Structure de l'imaginaire - suite

Publié le par Hari Seldon

Structure de l'imaginaire - suite

Il serait temps de revenir à l’origine de tous les développements qui m’ont conduit à l’écriture de « L’Homme Quantique ».

Je m’intéressais, à l’époque, au rendement d’une organisation, en fonction du nombre de niveaux hiérarchiques de sa structure. Or, si toute action à un niveau hiérarchique donné peut être décrite par une seule et même structure élémentaire, comme je m’étais appliqué à le faire, nous aboutissons à une forme fractale de l’ensemble.

C’est ce que je me suis attaché à fonder, en partant du psychisme de l’individu.

Revenons à l’origine de tout ceci : la remarque de Freud à son ami Fliess en 1896, selon laquelle notre imaginaire se structure en feuillets, s’explicitant les uns les autres, au fur et à mesure que nous structurons notre esprit, que nous donnons du sens à nos représentations.

Et pour rendre compte simplement de cette remarque, j’ai enprunté un langage de linguistes :

  • Chaque strate imaginaire serait comme un niveau de langage synchronique ;
  • Le passage d’un niveau à l’autre, est une action diachronique.

J’en ai parlé de trop nombreuses fois (cf. : L’Homme Quantique) pour lasser encore le lecteur en y revenant ici.

Notons, cependant, et pour faire bonne mesure, que pour tenir un discours diachronique, c’est à dire, par exemple vous entretenir de l’évolution de l’emploi des cas (i.e. : sujet/ régime) dans la langue française depuis le XIVème siècle jusqu’à nos jours, Je vous en parle dans un français du XXIème siècle. L’inverse est impossible : impossible, pour un intellectuel d’alors d’imaginer notre langue actuelle. Tout au plus eût-il pu faire quelques hypothèses concernant cette évolution.

C’est dire, au risque de me faire lourd, que la position du locuteur dans son discours n’est pas sans conséquence. Et cette fois-ci, j’emprunte mon vocabulaire au comptable (qui bien souvent devance l’homme de sciences !) :

  • En position ex-post : j’ai tous les éléments à ma disposition pour construire mon discours. C’est ce que fait le comptable, en fin d’exercice, lorsqu’il arrête son bilan ;
  • En position ex-ante, en début d’exercice, je ne peux faire que des conjectures, exprimer mes espoirs ou mes doutes : les éléments ne sont pas encore à ma disposition. J’établis un bilan prévisionnel.

Voilà, mon chapiteau étant dressé sur ces deux différences : synchronique/ diachronique et ex-post / ex-ante ; la représentation peut commencer.

Tout d’abord, il convient de me situer : je suis moi-même en position ex-post, par rapport au discours que je vous tiens ici, j’expose une théorie.

L’action synchronique

C’est la situation du jeu par excellence, entre deux adversaires face à face : un jeu de poker, ou d’échecs, comme il vous plaira. Considérons deux joueurs, donc, A (l’acteur) et S (le système, en référence à Joël de Rosnay). On peut dire (je fais vite ici, pour le détail, voir « L’Homme Quantique ») que dans cette situation, chacun actualise l’un des états potentiels qui le définissent, en réponse à l’état actuel de son vis à vis.

Lorsque le petit Ernest (le petit-fis de Freud) joue au fort/da : si la bobine est hors de sa vue, il tire sur la ficelle, pour la faire réapparaître. Et lorsqu’il l’a en mains, il la rejette pour qu’elle disparaisse dans son berceau. Situation séculaire sur laquelle des centaines de commentateurs de Freud ont planché.

Pour nous, très simplement : Ernest a le choix entre deux états (tirer/lancer) et sa bobine est dans l’un des deux états (fort/da). Situation que nous avons schématisée en utilisant la structure sénaire d’Abellio :

C’est l’essence même de ce que j’appelle une situation synchronique.

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Il est très facile de généraliser cette situation : soit A et S, deux sujets antagonistes dans une situation de face à face.

  • Soit la collection (a1, …. an) d’états accessibles à A ;
  • Soit (s1,…. sp) la collection d’états de S que A est capable de discerner.

