Angoisse enfantine

Publié le par Hari Seldon

Angoisse enfantine

En conversant sur Mediapart, je me dis qu'il est peut-être temps de faire ce billet, sur mes propres pulsions (ou tout du moins la représentation que j'en ai), par lesquelles je m'explique à moi-même ce qui me pousse à faire les développements que j'essaie péniblement de partager sur ce blog.

Cette introduction fut finalisée en 2012, c'est dire que j'ai quelque peu évolué depuis, mais je n'ai rien trouvé à y redire, après relecture.

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Chacun de nous se définit par un manque, une aporie originelle qui l'obsède et s’enkyste en lui, comme le grain de sable au sein d’une perle. Chacun tourne autour de ce trou noir qu'il a dans le cœur, définitive absence, mais cause première de ses actes et de ses pensées.

Celui-ci tentera de résoudre un problème de communication en multipliant les partenaires; cet autre aspira au pouvoir parce que timide et peu assuré, ce dernier cherchera à posséder et "avoir" de peur de ne pas "être" assez. Difficile de définir soi-même son problème, de débusquer l'attracteur étrange de sa propre vie.

Pour ma part, j'ai gardé un souvenir très vif de l'instant où mon angoisse se révéla, sans artifice, sèche et pure comme la mort.

J'avais sept ans, et accompagnais ma grand-mère au long des rues vides et rectilignes de Rochefort sur Mer, en Charente Maritime.

Ville sinistre à mes yeux, synonyme de vacances ennuyeuses auprès d'une femme veuve et solitaire, de promenades au long de rues mortes, entre jardin de la marine, et mail de l'hôpital militaire. La porte de cet enfer muet, c'était la gare, par laquelle j'arrivais de Niort, laissant derrière moi les souvenirs d’un monde rural, familial et protecteur, pour échouer dans ce cauchemar ordonné par Richelieu, écrasé du soleil d'août, alimenté en vieillards par la Sécurité Sociale.

C'est donc là, lors d'une de nos promenades sans but que je lui posais la question que les lieux m'inspiraient:

  • "Dis, mémé, qu'est- ce que l'on devient après, quand on est grand ?"
  • "Et bien, on vieillit"
  • "Oui, mais après ?"
  • "Après ? Et bien on meurt."
  • "Tout le monde?"
  • "Oui, tout le monde".

Je ne peux garantir l’exactitude des paroles échangées, mais leur sens, la rigueur sans détour de la réponse m'ont marqué à jamais. J’ai gardé un souvenir précis de l’endroit : nous étions très exactement rue du Docteur Pelletier, sur le trottoir de droite en descendant vers la rue Victor Hugo où habitait ma grand-mère. Pas loin sur le trottoir d’en face s’élevaient, incongrus, les vestiges d’un blockhaus reconverti en centre de la Croix Rouge.

Dans mon souvenir, cet instant est intimement lié à la lumière sans ombre du soleil brûlant cette ville tracée au cordeau. Adolescent, lisant l’Etranger (Camus, 1942), j’imaginais Alger la blanche, baignée de cette même lumière et j’en vins, comme Meursault son héros, à associer le soleil à mon sentiment d’alors.

J’ai bien conscience qu’il ne s’agit ici que d’un mythe personnel :

« … que le passé n’exerce d’influence sur le présent que par l’intermédiaire de l’interprétation présente du vécu passé. Si tel est le cas, alors la signification du passé n’est plus une affaire de « vérité » et de « réalité » mais bien l’angle sous lequel on choisit de le voir ici – maintenant. » (Watzlawick, 1985) p. 107.

Toujours est-il que ce souvenir, je l’ai décrit pratiquement dans les mêmes termes à quinze ans d’écart. Je viens en effet de retrouver par hasard (semble-t-il), au fond d’un disque dur longtemps oublié, une première version de ce texte, que j’ai écrit il y a peu, pour ce préambule. Si ce n’est la «réalité», c’est tout au moins une représentation «stable» qui m’aide à me représenter.

