Le mythe de la potière jalouse

Publié le par Hari Seldon

Je voulais faire une pause concernant la théorie des catégories, histoire de digérer le début de ma démarche, pour m'attaquer aux 4 discours de Lacan. Mais je ne peux pas avancer dans cette voie avant de revenir une bonne fois pour toutes sur la forme canonique de Lévi-Strauss, sur laquelle je viens de buter en mathématiques (voir #6). Elle est partout.

J'en parlais déjà pour expliquer la formation du sujet à partir du Symbolique (comment le S1 de Lacan devient le S - S barré -), je l'ai développé bien entendu dans mon bouquin, mais il faut ici en faire l'objet d'un billet auquel je puisse me référer sans, à chaque fois, reprendre tout le développement.

C'est la première étape avant de m'attaquer aux 4 discours. La seconde, j'y ai fait allusion ici ou là dans ce blog, c'est le schéma en L de Lacan. Après seulement, je pourrais m'attaquer au plat de résistance...

Tout ceci pour insister encore et toujours sur l'importance de cette forme canonique.

Bien, ceci dit de quoi s'agit-il ? Essentiellement de la façon purement anthropomorphe que l'homme a de résoudre une contradiction dans son discours. Problématique que nous posons en ces termes:

Comment, étant en position ex-ante et constatant une incohérence ou une incomplétude dans le discours, trouver une cohérence qui n’est pas donnée par avance ?

Autrement dit comment passer d’une position ex-ante => ex-post ?

Suivons l’exemple présenté par Lévi-Strauss dans La potière jalouse. Dans la culture jivaro, on rapproche la femme et l’engoulevent, parce que tous deux sont assimilés à la jalousie. Mais, par ailleurs, et selon une grille de lecture complètement différente, la femme et l’engoulevent diffèrent profondément. Par tradition chez les Jivaros, ce sont les femmes qui font les poteries. Cet artisanat demande beaucoup de rigueur pour obtenir des poteries sans défaut, ne cassant pas à la cuisson, à partir de terre présentant des caractéristiques spécifiques précises, mais empiriques. Les techniques, peu sûres, conduisirent les Jivaros à suivre rigoureusement un processus d’élaboration qui s’est clarifié progressivement et codifié au fil des millénaires. Là encore, la pratique s’établit et se stabilise à force de répétitions.

Ceci est complètement en désaccord avec le caractère de l’engoulevent, oiseau pondant ses œufs à même le sol, sans plus s’en préoccuper. L’attitude de l’engoulevent s’oppose, à cet égard, au fournier qui, d’une part, peut servir de modèle de fidélité et d’harmonie, et d’autre part, de maître potier puisqu’il fait son nid en terre.

Donc, selon une grille de lecture, la femme, jalouse par nature, criarde et facteur de désunion, est semblable à l’engoulevent, mais ce classement ne tient plus lorsqu’il s’agit de poterie.

Les Jivaros sont face à une contradiction d’ordre Imaginaire et sa solution passe par le registre Symbolique à l’aide de récits mythiques que Lévi-Strauss définit ainsi :

« Tout mythe pose un problème et le traite en montrant qu’il est analogue à d’autres problèmes ; ou bien le mythe traite simultanément plusieurs problèmes en montrant qu’ils sont analogues entre eux. À ce jeu de miroirs, reflets qui se renvoient l’un l’autre, ne correspond jamais un objet réel. Plus exactement, l’objet tire sa substance des propriétés invariantes que la pensée mythique parvient à dégager quand elle met en parallèle une pluralité d’énoncés. »

Le point surprenant de prime abord est que Lévi-Strauss, en se basant sur l’analyse de centaines de mythes rapportés dans les quatre tomes des « Mythologiques », ait pu ramener ce processus à une seule forme canonique.

La série de mythes de La potière jalouse, en l’occurrence, se ramène au canevas générique suivant :

  • Au début, le dieu Lune vivait avec une femme qui s’appelait Engoulevent ;
  • Ils se disputèrent [il y a plusieurs variantes, dont celle où elle était trop affamée et goulue ou bien trop jalouse] ;
  • La Lune la quitta et partit vers le ciel ;
  • Engoulevent, jalouse, le suivit, mais tomba du ciel ;

Elle fut transformée en un oiseau auquel elle donne son nom, qui crie à la Lune, et fit tomber de l’argile à travers la terre, donnant ainsi naissance à la poterie.

Scénario que Lévi-Strauss écrit sous la forme canonique suivante :

Fjalousie (engoulevent) : Fpotière (femme) : : Fjalousie (femme) : Fengoulement-1(potière)

Essayons de mettre en perspective cette formule à l’aide de la structure Imaginaire que nous avons présentée.