La transaction qui s’instaure entre A et S consiste alors, pour A (nous adoptons son point de vue), à activer l’un de ses états potentiels, en réponse à l’état actuel de S, tel qu’il l’appréhende.

Ce que l’on peut écrire, en utilisant un formalisme mathématique, sous forme d’une application F telle que :

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Comme vous le voyez, rien de bien méchant dans tout ceci.

Mais faisons un pas de plus, en prenant en compte deux remarques fondamentales quand au fonctionnement intime de notre psyché :

  1. Tout d’abord l’automatisme de répétition : en l’absence de toute perturbation extérieure,  tout jeu synchronique se poursuit indéfiniment. J’y vois pour ma part la trace d’un principe très général d’inertie, dont je discute en détail par ailleurs (cf. : L’Homme Quantique.)
  2. Notre entendement se structure par dichotomies successives (cf Lévi-Strauss et Lacan) : nous appréhendons la réalité en distinguant des contraires : le blanc/ le noir, le bon / le méchant, le Yin / le Yang etc…

Ce que nous conduit tout droit au principe de non-contradiction tel que formalisé par Aristote :

« Il est impossible qu’un même attribut appartienne et n’appartienne pas en même temps et sous le même rapport à une même chose ». (Aristote, Métaphysique, Livre Gamma, chap. 3, 1005 b 19-20).

Que pouvons-nous tirer de nos observations ?

Tout simplement que dans notre collection d’états potentiels, il en est un particulier, qu’il nous est impossible d’assumer, à savoir celui où nous serions à la fois dans deux états antagonistes : blanc et noir, mâle et femelle, bon et mauvais, dans le même instant.

Dit, d’une autre façon :

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Ce qui revient à doter (A,+) ainsi que  (S,+)  d’une structure de groupe.

On pourrait dire qu’un sujet, en activant l’un ou l’autre de ses états potentiels, tourne autour d’un état d’équilibre, que de fait il n’atteint jamais, toujours en mouvement perpétuel autour de ce centre stable. J’ai à l’esprit une analogie avec le principe du judo : l’ensemble des deux adversaires est stable: si l’un attaque, l’autre défend, si je fais une prise avec les bras, mon adversaire m’attaque aux jambes, si je me rapproche, il s’éloigne. Le passage d’un état à l’autre est fluide, et je cherche toujours à conserver mon équilibre en utilisant l’énergie de l’adversaire (et la réciproque est vraie).

Le point intéressant est que dans une telle application, les états neutres se correspondent : F(e)= e . L’état neutre de A correspond à l’état neutre de S.

L’acte impossible, correspond à une vision indécidable.

Sur un mode plus ludique, cette article en BD "on ne peut pas faire deux choses à la fois", relatant l'observation clinique du neurologue.

La récurrence

Ce que nous venons de dire n’est pas spécifique à un niveau particulier : toute action, à quelque niveau imaginaire que ce soit peut être structurée de la même façon. Ce qui nous intéresse alors, c’est le passage d’un niveau Ik au niveau supérieur Ik+1. Les automaticiens auront déjà vu où je voulais en venir : nous avons ici la description d’une commande hiérarchisée. Un processus pilote intervenant dans la régulation d’un processus asservi pour redéfinir ses plages de fonctionnement.

En langage mathématique, la structure de groupe d’un ensemble permet de partitionner ce dernier en sous-ensembles. En effet, la structuration par paires d’états complémentaires, permet un regroupement des éléments en sous-groupes ayant tous en commun le même élément neutre : e.

Toute action ayant son complément, tout sous-ensemble  Hi = (a1,...., ak, e) de décisions prises dans A, regroupées par paires antagonistes, est un sous- groupe de (A,+).

Nous pouvons alors décomposer  (A,+) en une somme de sous-groupes tels que :

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De la même façon, nous pouvons décomposer S en sous-groupes:

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Et nos deux niveaux imaginaires présentent alors la structure étagée suivante:

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Les conséquences de ceci sont importantes et permettent de mieux caractériser le fonctionnement psychique. J’ai déjà abordé en partie le sujet dans ce billet sur la forclusion et du refoulement .

