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Sur les traces de Lévi-Strauss, Lacan et Foucault, filant comme le sable au vent marin...

L'Homme quantique

La querelle des universaux #37 — XIVe siècle — Occam - les universaux

Le 27/ 02/ 2026 :

6. La révolution du XIVe siècle

- Nous en étions hier (cf. #36) à la dextre et à la senestre d'un triptyque dont le panneau central serait la théorie des références (cf. lien) :

  • Les mots (voces) —  vocaux ou représentés à l'écrit;
  • Les intentions (intentiones);
  • Les références (suppositions) — ou suppositions.

Mais avant de poursuivre, il serait peut-être bon d'avoir sous les yeux un résumé de ce que nous en avions dit.

Tout d'abord la topologie générale qui nous sert de scène pour cette représentation :

  • 1er circuit : rapport discours intérieur—[⚤]/[♻]—objet :
    =>  départ aristotélicien
  • 2e circuit : rapport vocês—[⚤]/[⚤]—intentiones:
    => production d'un discours
  • 3e circuit : rapport écrit—[⚤]/[⚤]—voix :
    => représentation du discours
R3        
    R2    
        R1
écrit   voces   intentiones   objet
♡e   ♡v   ♡i  
♢e ♢v ♢i
♧e   ♧v   ♧i  

Par la suite, il est peu question de R3, par ailleurs l'intention d'Occam est de détacher l'intellectuation de l'aspect intuitif du rapport à l'objet que l'on retrouve dans "l'intellect agent" d'Aristote situé en ♡ au coeur du volet R1. Nous pouvons donc nous focaliser sur les deux éléments centraux de R2. (Note 1)

Ensuite il faut placer les concepts et le vocabulaire y afférent sur ce panneau R2:

  Occam    
Imposition voces   verbe intérieur Intention  
  ♡v   ♡i    
2ème ♢v ♢i 2ème catégorème
1ère ♧v   ♧i 1ère  

Voilà, tout est en place pour continuer nos fouilles:

La théorie occamiste des universaux

- Occam répond aux 3 questions de Porphyre concernant les universaux par une thèse générale répondant à la première, thèse qu'il précise ensuite pour répondre aux deux autres.

  1. — Porphyre : "S’ils existent réellement ou seulement comme de purs concepts de l’esprit."
    — Occam : Ce sont des intentions secondes "
    — de Libera : "le catégorème «animal» signifie tous les animaux singuliers, et le catégorème «genre» signifie, entre autres, le catégorème «animal»."
    — Transcription :  => ♢i
  2. — Porphyre : "S’ils sont des corps ou des incorporels."
  3. — Porphyre : "S’ils sont séparés des choses sensibles ou “dans” les sensibles et en rapport avec eux."

"Il y a, toutefois, une différence entre langage mental et langage oral. Il ne suffit pas de dire que les universaux sont des noms de seconde intention, il faut préciser comment ces catégorèmes fonctionnent à ces deux niveaux référentiellement. C’est là qu’intervient la nouvelle théorie occamiste de la suppositio, qui, telle que la formule Occam, «complète harmonieusement la théorie des métalangages amorcée par les distinctions des impositions et des intentions»." p. 479

"Occam distingue fondamentalement trois types de suppositio : la supposition personnelle, la supposition matérielle et la supposition simple.

  • La supposition matérielle lui permet de mener à terme la tâche entamée avec la notion d’imposition seconde pour le langage conventionnel [i.e.: en v];
  • la supposition simple, de mener à terme la tâche entamée avec la notion d’intention seconde pour le langage mental.[i.e.: en i]" p. 480

- Où tu vois se marquer la différenciation entre les deux niveaux associés aux mots et aux intentions. Exerçons-nous sur l'exemple canonique d'Occam :

"Soit les énoncés oraux : [donc tous les 3 en v]

  1. Homo currit (un homme court).
  2. Homo est species (l’homme est une espèce).
  3. Homo est nomen (« homme » est un nom)." p. 480

1/ Homo Currit— supposition personnelle

"Chez Occam, la supposition est personnelle «lorsque le terme suppose pour son signifié, que celui-ci soit une chose en dehors de l’âme, un son vocal, une intention de l’âme, un mot écrit ou quoi que ce soit d’autre que l’on puisse imaginer» (Summa logicae, I, 64). On voit en quoi cette définition complète harmonieusement la théorie des métalangages."

- Il faut d'abord préciser ce qu'Occam entend par l'âme. (suivre le lien)

"— 🤖: Chez Occam, quand il parle de l’âme, il s’agit d’abord de la puissance intellective comme sujet de l’acte de concept (intentio animae), et non d’un intellect agent séparé au sens aristotélico‑averroïste.[1][2] [...]" (Sources : suivre le lien)

- Nous donc ici en ♡i⚤ ?

- Oui, mais c'est bon de le préciser car chez les Reales, il est plutôt, dans la filiation d'Aristote en ♡, et donc sur le premier volet du parcours R1.

- Alors que nous nous intéressons plutôt aux rapports entre intentions et impositions sur le deuxième volet R2, c'est ça ?

- Nous sommes à la charnière des deux: l'âme en ♡i⚤ fait ici le lien entre :

  • Niveau [♻]: ce qui est hors d'elle;
  • Niveau [⚤]i : ce qui est en elle;
  • Niveau [⚤]: ce qu'elle prononce;
  • Niveau [⚤]e : ce qu'elle écrit.

- Concrètement, quel chemin pour passer de l'objet hors de l'âme au son vocal ?

- Le point important est qu'ici tous les référés sont des éléments singuliers, qui supposent pour eux-mêmes, autrement dit de mode ♧, donc les signifiés en question, (points de départ de nos chemins)  sont :

  •  /i: "en dehors de l'âme";
  • v : "un son vocal";
  • i : "une intention de l’âme";
  • e : "un mot écrit".

Quant aux points d'arrivée ils sont tous de mode ♢, et tu peux suivre les différents parcours potentiels sur le schéma d'ensemble.

