturelles », il y a bien quelque chose de cet ordre dans sa façon de penser. L’idée (ou la théorie scientifique) est en quelque sorte « objectivisée » : elle existerait en dehors de l’homme qui en prend conscience, qui l’accueille, plus qu’il ne la conçoit.

Or, toute notre démarche consiste à récuser cette approche. En partant du triptyque lacanien Réel / Imaginaire / Symbolique, et restant ici à la charnière du Réel et de l’Imaginaire, la seule chose que l’on puisse affirmer concernant le Réel, c’est qu’il nous échappe, que nous ne pouvons nous en faire qu’une représentation, imaginaire, par définition.

Et donc, en faisant le chemin inverse, à savoir : science « objective » => monde des idées platonicien => réminiscence socratique, c’est bien, in fine avec Socrate, la source même de ce développement qu’il faut discuter.

Ce dernier, s’il avance la théorie de la permanence de l’âme et de sa réincarnation dans un sujet qui aurait oublié tout ce savoir primitif, pour le redécouvrir, ne s’attache pas particulièrement à la défense de cette théorie par des arguments logiques :

  • SOCRATE : Si donc la vérité est toujours dans notre âme, cette âme est immortelle. C'est pourquoi il faut essayer avec confiance de chercher et de te rappeler ce que tu ne sais pas pour le moment, c'est-à-dire ce dont tu ne te souviens pas.
  • MENON. Il me paraît, je ne sais comment, que tu as raison, Socrate.
  • SOCRATE. C'est ce qu'il me paraît aussi, Menon. A la vérité, je ne voudrais pas affirmer bien positivement que tout le reste de ce que j'ai dit soit vrai : mais je suis prêt à soutenir et de parole et d'effet, si j'en suis capable, que la persuasion qu'il faut chercher ce qu'on ne sait point, nous rendra sans comparaison meilleurs, plus courageux, et moins paresseux, que si nous pensions qu'il est impossible de découvrir ce qu'on ignore, et inutile de le chercher.

En fait, l’explication donnée semble utile à Socrate avant d'être vraie. Il en justifie la nécessité par des raisons éthiques : c’est qu’elle pousse à rechercher, tandis que la position de Ménon justifie la paresse intellectuelle, c’est ce qui paraît dès le début du dialogue :

Ainsi l'âme étant immortelle, étant d'ailleurs née plusieurs fois, et ayant vu ce qui se passe dans ce monde et dans l'autre et toutes choses, il n'est rien qu'elle n'ait appris. C'est pourquoi il n'est pas surprenant qu'à l'égard de la vertu et de tout le reste, elle soit en état de se ressouvenir de ce qu'elle a su antérieurement; car, comme tout se tient, et que l'âme a tout appris, rien n'empêche qu'en se rappelant une seule chose, ce que les hommes appellent apprendre, on ne trouve de soi-même tout le reste, pourvu qu'on ait du courage, et qu'on ne se lasse point de chercher. En effet ce qu'on nomme chercher et apprendre n'est absolument que se ressouvenir. Il ne faut donc point ajouter foi au propos fertile en disputes que tu as avancé: il n'est propre qu'à engendrer en nous la paresse, et il n'y a que des hommes efféminés qui puissent se plaire à l'entendre. Le mien, au contraire, les rend laborieux et inquisitifs. Ainsi je le tiens pour vrai; et je veux en conséquence chercher avec toi ce que c'est que la vertu.

Or, il me semble que nous puissions accompagner Socrate dans son désir, sa soif de connaissance, avec une hypothèse plus faible que celle qu’il développe ici. C’est-à-dire que nous pouvons enraciner sa recherche dans quelque chose de plus fondamental.

  • La question est : comment savoir que nous avons trouvé quelque chose de nouveau ?
  • La réponse tient à ce que le jugement du jeune esclave ne dévoile pas un acquis antérieur, mais suit une procédure d’acquisition qui respecte la logique.

=> Cette procédure suit la forme canonique des mythes, elle-même dépendante de la forme dichotomique de nos concepts et du respect du principe de non-contradiction.

Et si vous considérez le cheminement que Socrate fait suivre au jeune esclave pour qu’il se « remémore la géométrie », vous vous rendrez compte immédiatement, qu’en fait il s’arrange simplement pour lui faire progressivement résoudre une série de contradictions qu’il lui met les sous les yeux.