Mouvement diachronique

Il y a évidemment beaucoup de développements à mener à partir d’une telle caractérisation de l’imaginaire. Mais ce n’est pas l’objet de ce billet. En effet, je veux profiter de ce que nous avons vu en maths, concernant la représentation d’une addition pour prolonger ici notre réflexion sur la structure de groupe que nous venons de définir.

En effet, pour dire ceci :

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il faut que je puisse en même temps, repérer un état élémentaire ai et le groupe A dont il fait partie. Or, ceci ne peut pas se faire, stricto sensus, si je reste moi-même au niveau synchronique, dans l’instant où je prend conscience de cet élément ! C’est ce que nous avons vu en maths : pour faire une addition avec des allumettes, il me faut exécuter un saut diachronique pour que je puisse poser cote à cote, sur un même plan, mes deux allumettes. Lorsque le petit Ernest joue au fort/da, il n’a pas encore pleine conscience de la pérennité de la bobine lorsqu’elle est hors de sa vue. Il lui faut répéter l’expérience encore et encore, pour arriver à s’en convaincre. Etape structurante dans sa façon de raisonner.

Donc, je ne peux faire ce travail de reconstitution qu’en position ex-post, à partir de mon propre imaginaire lui-même structuré sur au minimum deux niveaux synchroniques.

Et lorsque je dis que « notre imaginaire se structure par dichotomies successives en couples de concepts opposés », cette phrase ne peut être dite qu’à un niveau Ip+1, par rapport à celui où je situe mes concepts en I:

  • Je considère un état sj, de S en Ip ;
  • Je sais qu’il s’oppose à son complément sk en Ip+1
  • Je dis ensuite que si, en Ip, je vois S dans l’état sj alors, il ne peux pas être dans l’état sj.

Donc, la règle se vérifie bien en Ip, mais je n’ai pu la concevoir qu’en Ip+1 ; dans un lieu où ces deux états opposés peuvent s’imaginer ensemble.

Ceci peut paraître idiot, mais, nous avons besoin, de façon très instinctive de remettre en perspective les objets dont nous prenons conscience.  C’est par exemple la maîtresse de maison, qui, lorsque vous lui offrez des fleurs en arrivant chez elle s’écrie : « des fleurs » !  Comme s’en amuse Jean-Marie Bigard,  vous n’alliez pas lui offrir un presse-purée.  Ou bien le conducteur de métro japonais, exercé à pointé du doigt les panneaux de signalisation, le long de son trajet, en les nommant à haute voix. L’exercice a son utilité : s’assurer que le conducteur intègre correctement sa vision, qu’il en fait une « information », en la restituant dans son contexte.imaginaires distincts.

Pour mieux prendre conscience de cette superposition de deux plans , voyez cette vidéo concernant les "chambres d'Ames".

Distingo important par ses conséquences :

  • nous avons vu (cf. : « L’Homme Quantique », ou ce billet) qu’il faut faire appel au même nécanisme pour représenter correctement les concepts quantiques d’intrication et de décohérence ;
  • nous avons repéré ce mécanisme en langage mathématique, dans la fonction identité .

Une fois mon ensemble A appréhendé en Ip+1, je n’ai plus aucun mal, comme nous l’avons vu déjà pour les mathématiques, à garder cette même strucure pour les couches plus élevées de mon imaginaire.

Mais je n’arrive toujours pas à supprimer ce saut diachronique qui sépare l’élément du groupe, et se retrouve en toute chose, dans tout champ du discours, qu’il s’agisse de sciences physiques, de mathématiques, ou de décrire la psyché.

Il y a bien une sorte de congruence entre la façon que nous avons de structurer notre imaginaire, et celle qui sous-tend le langage mathématique dont nous usons pour le faire.  Doit-on dire que le langage mathématique a gardé une trace anthropomorphique de ses origines, ou bien est-ce que je ne vois de mon psychisme que ce que mon langage me permet d’en dire ?  Les deux sans doute, mais le plan imaginaire où je pourrais rendre compte de cette congruence structurelle m’échappe : je reste là en position ex-ante pour l’envisager.

 Et je ne sais toujours pas qui de la poule ou de l’œuf est premier…

Ce qui ne nous empêche pas de faire l'Hommelette, comme dirait Lacan.

Bon appétit

Hari

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