2/ Homo est species — supposition simple / intention seconde

"le terme «homme» [i.e.: en v] suppose pour une intention de l’âme. Cela, parce que c’est une intention de l’âme qui est l’«espèce» [i.e.: en ♢i] en question (et non, évidemment, une chose singulière en dehors de l’âme, ou un son vocal, ou un mot écrit ou quoi que ce soit d’autre que l’on puisse imaginer – par exemple une chose universelle en dehors de l’âme).
Mais le terme oral «homme» [i.e.: en ♧v] n’est pas pour autant pris significativement. De fait, il ne signifie pas l’intention mentale [i.e.: en ♢i], il lui est seulement subordonné comme signe [i.e.: en ♢ii/v], et tous deux signifient la même chose : les hommes individuels existant en dehors de l’âme [i.e.: en ♡/ii]. Il est donc non plus seulement insuffisant, mais faux de dire, comme le faisaient les logiciens du XIIIe siècle et, plus tard, le grand adversaire réaliste d’Occam à Oxford, Gauthier Burley, qu’il y a supposition simple «quand un terme suppose pour son signifié» (pro suo significato) : la supposition est simple quand le terme suppose pour une intention de l’âme qui, à proprement parler, n’est justement pas le signifié du terme, puisque ce terme «signifie de vraies choses» (ici, les hommes individuels) et non des concepts mentaux." p. 482

- Où est le point de dispute ?

- Le schéma d'Occam est très différent du précédent, en gros, celui d'Aristote. 

  Aristote
  prédicat   concepts
  catégories abstraction
  quiddité   choses

Pour les logiciens du XIIIe siècle "homo est species" est une supposition simple dans le mouvement ♧, alors que dans ♢ii/v, le concept est d'abord une intension seconde en ♢i.

3/ Homo est nomen — supposition matérielle/ imposition seconde

"Telle que la redéfinit Occam, il y a supposition matérielle «lorsque le terme [i.e.: non en ♧i] ne suppose pas significativement, mais pour un son vocal ou pour un signe écrit». La supposition matérielle comporte le trait caractéristique de la supposition simple (au sens occamiste) : elle n’est pas prise significativement. Elle s’en distingue, cependant, par le fait que le terme pris en supposition simple ne suppose pas pour un élément du langage mental (un concept) [i.e.: ♧i], mais pour des éléments du langage conventionnel (un mot oral ou un mot écrit [i.e.: ♧v] ou [e]) [autrement dit soit ♧vv, soit ♧ee]." p. 480

- Nous sommes ici dans le métalangage, et le mode syntaxique est tourné vers les éléments de langage, soit parlés, soit comme ici écrits :
Homo est nomen <=> ee, qui a effectivement la structure d'une supposition simple au sens des logiciens de l'époque, ce qui peut prêter à palabres. 

"Dans tous ces cas, dont certains comportent une dimension métalinguistique, le terme suppose pour ses signifiés. Il est donc insuffisant de dire, comme le faisaient les logiciens du XIIIe siècle, qu’il y a supposition personnelle «quand un terme suppose pour une chose» (pro re), il faut dire qu’il y a supposition personnelle «quand un terme suppose pour son signifié et est pris significativement». C’est ce qui permet de distinguer la supposition personnelle de la supposition simple." p. 481


Le 28/ 02/ 2026 :

— 🤖 : Contester un des types de supposition d’Occam permet à Buridan de «reconfigurer» le terrain de la querelle des universaux autour d’une autre coupure décisive que celle d’Occam, en articulant nominalisme logique et stratégie institutionnelle.

  1. Simplifier la cartographie des modes de référence
    En refusant de garder, comme Occam, une supposition simple distincte au plan terminologique (et en la ramenant à la matérielle), Buridan tend vers un bipartisme net :
    • d’un côté, la supposition personnelle (usage «normal», significatif, référant aux choses ou signes signifiés) ;
    • de l’autre, une supposition impropre (matérielle ou dite simple), où le terme sert à parler du langage lui‑même.

Cette simplification renforce le contraste entre ce qui renvoie à des réalités (personnelle) et ce qui relève du métalangage (impropre), ce qui rend plus lisible la frontière entre sémantique réaliste et nominaliste.

  1. Déplacer la querelle sur le terrain du «sens littéral»
    L’économie buridanienne de la supposition s’inscrit dans une problématique propre : la définition du vrai/faux «de virtute sermonis», c’est‑à‑dire selon le sens littéral, propre, déterminé par l’usage commun.
    En réduisant l’arsenal des modes de supposition, Buridan peut :
    • mieux distinguer le sens propre (usage commun) et les sens impropres (techniques d’auteurs) ;
    • dire, par exemple, que «Homo est species» est faux au sens propre mais vraie au sens impropre de l’auctor, sans avoir à s’enfermer dans une mécanique trop fine de modes de supposition.

Autrement dit, le gain est de passer d’une topologie très sophistiquée des «types de supposition» à une topologie plus simple des régimes de lecture (propre / impropre) et de vérité.

  1. Gérer le conflit entre logique nominaliste et autorité des textes
    Le statut parisien de 1340 montre que le nominalisme occamiste avait débouché sur une pratique professorale agressive : déclarer «absolument fausses» des propositions d’auteurs dès qu’elles ne sont pas vraies selon la supposition personnelle.
    En resserrant la théorie de la supposition, Buridan peut affirmer :
    • qu’une même phrase peut être fausse au sens propre et vraie au sens impropre (selon l’intention de l’auteur) ;
    • qu’il ne faut pas la condamner «simpliciter», mais reconnaître cette pluralité de régimes.

Contester un type de supposition, ce n’est donc pas un détail technique : c’est ce qui permet à Buridan de proposer un compromis entre un nominalisme logique très fort et une éthique institutionnelle de la lecture, fondée sur un principe de charité.

  1. Se distinguer d’Occam tout en restant nominaliste
    Enfin, cette contestation permet de marquer son autonomie par rapport à Occam :
    • Occam avait réinvesti la supposition simple dans une architecture très articulée langage mental / langage oral / langage écrit.
    • Buridan, lui, montre qu’on peut être nominaliste sans reprendre telle quelle cette triade, en privilégiant une bipartition structurée par le critère «propre / impropre».

