3 Mars 2026
/image%2F0964014%2F20260303%2Fob_4258d7_95d9387e-cc20-4add-a94e-ee846ddbc887.png)
Le 03/ 03/ 2026 :
- Avant de nous lancer, une petite récapitulation du point où nous en sommes (cf. #37):
| Duns Scot | Occam R1↑ | |||||
| intuition existence | intuition essence | |||||
| jugement | ♧♻/♡⚤ | ♡i⚤ | habitus | jugement | ||
| ↑ | ↑ | ↑ | ↑ | |||
| ♢⚤ | ♢i⚤ | |||||
| abstraction | ↑ | ↑ | ↑ | abstraction | ||
| quiddité | ♡♻/♧⚤ | ♡♻/♧i⚤ | ||||
1/ Chez Occam, la cooccurrence des deux circuits de l'intuition (♧i⚤↑♡i⚤) et de l'intellection (♧i⚤↑♢i⚤↑♡i⚤) ramène le jugement sur la concordance des deux à une rencontre en l'âme 𓁝♡i⚤↑♡i⚤𓁜.
2/ Nous avons noté une évolution de Duns Scot à Occam.
| prédicat | ♡⚤ | ⇖Avicenne ⇙Aristote |
♡♻ | Essence |
| ↓↑ | ↓↑ | |||
| quiddité | ♧⚤ | ♧♻ | Existant |
3/ Au tour suivant R2↑ :
Occam reproduit entre la voix intérieure [⚤]i et les mots vocaux [⚤]v, le schéma qu'Aristote établit entre les choses [♻] et les mots [⚤].
| Occam R2↑ | ||||||
| Imposition | voces | verbe intérieur |
Intention | |||
| ♡v⚤ | ♡i⚤ | |||||
| 2ème | ↑♢v⚤ | ⇙ | ↑♢i⚤ | 2ème | ||
| 1ère | ♧v⚤ | ♧i⚤ | 1ère | |||
|
6. La révolution du XIVe siècle
|
- La cooccurrence fait que le concept d'essence vu chez Aristote en ♡♻ est ramené si je puis dire en ♡i⚤, ce qui liquide le niveau ♢♻ de toute utilité, puisque l'espèce et le genre sont ramenés en ♢i⚤. Ne reste plus en ♢♻ que la substance abstraite du sujet sensible et singulier en ♧♻↑♢♻, et les accidents substantiels, inséparables de cette dernière, comme la noirceur du corbeau.
"L’accident occamiste n’est pas une propriété au sens moderne du terme : certaines propriétés se «confondent avec la substance même», qui n’est pas le substrat informe de la théorie de l’essence matérielle telle que l’entendait, au XIIe siècle, Guillaume de Champeaux, mais une «essence individuelle déjà structurée indépen- damment de ses accidents». La structuration de l’essence individuelle ne réclame pas la présence d’un universel dans la substance même." p. 505
Ce qui permet de comprendre la thèse d'Occam exposée dans l’Expositio in Librum Porphyrii dont Alain de Libera commente certains théorèmes.
L’autre théorème fondamental de l’Expositio rappelle la redéfinition du concept de chose (res) opposée par Abélard aux réalismes du XIIe siècle :
La thèse positive d’Occam est que :
«Aucune chose imaginable n’est singulière en fonction d’un ajout quelconque. La singularité est une passion qui convient immédiatement à chaque chose, car
- Je ne sais pas si comme moi, tu es impressionné par les efforts déployés pour éviter de penser la dualité Tout/ Parties ?
- Tu te répètes.
- Sans doute, mais il y a bien une cause de cette forclusion, non ? Je vois bien les symptômes, mais la cause doit être d'une importante vitale pour justifier un tel investissement intellectuel, et pendant pratiquement deux millénaires, en remontant à Parménide! (Note 1)
- Tu ne trouveras pas maintenant, continue plutôt ta lecture.