  • Fjalousie (engoulevent) et Fjalousie (femme) : engoulevent et femme sont dans un rapport métonymique selon le critère de la jalousie. Exprimé autrement : ces deux éléments (à un niveau Imaginaire Ij) sont comparables (au niveau Ij+1) sous ce rapport, pour le conteur en Im (en position ex-post) :

Ij < Ij+1 < Im ≤ (Lévi-Strauss)

  • Fpotière (femme) : le même conteur constate également (toujours en position Im), que la femme (en Ip) est aussi potière (en Ip+1) :

Ip < Ip+1 < Im ≤ (Lévi-Strauss)

Mais le mythe exprime l’impossibilité de situer l’engoulement dans cette structure (i.e. : Ip / Ip+1). C’est dire que dans ce schéma, alors que le conteur est en position ex-post par rapport à Ip+1, l’engoulevent ne peut être que l’image partielle d’un symbole en attente, qui seul pourrait rendre cohérent le classement concomitant de la femme comme jalouse & potière. Autrement dit : d’où il est, il appréhende l’engoulevent comme l’image fragmentaire d’un Symbole en attente. C’est ce qu’exprime la chute du terme engoulevent : nom propre de la femme d’un dieu au niveau Symbolique (lorsqu’elle monte au ciel), il devient simple dénomination d’un oiseau commun en retombant au niveau Imaginaire Ij.

Situation que l’on peut schématiser de la façon suivante :

Le mythe de la potière jalouse
  • Fengoulement-1(potière) : c’est l’opération mythique proprement dite.

La chute S => Ip+1 (décrite par le conteur en position ex-ante comme le don de la terre à poterie), constitue en elle-même l’acte créateur du niveau Ip+1, où il pourra ensuite (mais en position ex-post cette fois-ci) rapporter son observation de la femme (en Ip) comme potière.

  • La première inversion (engoulement-1) est bien la marque d’un manque, d’un questionnement, d’une attente qui sera comblée ou pas. C’est pour trouver une réponse à cette question ouverte que Lévi-Strauss recherche dans l’environnement des Jivaros ce complément en attente et le trouve dans le fournier qui, bien entendu, n’apparaît pas dans les mythes à engoulevent. Le récit mythique fonctionne exactement comme une recette de cuisine : il dresse la liste des ingrédients nécessaires, indique la marche à suivre et suggère le résultat attendu. Mais c’est au cuisinier, en l’occurrence Lévi-Strauss, de livrer le résultat final ; en sautant le pas. Il structure le symbole (engoulevent & fournier) qui, de ce fait, tombe dans son Imaginaire, et dans ce mouvement, l’anthropologue passe de la position ex-ante du conteur à celle, ex-post, d’où il nous explique le mythe.
  • La seconde inversion qui porte Engoulevent d’élément à fonction, indique que la première inversion est en soi le germe de la transformation en cours.

Le mythe est une action qui cherche sa source dans le Symbolique pour agir sur le Réel en débloquant un nœud Imaginaire. Présenté autrement, l’opération consiste à évoquer un symbole à partir d’une représentation incomplète (en pointant son manque), pour qu’une chose devienne observable (la femme fait de la poterie), et que l’on puisse la repérer dans l’Imaginaire. Une montée du sens (regroupement Symbolique) accompagne une extension du Réel observable (ajout d’un nouvel objet).

Une fois ces outils mis en place, ils me semblent utiles pour situer l’un par rapport à l’autre les concepts de transcendance et d’immanence et surtout la différence de posture du locuteur qui y fait référence :

  • Locuteur en position ex-post : l’immanence caractérise une structuration progressive de notre Imaginaire à partir du multiple. Le référé ultime, se situant dans le Réel ;
  • Locuteur en position ex-ante : la transcendance est issue de l’un, et conditionne le locuteur. Maintenant, sa propre élévation vers cette transcendance ne peut être que d’ordre mythique, au sens précédemment défini.

Dans cet ordre d’idées, la question se pose de la signification de cet instant de bascule, lorsque le locuteur passe d’une position ex-ante à ex-post. Par exemple, lorsque Archimède, ayant trouvé le principe qui porte son nom, s’écrit eurêka.

On pourrait sans doute discuter des concepts de « joie » chez Spinoza, ou de « jouissance » chez Lacan en utilisant cette bascule diachronique.

On peut sans doute discuter sans fin sur les causes et sur le sens de cette forme canonique. Mais ce qui m'importe ici, c'est son caractère opératoire. Nous pouvons l'utiliser pour formuler des interrogations, et même, trouver des hypothèses qui, à l'épreuve des faits peuvent conduire à les résoudre... Je l'ai fait maintes fois, et ceci m'a déjà beaucoup aidé quel que soit le domaine en question.

Je vous encourage donc à vous l'approprier. Nous l'utiliserons par la suite.

Hari

PS du 06/12/2016:

J'en parlais déjà dans ce billet : "Lévi-Strauss derrière Lacan" en 2011, qui tout compte fait était plutôt une réflexion sur la nature du Bouddhisme...

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