Le bénéfice est double : garder le cœur nominaliste (pas d’universaux réels) tout en adoptant une logique plus souple, mieux ajustée aux pratiques de lecture et d’enseignement à Paris."

- Que t'arrive-t-il ce matin, tu ne sais plus lire, qu'il te faille les lunettes de Perplexity ?

- Non, pas, mais le passage fait sept pages et faute de contexte, je ne comprenais pas l'importance qu'Alain de Libera accorde à Buridan et Albert de Saxe.

- Et maintenant ?

- J'ai l'impression qu'Occam, avec son rasoir, et "une pratique professorale agressive" a dû agacer sérieusement la hiérarchie cléricale (cf. lien) :

— 🤖 : La théorie d’Occam a été très discutée à son époque, mais il faut distinguer deux plans assez différents :

  1. la réception de son nominalisme logique et métaphysique, surtout dans les milieux universitaires ;
  2. les conflits très vifs avec la papauté, qui portent surtout sur la pauvreté franciscaine et la théologie, pas directement sur la sémantique.

Sur le plan ecclésial et politique

  • Occam est convoqué à Avignon et ses positions théologiques sont examinées : 51 propositions tirées de ses œuvres sont censurées, mais il n’y a pas de condamnation solennelle de type «condamnations de 1277».
  • Le vrai choc avec la papauté vient du conflit sur la pauvreté évangélique : le ministre général des franciscains, Michel de Césène, est en lutte avec Jean XXII, qui remet en cause la doctrine franciscaine de «pauvreté apostolique» (Christ et les apôtres sans propriété).
  • Occam est chargé d’examiner les constitutions de Jean XXII sur ce point, conclut que le pape tombe dans l’hérésie, et finit par s’enfuir d’Avignon en 1328 avec Michel de Césène, se plaçant sous la protection de Louis de Bavière.
  • Il rédige ensuite de nombreux traités politiques (par exemple le Dialogus) où il conteste la théorie de l’infaillibilité pontificale et soutient qu’un pape hérétique cesse d’être véritable pape.

Donc, oui : il suscite de très forts débats au sein de l’Église, mais sur la pauvreté, l’autorité du pape, l’hérésie, plus que sur la seule question des universaux.

Sur le plan philosophique et universitaire

  • Sa sémantique nominaliste (refus d’universaux réels, primat du langage mental, redéfinition de la supposition) introduit un type de désaccord nouveau dans le discours scolastique, en posant directement la question : «les termes communs signifient‑ils des natures communes ?» — à quoi Occam répond non.
  • Cette nouvelle façon de poser la question ouvre un front durable entre «réalistes modérés» (type Thomas, Scot) et nominalistes; elle influence profondément l’enseignement de la logique et de la métaphysique à Oxford puis à Paris.
  • Des auteurs comme Buridan et, plus largement, l’«école nominaliste» parisienne reprennent et systématisent ces innovations, au point que le nominalisme devient une option structurée dans les arts.

Réactions institutionnelles (Paris, XIVᵉ siècle)

  • À Paris, l’usage de la sémantique occamiste pour commenter les textes anciens conduit certains maîtres à déclarer «absolument fausses» (de virtute sermonis) des propositions d’auteurs, ce qui provoque des tensions.
  • Le statut de 1340 (souvent lié à Buridan) interdit précisément à un maître de dire qu’une proposition d’auctor est absolument ou littéralement fausse si elle n’est fausse que selon la supposition personnelle; ce texte vise à encadrer les dérives pédagogiques d’un nominalisme trop agressif dans l’interprétation des textes.

En résumé : la théorie d’Occam déclenche un important débat philosophique sur le statut des universaux et du langage, qui structure tout le nominalisme tardomédiéval, tandis que son engagement sur la pauvreté et contre Jean XXII ouvre une crise politique et ecclésiale majeure, sans déboucher toutefois sur une condamnation globale et définitive de son œuvre." (Voir détails et sources en suivant le lien  lien)

- Autrement dit, la rigueur d'Occam, qui se constate dans son oeuvre philosophique, reflète une attitude morale qui l'a poussé à s'opposer au Pape, et conduit à l'excommunion cf. ici. Il lui faudra la protection de Louis de Bavière pour assurer ses arrières, et d'autres s'inspireront de cette rigueur (cf. lien)

"— 🤖 : [...] Luther se forme dans un environnement occamiste (via Gabriel Biel, d’Ailly, etc.) et reste marqué, même quand il rompt avec certains éléments de cette théologie; des historiens parlent d’un Luther «resté en partie occamiste toute sa vie»" (Sources : lien)

Par ailleurs, déclarer que certaines autorités morales fort respectées disent des bêtises, a dû le rendre plus populaire auprès de ses élèves qu'auprès de ses pairs.

- Un peu comme Socrate à Athènes...

- C'est une image. En réaction, Buridan —enseignant laïc de la faculté de Paris dont il fût le recteur à deux reprises (cf. lien)— a un intérêt institutionnel à mettre un peu de graisse dans les rouages. 

- OK, merci pour le contexte, mais en résumé ?

- Buridan veut arrondir les angles en évitant les jugements trop radicaux d'Occam concernant certaines propositions d'auteurs. Cette attitude miséricordieuse n'est pas nouvelle et se trouve déjà dans la Somme théologique de Thomas d'Aquin (cf. lien), qui servira ensuite à préciser le rôle des confesseurs, pour aboutir au XVIe - XVIIe à la casuistique classique (cf. lien): 

"— 🤖 : [...] Donc, à l’époque de Buridan, l’Église dispose déjà d’un outillage assez fin pour graduer la responsabilité du pécheur en fonction de cas concrets, même si la «casuistique» n’est pas encore une discipline nommée comme telle."

- Tu nous fais un parallèle entre développement de la Réforme contre la casuistique et le développement de Buridan à partir d'Occam ?

- Ça permet au moins de donner un enjeu social à cette querelle scolastique autour des universaux, et j'ai besoin de stimulant pour continuer ma lecture...

- Et si tu y retournais ?