Autrement dit ; ce qui surdétermine les connaissances actuelles de l’esclave, ce n’est pas nécessairement une « âme immortelle », sur laquelle nous n’avons aucune expérience d’ordre scientifique, mais tout simplement « lalangue » de Lacan. C’est-à-dire la forme même de la langue qui a été inculquée à cet esclave dans son enfance.

  • SOCRATE. Combien font deux fois deux pieds ? fais-en le compte et dis-le-moi.
  • L'ESCLAVE. Quatre, Socrate.
  • SOCRATE. Ne pourrait-on pas faire un espace double de celui-ci, et tout semblable, ayant comme lui toutes ses lignes égales?
  • L'ESCLAVE. Oui.
  • SOCRATE. Combien aurait-il de pieds ?
  • L'ESCLAVE. Huit.
  • SOCRATE. Allons, tâche de me dire de quelle grandeur sera chaque ligne de cet autre carré. Celles de celui-ci sont de deux pieds; celles du carré double de combien seront-elles?
  • …….
  • SOCRATE. Si nous ajoutons à cette ligne une autre ligne aussi longue, la nouvelle ligne ne sera-t-elle pas double de la première ?
  • L'ESCLAVE. Sans contredit.
  • SOCRATE. C'est donc de cette ligne, dis-tu, que se formera l'espace double, si on en tire quatre semblables ?
  • L'ESCLAVE. Oui.
  • SOCRATE. Tirons-en quatre pareilles à celle-ci. N'est-ce pas là ce que tu appelles l'espace de huit pieds ?
  • L'ESCLAVE. Oui.
  • SOCRATE. Dans ce carré ne s'en trouve-t-il pas quatre égaux chacun à celui-ci qui est de quatre pieds ?
  • L'ESCLAVE. Oui.
  • SOCRATE. De quelle grandeur est-il donc? N'est-il pas quatre fois aussi grand ?
  • L'ESCLAVE. Sans doute.
  • SOCRATE. Mais ce qui est quatre fois aussi grand est-il double ?
  • L'ESCLAVE. Non, par Jupiter !
  • SOCRATE. Combien donc est-il ?
  • L'ESCLAVE. Quadruple.
  • SOCRATE. Ainsi, mon enfant, de la ligne double il ne se forme pas un espace double, mais quadruple.
  • L'ESCLAVE. Tu dis vrai.
  • SOCRATE. Car quatre fois quatre font seize, n'est-ce pas?
  • L'ESCLAVE. Oui.
  • Etc...

On peut donc voir ici, chez Socrate, à l’aube pratiquement de la façon occidentale d’appréhender le réel, un parti pris d’objectivisation de notre rapport au Monde, qui de fait est motivé par une volonté d’apprendre. L’idée d’âme immortelle n’étant ici qu’une théorie ad hoc pour justifier l’effort demandé.

Dit selon notre vocabulaire : la pulsion qui pousse Socrate, celui qui toujours s’interroge, comme il interroge le Monde, caractérise une position de recherche, ex ante. La tentative d’explication, du passage à la position ex post, n’est qu’un outil : une hypothèse pour asseoir le raisonnement. Mais l’on peut très bien changer de paradigme, comme je le propose ici, tout en respectant cette pulsion dont nous constatons la permanence des effets jusqu’à aujourd’hui.

Hier Kant, aujourd’hui Socrate et Platon, j’ai l’impression que l’automne sera philosophique cette année. Ce qui va bien avec la couleur des feuilles dans cette région de Franche Comté qui connaît un fort bel été indien.

Bonne rumination

Hari.

Voir la suite ici : Le Menon - suite.

Relecture 11/10/2016:

La pulsion (associée à la pulsion lunaire de Lacan) qui pousse Socrate à la recherche est un concept diachronique, son savoir au moment où il parle est un "savoir", ou discours synchronique ; le couple (savoir actuel / pulsion), permet le développement des connaissance

  • Savoir actuel en Ik;
  • Savoir futur en Ik+1;
  • Pulsion entre Ik et Ik+1

Présentation qui suit notre façon générale de représenter un mouvement, ou une évolution.

Et le principe de ce développement suit la forme canonique.

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