"La réponse occamiste au problème des universaux est donc simple et cohérente. Aux trois questions de Porphyre, qu’il a lui- même reformulées, Occam répond :
- Désolé de ce travail au point de croix, qui me permet de vérifier que notre représentation topologique est cohérente et ne tord pas le sens du texte. Continuons :
"La réfutation de Platon n’est pas la préoccupation centrale d’Occam, qui ne le connaît ni plus ni moins que ses contemporains ou ses prédécesseurs. Il y a cependant chez lui de quoi caractériser une position platonicienne, formée par trois thèses que Panaccio caractérise ainsi :
Il faut replacer ces 3 thèses sur le schéma de Platon : (cf. : #23)
| Platon | ||||
|
Formes/ οὐσία (ousia) |
[⚤]♡ | ← | [♻]♡ | |
| Séparation | ─ | ⇘ | ─ | T2 |
| Sensible | [⚤]♧ | ← | [♻]♧ | T1 |
| Multiple | T3 | Un | ||
- Ce n'est pas direct, parce que les termes évoluent entre Platon et Aristote (la substance renvoie chez Platon à οὐσία), et que les trajets sont orthogonaux, mais enfin, en repensant aux abeilles de Socrate dans le Ménon :
Ceci dit, tu vois que les 3 thèses définissent un cheminement [⚤]♧←[♻]♧/[⚤]♡ (lire de droite à gauche).
La thèse T2 est évidemment celle qui est réfutée en premier par Aristote, puisqu'il place les fantasma en ♢♻, avec l'abstraction de la substance du sujet sensible en ♧♻↑♢♻ et la logique comme articulation des signifiants en ♢⚤. Ce que j'ai appelé un "mode syntaxique ♢".
"Sur ces trois thèses, la plus platonicienne est évidemment T2 . Occam ne la discute pas, par quoi il montre que, comme beaucoup de ses contemporains, il tient pour suffisante la critique aristotélicienne et averroïste des Formes séparées.
La thèse T1 est discutée comme le trait commun à tous les réalismes dits modérés, qui, précisément, rejettent T2 . Ce qu’il met en cause, c’est donc plutôt le «présupposé platonicien» PP qui inspire les réalistes modernes qu’à toute abstraction intellectuelle justifiée doit correspondre une séparation dans l’être." p. 508
La thèse T1 :
- La manoeuvre d'Occam consiste à voir l'essence des universaux, comme pur produit de l'âme du Sujet, c.-à-d. en ♢⚤. Il y a donc dans les universaux en ♢♻ des Reales une coupure ♢♻↑♡♻/♧⚤ qui disparaît chez Occam.
- Qu'entends-tu par Réalisme modéré ?
- Le fait que seuls les sujets sensibles gardent cette coupure : ♧♻↑♡♻/♧⚤. Occam peut le concéder, puisque l'important pour lui est la singularité de l'essence de l'objet.
La thèse T3 :
"L’élément «aristotélicien» tient au fait que, pour les réalistes, l’universel est à la fois
C’est donc contre l’universel in re, celui que Gilles de Rome appelait nommément «l’universel selon Aristote», qu’Occam concentre ses critiques, les divers réalismes critiqués partageant le présupposé qu’à deux concepts distincts doivent correspondre deux entités distinctes potentiellement, formellement ou réellement." p. 508
- Je ne suis pas convaincu de "a" comme aristotélicien, ce serait plutôt platonicien... La démarche d'Aristote est immanente, et la substance est "abstraite" de la chose ♧♻↑♢♻ pas l'inverse, non ?