- Buridan attaque la distinction entre suppositions simples & matérielles du système ternaire d'Occam :

    Occam    
supposition Imposition voces   verbe
intérieur
Intention supposition
    ♡v   ♡i    
matérielle 2ème ♢v ♢i 2ème simple
  1ère ♧v   ♧i 1ère  

en regroupant les deux (i.e.: ♢i & ♢v), à la position ♢⚤ du schéma d'Aristote:

Buridan Aristote
régime de lecture prédicat   concepts
       
impropre universaux  
         
propre   quiddité   choses

Où il regroupe en ♧, tout ce qui se réfère au mode [⚤] chez Occam, à savoir les suppositions personnelles.

"Certains ont ajouté un troisième membre, qu’ils ont appelé supposition simple. Ils l’ont fait parce qu’ils croyaient qu’il y avait des natures universelles en dehors de l’âme, distinctes des singuliers. Ils ont donc dit qu’un terme commun supposait personnellement quand il supposait pour les singuliers mêmes, qu’il supposait simplement quand il supposait pour cette nature universelle, et qu’il supposait matériellement quand il supposait pour lui-même. Mais je crois qu’Aristote a détruit une fois pour toutes cette opinion dans le livre VIIe de la Métaphysique ; il faut donc supprimer cette supposition simple, au moins telle qu’elle est expliquée dans cette version.[...]
Certains disent qu’il y a supposition simple quand un son vocal suppose pour le concept selon lequel il a été imposé, et supposition matérielle quand il suppose pour lui-même ou quelque chose de semblable. On peut autoriser cela, mais je ne m’en soucie pas, car j’appelle l’un et l’autre «supposition matérielle
». (Cf. Jean Buridan, Lectura Summae logicae, IV, 3, 2 (texte cité d’après la transcription inédite d’Hubert Hubien)" p. 485

- Remarque comment, au fond du fond, resurgit toujours l'impossibilité de penser le rapport tout/ parties (en [♻]), pour le ramener à une dialectique un/ multiple (en [⚤])...

- C'est en cela qu'Occam et Buridan sont Nominalistes, n'est-ce pas ?

- Oui, mais Buridan referme l'avancé vers la sémiotique, en s'interdisant de juger la structure formelle d'un discours, qui garde l'opacité de la chose.

"Cette assimilation apparente des deux types de supposition témoigne, semble-t-il, de la même volonté de réduire la capacité référentielle d’un terme à un bipartisme strict : d’un côté, la supposition propre ou personnelle ; de l’autre, la supposition impropre (matérielle ou simple). C’est le cas au-delà du nominalisme, chez l’averroïste éclectique du XVe siècle, Paul de Venise, et dans le camp nominaliste même, chez Albert de Saxe, qui dans ses Questions sur Porphyre paraît, lui aussi, éliminer la distinction marquée par Occam entre les propositions du type de «Homo est species» et de « Homo est nomen»." p. 486

Tout ceci mène au statut de Paris de 1340, attribué à Buridan, qui stipule ceci :

  • "Que nul maître, bachelier ou écolier, qui fait cours à la faculté des arts de Paris n’ait l’audace de déclarer absolument fausse ou littéralement fausse (falsum de virtute sermonis) une proposition bien connue d’un auteur sur le livre duquel il fait cours.
  • De même, que nul n’aille affirmer qu’une proposition est absolument ou littéralement fausse, qui serait fausse selon la supposition personnelle des termes (Cartulaire de l’université de Paris, II, no 1042)." p. 487

Pour illustrer sathèse, Buridan va discuter l'interprétation de la proposition "Homo est species" par le Reale Pierre d'Espagne (pour qui l'universel "espèce" est en ♢ et le terme commun en ♢ /);...

"...lui donnant l'occasion d'un vaste exposé sur le vrai et le faux de "virtute sermonis" ou il recense et critique trois grandes opinions.

  • La première a , [...] assimile la vérité selon le sens littéral des mots à la «supposition première et principale», c’est-à-dire à la supposition personnelle [i.e.: en ], dénie toute valeur à l’usage linguistique et rejette comme «absolument fausse de virtute sermonis» la proposition admise par Pierre d’Espagne.
  • La deuxième, b , [...] le discours n’a pouvoir sémantique ou référentiel qu’en fonction de l’imposition et de l’usage [i.e.: en ]. Buridan rejette cette position, pour la raison qu’on ne peut, selon lui, identifier l’usage et le «bon» usage (l’usage des auteurs). Sa position propre est
  • la troisième opinion : c le sens littéral est le fruit d’une décision [i.e.: en ] comparable aux conventions linguistiques qui règlent les jeux de langage dans les disputes logiques pratiquées à l’époque.

C’est donc cette signification «communément admise», c’est-à-dire admise par une communauté linguistique (et professionnelle) déterminée, qui constitue le sens propre des mots, et c’est en fonction d’elle qu’il y a sens littéral, tout autre étant impropre. On peut ainsi dire, selon Buridan,

  • que la proposition «Homo est species » est vraie si elle est prise dans le sens impropre [i.e.: en ] qui est celui où l’entend l’auctor (ici Pierre d’Espagne), mais
  • qu’elle est fausse si elle est prise selon le sens littéral des mots, le sens propre, tel qu’il est déterminé par l’usage commun [i.e.: en ].

Conclusion, qui relève d’une sorte de principe de charité institutionnel : chaque fois qu’un auteur formule un énoncé susceptible de revêtir un sens vrai, même s’il est impropre, on ne saurait le refuser absolument sans faire preuve d’«entêtement» (negare simpliciter propositionem esset esse dyscolum et protervum) – une prescription plus nette que la critique occamienne des scriptores veteres, voilée en forme d’hommage." p. 487

- Donner pour "faux" le mouvement ♧, c'est rejeter ce qui précède, à savoir l'espèce en ♢; donc la doctrine Reale. Donner pour "vrai" une proposition ♢⚤ c'est accepter de disputer de toute théorie, en s'interdisant d'en condamner aucune... Il n'y a dès lors que des "échanges d'opinions".

