A Roger, Philippe, Etienne

Publié le par Hari Seldon

A Roger, Philippe, Etienne

Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L'amour est morte
Ce sont amis que vent me porte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta

Certes, mes amis n'étaient pas gens si fortement ancrés dans leurs opinions qu'ils se fussent laisser porter au bûcher pour y estre brûlés en leur nom. Je les aimais, tout simplement, parce que c'était eux, parce que c'était moi.

La nostalgie me prends ici, au Di Sorento, sous un soleil enfin accueillant, après toute cette période de grisaille, au lendemain d'une présentation qui a demandé une préparation façon "charrette", rythme auquel je n'étais plus accoutumé depuis... fatigué. Juste après cette annonce de l'attribution de la médaille Fields, à un Français (cocorico), d'origine brésilienne (où j'ai laissé un amour) et à une Iranienne (où je compte un ami).

Et les mathématiques me ramènent toujours à mon ami Roger Goglu.

Roger

C'était mon binôme en hypo-taupe, il y a fort longtemps. Lui le matheux, moi le physicien. Il a d'ailleurs abandonné en fin d'année pour reprendre des études de maths en fac: il avait la vocation de prof de maths chevillée au corps. Je me souviens de cette période pré-soixante huit, où nous révisions nos cours chez lui, à Saint Leu la Forêt. Petit pavillon de banlieue flanqué d'un grand jardin-potager, en face de la voie de chemin de fer. Il avait squatté tout le grenier, où nous travaillions face à un gigantesque tableau noir. Et pour moi, les maths auront toujours un gout de craie. Il traçait, je critiquais. Et j'ai le souvenir particulièrement ému d'un instant de silence: après toute une démonstration qu'il étalait au tableau, j'ai du dire quelque chose comme "quoique", ou peut-être eus-je un silence éloquent. Toujours est-il que nous avons contemplé ses formules en silence, pendant au bas mot 5 minutes, avant de nous éveiller de concert, pointant du doigt l'incongruité qui nous dérangeait: "c'est là": nous étions en phase.

Puis nous nous sommes progressivement perdu de vue, jusqu'au milieu des années 70, alors que je souhaitais faire une thèse en analyse systémique (maquillée pour les besoins de la cause en sciences économiques) à l'université de Caen. Il faudrait expliquer ma rencontre avec Asimov et Abellio, mais pas aujourd'hui. La genèse de cette envie n'est pas sans conséquence, puisque mon bouquin "L'Homme Quantique" en est le lointain descendant, 40 après... Alexandre Dumas battu à plates coutures. J'y reviendrai, ou pas, mais aujourd'hui mes pensées me portent vers Roger.

Bref, je l'ai convaincu, assez facilement, de se joindre à moi pour faire cette thèse: il avait justement besoin d'une telle peau d'âne pour booster sa carrière. Ce qui fut dit fut fait, en 1982. Puis nous nous perdîmes de vue: lui prof à Rouen, moi ingénieur polymorphe itinérant.

L'âge aidant, la nostalgie porte à rechercher ses racines, et je le retrouvais, grâce à un site d'anciens élèves, toujours à Rouen, mais auréolé de gloire, auteur de livres de mathématiques à l'usage des économistes. Mais j'étais trop loin, et nous ne nous revîmes pas.

Puis, ayant terminé la rédaction de "L'Homme Quantique", j'eu besoin de le lui faire lire. J'estimais en effet que si j'avais un lecteur ce ne pouvait être que lui. Je me souviens très bien du lieu et de l'heure: j'étais de retour d'Afrique, dans le train vers Belfort, lorsque je tâchais de retrouver ses coordonnées sur internet, et tombais sur sa nécro...

Tu m'as manqué vieux frère. mille raisons expliquent que je n'ai pas cherché à reprendre contact pendant ma rédaction, mais, là, j'avais besoin de ton regard, de retrouver la complicité de ce silence entre nous échangé, il y avait si longtemps...

C'est à toi que je dois l'habillage en "groupe" de la structure sénaire d'Abellio... Plus fort; tu avais cherché, dans notre thèse, à définir chaque niveau synchronique comme un "filtre" au sens que lui donne les matheux. Certes il y avait quelque défaut dans l'essai, mais c'est un chantier que j'aurais aimé te voir reprendre... Et je reviendrai dans un prochain article à ces maths qui te furent si chères, parce que j'ai une idée curieuse à ce sujet. Dommage d'être seul à m'en amuser maintenant...

Philippe

Mes frères sauront son nom. Je revenais donc par ce train vers Belfort. Puis, dans le courant de l'été je cherchais à retrouver Philippe, dans ce Jura natal qu'il ne quittait guère, au sein de sa magnifique maison, entre Molamboz et Vadans; agrandie d'une parcelle de vignoble (bel exploit). Philippe avocat vigneron. Je tombe sur une musicienne, russe, de ses amies qui me renvoie vers l'hôpital de Dole ou je le retrouve, sans le reconnaitre. Philippe n'était déjà plus en lui, et je ne savais pas encore que je ne le reverrais plus. Philippe, que j'ai toujours connu plein d'avenir, brillant, charismatique et sa femme d'alors, Marlyse non moins charmante qui s'occupa en son temps de la liquidation de Serma Industrie, autre aventure... Philippe mon miroir. Lui à qui je m'adressais en prenant la parole en loge. Raté ou glorieux, me prédisait-il selon que tu puisses vaincre ou non cette malédiction indienne qui te barre la route... Adieu mon frère.

Etienne

Jamais deux sans toi, mon frère Etienne, mon frère d'armes. Eté funeste s'il en fût, où je perdis d'un coup trois amis. Etienne, le Hongrois, l'entrepreneur, le boxeur, le sage. Etienne, chez qui je démarrais ma société Serma Industire. C'est dans tes locaux que je reçu mes premiers clients (Les Peintures Gauthier) pour leur vendre des robots qui n'existaient que dans mes rêves. Je n'avais même pas un couteau en poche lorsque je paradais dans cet atelier de mécanique futuriste dessiné par ton père, Ernest, à Giromagny pour convaincre mon client...Et puis ce fut la Hongrie, l'épique allumage des flambeaux d'Humanitas à Budapest; et cet autre descente, vers le lac Balaton au cours d'une rencontre européenne très... particulière. Tu nous a fait respirer le grand air mon frère, toi que je revis cet été-là comme un petit vieux coincé entre son fauteuil et sa télé, dans un hospice; toi qui fut une force de la nature... Adieu mon frère.

Chacun de vous me manque, comme tous ceux qui commencent à déserter le terrain, au fil des ans, au fil des retours.

Le temps de rentrer pour rédiger ce mot, et le soleil tombe et mon humeur se plombe. Mais vous êtes encore là, plus vivants dans mon esprit que ces lecteurs que je n'ai pas. Je n'ai pas su me faire entendre, désolé, j'ai failli à notre jeunesse. Mais je continuerai, bien sûr, puisque c'est à vous que je m'adresse...

Hari

PS: relecture le 22/06/2016;

En relisant ce billet (retour de Montréal) daté du 01/11/11, je m'aperçois que la mort de mes amis occupait déjà mes pensées.

Publié dans Roger Goglu

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Christophe 29/08/2014 09:32

un bien bel hommage.