- Attention ! La cause chez Aristote ne correspond pas à un mouvement d'un point de départ vers un point d'arrivée, repense à une armée en déroute qui se fige. L'abstraction marque le passage de la potentialité en ♧♻ à l'immobilité considéré comme l'état actuel en ♡♻. En ce sens, les catégories, et universaux, abstraits du sensible ♧♻↑♢♻, quoique "potentiels", sont plus stables que les sujets sensibles. Ils en sont "la cause" dans la mesure où l'on discerne le sensible fluctuant, "à travers eux". De même qu'à l'étage ultime ♡♻, l'essence est la cause finale du sensible parce qu'immobile ou actuelle. Maintenant, "b", l'universel est également "dans la chose", puisqu'il en est extrait ! Voyons maintenant en détail:
"trois séries de critiques ordonnées en fonction de la timidité (croissante) de l’adversaire :
Critique du réalisme grossier :
"Le réalisme grossier affirme à la fois la distinction réelle du singulier et de l’universel, et l’inhérence réelle de l’universel dans le singulier : l’universel est une chose intrinsèque et essentielle aux choses singulières auxquelles il est commun et réellement distinct d’elles (In I Sent., dist. II, quaest. 4) : «L’homme universel, l’espèce humaine ou l’humanité, est une chose qui existe réellement hors de l’esprit, réellement dans les hommes singuliers, et qui est réellement distincte d’eux. »
[...]
le réalisme grossier s’enferme dans un dilemme qu’Occam met clairement en lumière : on ne peut sauver à la fois l’unité et l’inclusion de la chose universelle."
- Je n'insiste pas, nous sommes ici au coeur de l'impossibilité de penser la relation Tout/ Parties.
"Le réalisme subtil est la doctrine scotiste de la distinction formelle. Dans la version qu’en discute Occam, le réalisme subtil soutient que la nature commune, par exemple l’humanité, devient un ceci, haec, c’est-à-dire une nature individuée, par l’ajout d’une différence contractante (differentia contrahens), qui l’individue dans le procès de l’haecceitas.
Grâce à cet ajout de la différence contractante, la nature commune possède dans le singulier une unité qui n’est pas réductible à l’unité du singulier : l’unité de l’être- homme dans Socrate est une «unité moindre» (minor unitas) que l’unité numérique de Socrate." p. 511
Il faut revenir à Duns Scot (cf. # 35) et la distinction entre "unité réelle" et "unité numérique", pour comprendre de quoi il retourne...
La thèse d'un "ajout" (differentia contrahens) en ♢♻ pour passer de l'espèce "Homme" en général, à l'Homme dans Socrate (haec), qui suit en quelque sorte Avicenne en R↓, conduit cette distinction entre le singulier en l'espèce ♢♻ "moindre" que le singulier en ♧♻... Là encore, on voit l'artifice pour éviter de considérer le rapport tout/ parties.
L'incohérence de cette double singularité invalide le procédé dès qu'exprimé en termes logiques (en [⚤])...
Purs exercices de virtuoses, que nous avons déjà ressassés... Je passe.
- Nous arrivons ici à une thèse canonique de la seconde moitié du XIVè siècle, "où la nouvelle manière de philosopher (via moderna) a puisé l’essentiel de son appareil conceptuel. On peut caractériser cette position moyenne par la thèse nominaliste d’Albert de Saxe."
Le point est intéressant, car il écarte explicitement le rapport du tout et des parties (en ♢♻) :
"L’expression «qui ne font pas partie les unes des autres» répond à l’argument méréologique (rapport tout/parties) soulevé dès le XIIe siècle (cf. supra, Ars Meliduna : «Qu’y aurait-il de plus absurde que d’admettre que les universaux sont dans le doigt, le nez ou le postérieur d’un âne !»). La thèse d’Albert est que, même si, en fonction d’une seule imposition, un terme signifiait plusieurs choses qui fissent partie les unes des autres, il ne serait pas pour autant nécessaire que ce terme fût commun.
De par sa seule imposition, le terme «Socrate» signifie plusieurs choses qui font partie les unes des autres, il n’en reste pas moins un terme singulier. La prémisse se démontre ainsi : appelons a le doigt de Socrate et b le reste de son corps. Socrate n’est autre que la totalité de l’agrégat formé par a et b. Supposons maintenant que l’on coupe ce doigt et qu’on le sépare du reste, à savoir de b : Socrate continuerait d’être et d’être signifié par le terme Socrate sans qu’il y ait lieu de l’imposer à nouveau pour signifier Socrate, et pourtant, tout en en ayant fait partie, ce Socrate-là ne serait plus identique au Socrate qui était à la fois a et b." p. 517
Nous sommes ici dans une approche ensembliste en ♢⚤ où a et b sont des billes singulières et Socrate-Homme UN sac de billes, soit "un universel qui tient lieu des choses" au sens propre...