Une conséquence logique à ceci :

"...la capacité d’«attraction» exercée par le prédicat intensionnel est bloquée par la quantification du sujet au moyen d’un syncatégorème (i.e.: ) appartenant au même genre grammatical que le sujet." p. 489

En effet, si le genre et l'espèce, comme l'accident inséparable, sont liés à la substance en ♢, pour les Reales, les autres catégories (additives) sont en ♢; indifférentes à l'existence, qui leur est attribuée par ♡  (cf. Duns Scot). Et de façon générale, nous avons distingué :

  • Les catégorèmes : ♧;
  • Les syncatégorèmes : ♡.

Donc, l'emploi d'un syncatégorème dans une proposition, ramène celui-ci à une proposition ♢𓁜𓁝♡, toujours possible (i.e.: 𓁝♡𓁜), en fonction des choix 𓁝♡𓁜 de l'Auteur.

"Le terme homme pris matériellement est du genre neutre, comme le mot omne. Il faut donc concéder la phrase «Omne homo est species» [i.e.: ], car son sens est : ce terme «homme» est une espèce (« Iste terminus homo est species »), et tout ce qui lui est semblable au niveau oral, écrit ou mental est une espèce. En revanche, cette proposition, «Omnis homo est species» [i.e.: ], est à refuser, car elle signifie qu’il n’est pas un homme ni une femme qui ne soit une espèce,[i.e.: en ♢] ce qui est faux. Cf. Albert de Saxe, Perutilis Logica, I, 13 ." p. 490

En résumé :

"Dans ces conditions, l’interprétation occamiste de «Homo est species» est reformulée dans l’école buridanienne, mais le fond de la doctrine d’Occam n’est pas remis en cause : par-delà les retouches de détail, le credo nominaliste reste le traitement de la ci-devant supposition simple comme simple usage métalinguistique." p. 492

Intuition et abstraction

"Dans le cours naturel des choses (c’est-à-dire abstraction faite d’une intervention divine provoquant en l’âme la connaissance singulière permettant de juger, en son absence, qu’une chose n’existe pas) [i.e.: 𓁝∅𓁜 ], la connaissance intellectuelle intuitive et l’appréhension sensible d’une chose singulière physiquement présente vont de pair [i.e.: ♡𓁜/𓁜 ]. À la question de savoir si «dans l’état présent» de l’humanité, «l’intellect» de l’homme «peut connaître intuitivement les sensibles», Occam répond sans hésiter : oui. La cooccurrence de l’appréhension sensible et de la connaissance intellectuelle du singulier ne pose pas de problème spécial, car celle-ci a une fonction spécifique à laquelle celle-là ne peut prétendre : c’est elle, et elle seule, qui engendre le jugement d’existence. Pour justifier l’existence de la connaissance intellectuelle intuitive, Occam n’a pas besoin de faire un long détour. Il lui suffit d’alléguer le principe selon lequel «c’est dans le même sujet», la même faculté cognitive, que doit se trouver et la «connaissance complexe» et « la connaissance incomplexe qu’elle présuppose»." p. 496

(a)- Pour comprendre cette cooccurrence de l'intellectuel et du sensible, il faut revenir au jugement d'existence, que nous avons vu chez Matthieu d’Aquasparta (cf.: "ici" dans #34) à partir de l'indifférence de l'essence à l'existence chez Duns Scot. Le concept d'existence venant d'Avicenne. Rappel : 

  • Chez Avicenne, dans une démarche R :
    • En ♢, les universaux sont indifférents à leur existence;
    • L'existence est dans le passage ♢;
    • L'intuition est dans le passage ♧𓁜/𓁜;
      • sous l'éclairage du donateur de formes 𓁝∅𓁜;
  • Chez Duns Scot, repris par Matthieu d’Aquasparta :
    • Les universaux en ♢ sont indifférents à l'existence;
    • L'existence d'un universel est un jugement (i.e.: un choix entre être/non-être soit  ♡𓁜𓁝♡, appliqué à une proposition : 𓁝♡𓁜;

Donc :

  1. On garde ici l'idée que l'intuition est de mode sémantique ♡, (i.e.: dans l'âme du Sujet) qui  forme un jugement sur une proposition ♢, soit 𓁝♡𓁜;
  2. La connaissance intellectuelle du singulier en ♧, passe par une proposition en  ♢, soit ♧𓁜𓁝 soumise au jugement de ♡;
  3. La rencontre formelle ou "cooccurrence" entre les deux connaissances s'exprime en ♢ par l'accord entre la proposition et son existence soit 𓁝𓁜.

- OK, mais ça, c'est l'approche de Duns Scot et Matthieu d’Aquasparta, pas celle d'Occam. 

"Tenant d’une «psychologie modulaire» au sens de J. Fodor, Occam traite l’âme sensitive et l’âme intellective comme «deux sujets cognitifs distincts». L’argument, moins tortueux que celui de Scot en faveur de la connaissance intellectuelle intuitive, est donc que,

  • si le jugement singulier d’existence [i.e.:  𓁝♡𓁜] et l’acte appréhensif incomplexe [i.e.:  ♧] appartiennent «au même module», l’intellect,[i.e.:  [⚤]
  • celui-ci doit avoir un accès direct aux choses singulières. [i.e.:  [♻]"

- Effectivement. Il semblerait qu'Occam revienne à une dualité dans l'âme du Sujet, et un parcours purement aristotélicien en R :

  • En ♡ : l'intellectuation;
  • En ♡ : l'âme sensible.

- Et l'intuition ?

- À ce que je comprends, Occam garde l'idée du jugement de Duns Scot, mais il oublie sa filiation avicennienne R, pour revenir à Aristote R. Il remplace donc 

  • L'intuition de l'existence chez Avicenne : ♧/ par
  • L'intuition de l'essence chez Aristote : /⚤ :
prédicat Avicenne
Aristote
Essence
   
quiddité Existant

Et ce retour à Aristote, va se concrétiser par une redéfinition en [⚤] des processus aristotéliciens de niveau [♻] :

"L’aspect le plus immédiatement visible de cette refonte de l’aristotélisme est la réécriture de la série sensation, mémoire/imagination, abstraction (universel d’expérience)/perception, intuition intellectuelle, qui, jusque-là avait, semble-t-il (si l’on accepte la réorganisation occamiste) alimenté plusieurs domaines de problèmes à la fois mal distingués et donc mal coordonnés." p. 496

"Tel que le reconstruit Occam, le processus cognitif se présente comme une «séquence causale complexe» : la chose sensible produit

  • a/ une sensation [i.e.: ♧], puis, à l’aide de la sensation,
  • b/ une intuition intellectuelle singulière [i.e.: "intuition éïdéïque des essences" b1 ♧], qui, à son tour, produit deux choses à l’intérieur de l’intellect [i.e.: b2 ♡/]:
    • c/ un jugement singulier d’existence (ou, «de façon plus générale, l’adhésion certaine à des propositions contingentes au présent») [i.e.: ♧] et
    • d/ un acte abstractif simple «indifférent à l’existence ou à la non-existence» de la chose. [i.e.: ♧]
      Cet acte abstractif est lui-même cause de
      • e/ la formation d’un habitus, [i.e.: ♢] c’est-à-dire d’une disposition, qui est une forme de mémoire intellectuelle, puisque c’est cet habitus qui, le cas échéant, permettra
  • f/ la réactivation de l’acte abstractif initial [i.e.: ♡/].

L’acte abstractif n’est pas l’abstraction de l’universel." p. 498

(b)- Pour éviter de paraphraser, je te propose ce circuit, construit sur R :

Occam R1
intentiones   choses
intuition intellectuelle
du singulier
  intuition éidéïque
des essences
c ↑ e  f
 
 b2
b1
d
    a

- À l'aide de son grand rasoir, Occam a donc coupé l'abstraction et l'actualisation d'Aristote, en [♻] pour ne garder qu'une intuition directe du singulier b1, et distinguer dans l'intellect deux types d'abstraction soit directe c, soit indirecte d. La cooccurrence dont il est question ici est le parallèle entre b1 et c.

La formation de l'habitus e, évite d'en référer au donateur de forme avicennien pour assurer le jugement du Sujet en ♡𓁜.

- Et dans la manoeuvre, l'abstraction en passant de [♻] en [⚤], évite toute discussion épineuse concernant la relation tout/ parties, n'est-ce pas ?

- Comme tu le vois, nous ne perdons pas notre fil rouge ! Toute la démarche est cohérente et permet ensuite à Occam de se concentrer sur ce que nous avons repéré comme R2

Occam R2
voces   intentiones
♡v   ♡i
♢v ♢i
♧v   ♧i

En résumé :

"... Occam redistribuait toutes les cartes. Il réglait le problème de la mémoire intellectuelle laissé pendant dans la tradition avicennienne, déplaçait la notion d’indifférence de l’essence de la sphère des choses à celle des concepts, ou plutôt des concepts interprétés comme actes d’intellection, mais il réglait aussi les (pseudo-) problèmes liés à la distinction, tirée par les médiévaux de Seconds Analytiques, II, 19, entre la formation de l’universel d’abstraction (induction abstractive) et l’intuition de l’essence dans sa séparation éidétique." p. 498


Le 02/ 03/ 2026 :

"Le point central de ce dispositif, dont on a donné jusqu’ici tous les éléments sauf un, est précisément celui qui reste à définir. Panaccio l’a remarquablement formulé : «Quel rapport y a-t-il entre l’acte-signe d’une part [i.e.: ♧], celui qui est l’élément constitutif de la proposition mentale [i.e.: ♢] et qui peut y recevoir une suppositio [i.e.: ♡], et d’autre part les actes intuitifs et abstractifs [i.e.: ♡/↑/]?» Dans le cas de l’abstraction, qui nous intéresse ici prioritairement, la réponse coule de source : l’acte d’abstraction est un catégorème conceptuel [i.e.: ♧], un nom commun susceptible en principe de signifier plusieurs entités singulières distinctes. Autrement dit : toute connaissance abstractive simple «est un terme général du langage mental»." p. 500

- Là, je pense que nous avons déjà mis tous les éléments de langage en place sur notre topologie pour suivre cette présentation...

- Suffisamment je l'espère pour comprendre l'importance d'Occam dans la construction de l'habitus Occidental. Mais avant cela, j'aimerais souligner la différence d'approche entre Duns Scot et Occam, concernant ce qu'il faut bien voir comme la "prise de conscience de l'objet", même si cette terminologie n'est pas d'époque.

- Tu veux faire référence à la dualité percept/ concept mise en évidence dans les travaux du neurobiologiste JP. Changeux ?

- Exactement, or, je vois chez l'un et l'autre l'idée d'une double connaissance intuitive et intellectuelle de l'objet qui m'y fait penser. Le principe général étant que l'on n'appréhende jamais un objet inconnu, mais qu'on le reconnait.

- C'était déjà dans la réminiscence de Platon...

- Sans doute, mais revenons aux parcours dont j'ai parlé en passant (cf. en (a) pour Duns Scot et en (b) pour Occam). La question est : où se fait la rencontre entre l'intuition et la représentation intellectuelle ? 

Duns Scot   Occam R1
intuition existence   intuition essence    
  /   i habitus jugement
    ↑   
jugement i    
  d abstraction
quiddité /   /i      

J'ai le sentiment,  que le jugement concernant l'existence de l'objet ne se situe pas au même niveau selon le parcours.

- Il faudrait préciser...

- Tentons ceci :

  1. Chez Duns Scot, et surtout Matthieu d’Aquasparta, si l'intuition porte sur l'existence de l'objet (cf. Avicenne) au sens de ♧𓁜/𓁜, alors le jugement porte sur la présentation "P" dans le double mouvement :
    • Intuition de l'existence de l'objet :  ♧𓁜/𓁜;
    • "P" existe-t-il ? : ♢𓁜𓁝♡⚤ ?
    • Oui "P" existe (choix du Sujet) : 𓁝♡𓁜

Dans ce premier cas, chacun des termes d'une proposition en ♢ "est", puisqu'ils sont tous définis à partir de leur quiddité ♡/. La question porte donc sur l'existence de cet assemblage comme unité (c'est la maison heptagonale d'Avicenne).

  1. Chez Occam :
    • l'intuition est ontologique : l'objet "est" ♡/ii𓁜;
    • "P" existe-t-il ? : ♢i𓁜𓁝 ♡i⚤ ?
    • Oui "P" "est" : 𓁝 ♡ii𓁜.