"Albert souligne qu’il ne peut y avoir de prédication réelle, plus exactement de pro- position dans les choses. Albert souligne, après Occam, que les substances ne «peuvent entrer dans des propositions», parce que, s’il en était ainsi, «il s’ensuivrait qu’une proposition pourrait être composée d’un sujet qui serait à Paris et d’un prédicat qui serait en Angleterre»." p. 518
"Le point de départ est qu’il existe une relation d’ordre (ordo) dans le domaine sémantique : le langage parlé ou écrit n’est qu’un instrument ordonné à la pensée conceptuelle. Pour Burley, le logicien n’a pas affaire prima facie à des signes linguistiques [i.e.: ♧⚤] ou non linguistiques [i.e.: ♧♻], mais à des concepts [i.e.: ♢⚤]." p. 518
- La notion d'ordre découle des axiomes de Peano, en lien étroit avec la théorie des ensembles. Jusque-là, tout va bien.
- Oui, mais le réalisme tient au report de cette structure discursive de rem [⚤] au domaine de la chose en re [♻].
"À leur tour, les concepts renvoient à une structure réelle. Chaque terme catégorématique [i.e.: ♢⚤] a un correspondant dans le réel [i.e.: ♢♻]. Le signifié ultime des propositions mentales (in conceptu) doit être lui-même quelque chose de réel. Ce quelque chose (aliquid) est ce que Burley appelle propositio in re." p. 518
- Alain de Libera rattache ce Réalisme à Kant, et ensuite à Russel ainsi résumé par Quine :
"«Le monde contient des choses non linguistiques qui sont semblables aux phrases et affirmées par elles.» Cf. W.V.O. Quine, «Russell’s Ontological Development», in Essays on Bertrand Russell, ed. E.D. Klemke, University of Illinois Press, 1971, p. 11.»" p. 520
Russell est essentiellement logicien et ensembliste, Ce qui peut être vu comme l'aboutissement d'un développement commençant chez Gauthier Burley par cet axiome, non ?
- Certes, mais considère la suite : Gödel ayant démontré l'incomplétude de tout langage fermé sur lui-même en [⚤], il s'ensuit qu'aucun lange ne peut "comprendre" le réel en [♻], et si Russel a connu et commenté ces théorèmes d'incomplétudes, il semble qu'il n'en ait pas saisi toute la portée... (voir lien)
- OK, te voilà revenu à ton dada, mais peux-tu donner la parole à Alain de Libera pour clore ce chapitre ?
"Les réalistes médiévaux sont toujours réalistes au sens moderne du terme – celui de Kant. Les nominalistes se voient reprocher une certaine forme d’idéalisme incompatible avec leur prétention à assurer, eux aussi, un réalisme gnoséologique direct. On ne peut fonder une connaissance des choses sur une science des signes. À la fin du XIVe siècle, chez les réalistes d’Oxford, la notion de praedicatio a parte rei sera donc ouvertement regardée comme primitive par rapport à la prédication linguistique (a parte terminorum), la prédication des termes n’étant que le signe de la prédication réelle." p. 519
Posture qui perdure jusque dans la pensée de certains scientifiques modernes, persuadés que leurs théories décrivent des "lois naturelles".
- Amen
Hari
Note 1 :
Par curiosité, j'ai cherché du côté psychanalytique, pour tomber sur l'idée de "déréalisation". L'une des défense d'un patient pouvant le conduire dans une voie psychotique à canaliser son angoisse en construisant des théories. Avec tout un spectre de possibilités. Voir la discussion avec Perplexity en suivant le lien.