Dans ce second cas, les éléments de langage ♧i ne sont que des étiquettes dont seule l'expression globale ♢i (comme corbeau noir) peut "être" un sensible singulier. 

- Et donc ?

- C'est là que j'ai eu une intuition ce matin au réveil : le tour suivant R2 d'Occam est similaire à celui de Matthieu d’Aquasparta !

    Occam R2    
  Imposition voces   verbe
intérieur
Intention  
    ♡v   ♡i    
  2ème ♢v ♢i 2ème  
  1ère ♧v   ♧i 1ère  

Les passages (i/v)𓂀Occam et (/)𓂀Scot portent l'un sur l'essence des mots l'autre sur celle des choses, et ce qui est "présentation" chez Duns Scot, devient "représentation" chez Occam.

- Il y aurait un recul dans l'Imaginaire ?

- Oui, et le rattachement ontologique des mots aux choses en ♡i, initiant ♧v dans R2, permet ensuite soit de répliquer le processus de [⚤]v à [⚤]m, soit de juger une proposition en ♢v, en termes d'existence comme l'avait fait Duns Scot plus directement i.e.: 𓁝♡vv𓁜.

- Hum... C'est une thèse personnelle, mais nous sera-t-elle utile par la suite?

- Même si elle n'est pas pertinente pour l'instant, je gage que nous n'avons pas fini de discuter du duo essence/existence... Mais revenons au texte d'Occam lui-même :

"Il faut dire que tout universel, quel qu’il soit [i.e.: en ♢i], est bien une chose singulière, mais seulement au sens d’universel par signification [i.e.: en ♡i], c’est-à-dire parce qu’il est signe de plusieurs choses [i.e.: en ♧ii]. C’est ce que dit Avicenne dans la Métaphysique, livre V : «Une forme qui est dans l’intellect est en relation avec une multiplicité ; sous ce rapport, c’est un universel, puisque c’est une intention mentale dont la relation aux choses auxquelles elle se rapporte est invariable…» Et il poursuit : «Bien qu’universelle dans sa relation aux individus, cette forme, rapportée à l’âme rationnelle où elle est imprimée, est individuelle [i.e.: en ♡i]. En effet, elle n’est qu’une d’entre les formes qui sont dans la pensée.» [i.e.: l'habitus] Ce qu’il veut dire, c’est que l’universel est une intention singulière de l’âme elle-même, apte à être prédiquée de plusieurs choses [i.e.: en ♡i/v]. Autrement dit : c’est parce qu’elle est apte à être prédiquée de plusieurs choses, non pour se représenter elle-même, mais pour représenter la pluralité en question, qu’elle est dite universelle [i.e.: universalité en ♡i]. En revanche, en tant qu’elle est une forme qui existe réellement dans l’intellect, elle est dite singulière. Cf. Guillaume d’Occam, Summa logicae, I, 14." p. 499

- C'est un peu délicat à comprendre, mais remarque que :

  1. La singularité de l'universel est liée à son universalité en i et non à sa quiddité ♧i; et sa place en ♢ i⚤ est bien d'être le signe ♧ii⚤ de plusieurs choses ♡/i;
  2. Comme intention dans l'âme ♡i, il existe réellement et est dit singulier.

- Lâche le morceau, je sens que tu n'as pas tout dit !

- Mon intuition portant sur l'être de la parole, m'a renvoyé en écho la Sainte Trinité de l'Église : "le Fils —la parole de Dieu— Est". Ce que Dieu créé en ♧ , le Sujet le créé par la pensée en ♡i. Mais ce n'était rien d'autre qu'une pensée fugace, ne nous y attardons pas aujourd'hui. (Note 2) Revenons à Occam :

"Le cœur de la thèse d’Occam, ce qui fait que sa position est irréductible aux théories empiristes de l’abstraction, est que «le concept de l’espèce», disons le concept spécifique, «peut être abstrait à partir d’un unique individu». Cette thèse, seul Duns Scot l’avait auparavant approchée, en posant qu’une seule perception sensible suffisait pour que l’intellect puisse formuler les concepts universels correspondants. Mais elle prend chez Occam un sens différent." p. 501

- Ce qui me frappe le plus, c'est l'influence considérable sur toute la pensée occidentale, d'un dispositif motivé par le seul désir de surmonter l'incapacité à penser la relation tout/ parties. Un peu comme le tracé d'une autoroute est dévié pour éviter de perturber la reproduction d'une espèce protégée de grenouilles. Nous en avons maintes fois discuté, avançons.

"... ce que soutient Occam, ce n’est pas qu’une seule perception sensible suffit pour que l’intellect puisse formuler un concept universel, c’est qu’un seul acte de connaissance intellectuelle abstractive suffit pour former un concept spécifique." p. 501

- Où nous retrouvons les deux circuits parallèles de la cooccurrence ?

- Oui, ça vient confirmer notre comparaison de ce matin, comme d'ailleurs la suite du texte. J'en arrive à la conclusion d'Alain de Libera : 

"C’est pourquoi Occam présente la «première connaissance abstractive» engendrée par la connaissance intuitive (l’appréhension directe) d’un homme comme «une connaissance générale et commune à tout homme» (omni homini), non comme une connaissance de l’homme. Il s’agit d’une représentation schématique capable de fonctionner (c’est-à-dire de s’appliquer à tout homme) à partir d’un échantillon unique. Contrairement aux apparences, Occam n’est donc pas empiriste au sens où le sont les empiristes de l’âge classique. Le concept spécifique n’est pas pour lui le résultat d’une comparaison des individus entre eux, qui en dégage, en «abstrait», un certain nombre de traits communs." p. 504

C'est sans doute le point discriminant qu'il faut garder en mémoire.

- Très bien, nous sommes maintenant parés pour la suite : "La critique du Réalisme".

- Amen.

Hari

Note 1 :

- Il y a une petite difficulté technique concernant ta représentation : les deux mouvements sont de même niveau [⚤].

- Il faut que j'y réfléchisse. Je pourrais mettre un indice pour distinguer les 3 parcours au niveau [⚤]; par exemple : 

  •  α⚤ de Voces => αv⚤ ou en abrégé : αv.
  • ​​​​​​α⚤ de Intentiones => αi⚤ ou en abrégé : αi.

Autre possibilité: reprendre les étiquettes (A), (B)(C) & (D), qui nous ont servi à repérer les différentes définitions des mots et intentions hier. C'est une identification d'un carré par ses coins dans le sens horaire, que j'utilise avec Perplexity. Le problème est que j'utilise déjà cette notation pour le carré réduit : 

(A)   (B)
(C)   (D)

Ça facilite mes échanges avec l'IA car assez intuitif, mais c'est difficilement généralisable...

Pour l'instant, je vais garder l'écriture avec le niveau [⚤] et les indices, qui donne le maximum de renseignements sur la situation topologique du concept repéré, au prix d'une certaine lourdeur typographique...

Note 2 :

- On est pas loin du "cogito ergo sum"...

- Par curiosité, fouillons un peu le contexte de cette fameuse nuit du 10 novembre 1619, au cours de laquelle Descartes a eu son illumination :

— 🤖 : À ma connaissance, il n’existe ni chez Descartes, ni dans la grande littérature cartésienne classique, une lecture qui assume explicitement le cogito comme structure «trinitaire» (ego / cogito / sum) en analogie directe avec Père / Verbe / Esprit.  Autrement dit, ton hypothèse est philosophiquement très intéressante, mais elle n’est pas textuellement appuyée ni canonisée par les commentateurs de première main : elle relève d’un geste interprétatif créateur plutôt que d’une reconstruction philologique.[1][2][3][4]

  1. Ce que disent les textes cartésiens sur le cogito
    Dans les Méditations, le noyau textuel est la formule «ego sum, ego existo» et son corrélat : «quoties a me profertur, vel mente concipitur, necessario esse verum».[2]
    • Le texte insiste sur deux «faits» : que «je pense» et que «j’existe», et non sur une triade structurée ; la fonction grammaticale de ego n’est pas thématisée comme niveau distinct, mais comme sujet logique de l’énoncé.[3][2]
    • Dans les Réponses, Descartes assimile clairement le cogito à «cet énoncé» (hoc pronuntiatum), « ego cogito, ergo sum sive existo », discuté comme une proposition immédiatement évidente, non comme une matrice spéculative à trois « hypostases ».[2]

Les études classiques sur le cogito (analyses logiques, statut d’intuition, rapport au scepticisme) ne dégagent pas un schème triadique interne, mais plutôt :

  • soit un binôme acte de pensée / existence du sujet ;  
  • soit une structure argumentative (forme syllogistique implicite, type « tout ce qui pense existe ») qui reste binaire dans son contenu.[5][6][3]
  1. Rapport à Augustin et refus explicite d’un ancrage théologique
    Du côté d’Augustin, il y a bien une articulation forte entre intériorité, Cogito et théologie trinitaire, notamment dans De Trinitate ; plusieurs études montrent la proximité de motifs (indubitableté de soi, vérité intérieure).[1]
    • Mais Descartes, dans ses lettres, insiste précisément sur la différence : il revendique la dimension «purement rationnelle» et métaphysique de son cogito, distincte de la démarche théologique d’Augustin.[1]
    • Les commentateurs (par ex. ceux qui travaillent le dossier Augustin/Descartes) soulignent plutôt que Descartes «dés-théologise» le motif augustinien pour en faire un principe de philosophie première, coupé de la spéculation trinitaire.[1]

Cela va plutôt contre l’idée que Descartes ait voulu explicitement calquer la structure de son cogito sur le dogme trinitaire, même de façon cryptée.  

  1. Dimension jésuite / ignatienne : proximité de forme, pas de contenu trinitaire
    Les travaux récents sur l’influence jésuite et ignatienne mettent en avant :  
    • une parenté de forme entre les Méditations cartésiennes et les Exercices spirituels (retrait, examen de conscience, méthode, rôle du doute, recherche d’un «fondement» indubitable) ;
    • un climat trinitarien dans la prière ignatienne, mais il sert surtout à demander une «confirmation» de la décision, non à structurer conceptuellement le sujet.[7][8][9]

Ces études concluent plutôt à :

  • une proximité méthodique (méditation, doute, recherche d’un point fixe),  
  • sans affirmer que le cogito est conçu comme une « image » de la Trinité.[8][7]
  1. Où ton hypothèse est féconde… mais spéculative
    Sur un plan purement conceptuel, on peut bien sûr construire :
    • une triade ego (pôle personnel), cogito (acte ou «verbe» intérieur), sum (dimension ontologique comme « être »),
    • et la mettre en rapport analogique avec Père / Verbe / Esprit en tant que structure Sujet – Parole – Être‑relation.
    • Mais :
      • ​​​​​​​Descartes lui‑même ne lit jamais son cogito dans ce registre symbolique ou théologique.[3][2][1]
      • Les commentateurs de première main (historiens du cartésianisme, spécialistes du cogito) ne proposent pas, à ma connaissance, une exégèse qui légitime cette structure comme intention cartésienne ou comme clé de lecture reconnue.[4][2][1]

Donc, du point de vue d’une recherche «à partir des textes de Descartes et des études de première main», l’hypothèse ne peut pas être confirmée comme ayant un ancrage explicite ; elle devrait être assumée comme une construction herméneutique personnelle, possiblement féconde pour penser les rapports sujet/parole/être dans un horizon chrétien, mais non comme une propriété démontrable du cartésianisme.  

Si tu voulais néanmoins la travailler en philosophe, la question suivante serait : préfères‑tu que l’on cherche maintenant à formaliser proprement la triade ego/cogito/sum (hors Trinité) pour voir jusqu’où elle tient, ou que l’on examine quelques textes trinitaire augustiniens pour tester la pertinence de l’analogie de structure ?" (Sources : suivre le lien)

- La réponse est plutôt négative.

- Je ne m'attendais pas non plus à enfoncer une porte ouverte, mais il y a là quelque chose à fouiller : une opposition est déjà en soi l'indice d'une filiation... Et quand ce sera le moment, il sera toujours temps d'y revenir...​​​​​​​

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