Pour exorciser une angoisse sourde se développant en moi depuis un certain temps, je venais, par mes questions, de la cristalliser en peur de mourir. Un grand froid m'envahit et je crois bien qu'alors je me suis révolté. Du plus profond de moi-même je refusais cette mort. D’abord je me liquéfiais sous le coup de cette peur. Mon sang reflua, je ressentis comme un vide dans le ventre, ce que les anglais appellent avoir des "papillons dans le ventre», mes jambes me portaient à peine. Ensuite, ma réaction de rejet se traduisit par une plus grande attention à moi-même. En réagissant contre cette dissolution, je me rassemblais autour de mon refus.

Son objet importait moins, finalement, que l’acte lui-même. Ce refus instinctif de l’anéantissement me constituait face au monde.

J’éprouvais l’intuition de Descartes, dans un contexte un peu différent. Ma certitude d’exister venait tout simplement de ma peur de mourir : si je refuse de ne plus être, c’est bien parce que je suis.

Cette attitude affectait ma façon de voir ce qui m’entourait. Tout devenait plus net autour de moi et d’une certaine façon j’étais plus "présent", attentif. Le trottoir révélait très nettement les détails de son pavage, les bâtiments imposaient leur masse, hachés d’ombre profonde par le soleil cru, leur odeur de pierre sèche se mêlant à celle du mol l’asphalte de la chaussée. La main de ma grand mère se faisait plus pesante, elle acquérait la densité d’un objet étranger tandis que je m’en séparais à jamais. Je ne m’étais jamais senti aussi présent à moi-même face au monde que dans ce moment de lutte.

L’été durant, j’ai dormi recroquevillé dans mon lit d’enfant, espérant ainsi arrêter de grandir, mais cette première réponse ne se révéla pas très appropriée.

Plus tard, vers dix ans, je passais mes jeudi solitaires à dévorer les livres du «Rayon Fantastique» que mon père laissait trainer dans son bureau, à portée de main. Ce n’était pas une pièce bien structurée, plutôt un débarras encombré d’une planche à dessin, d’une bibliothèque en merisier sec aux portes vitrées et de quelques étagères en bois brut fixées au mur. Je restais là des heures, confiné dans cette pièce à parcourir l’espace. Puis, je ne sais plus à la suite de quelle lecture j’appris qu’il est impossible d’aller plus vite que la lumière, que mes rêves étaient morts. Je ne serai jamais pilote de fusée. Ce fût une seconde frustration : limité dans le temps, je ne pouvais plus m’évader dans l’espace et j’éprouvais intimement cette remarque de Lévi-Strauss :

«Notre monde devient trop petit pour les hommes qui l’habitent» (Lévi-Strauss, Race et Histoire, 1952)

J’ai continué à lire ces roman de «space opéra», mais j’y recherchais des dépaysements plus complexes qu’un simple «road movie». Je me passionnais en particulier pour le Monde des non-A de Van Vogt. Que la philosophie non-A envisage l’espace sous un autre angle, et permette des déplacements instantanés (la similarité[1]), voilà une voie prometteuse pour un enfant rêveur !

Le cycle «Fondation» d’Asimov vint ensuite. Il m’a fallu longtemps pour comprendre les raisons qui m’attachèrent si fortement à cette saga que je relus en boucle pendant des années. Terminus est une planète quelconque, située au fin fond de l’Empire galactique. Le cycle Fondation est l’histoire de cette planète et de son irrésistible montée en puissance, au sein d’un empire en pleine décadence. Sa force est d’être dans les dispositions idéales telles que définies par la «psycho histoire» du professeur Hari Seldon, figure tutélaire du roman. Comme Sun Tzu dans son Art de la Guerre[2], Hari Seldon s’intéresse aux conditions de développement de l’action. Il n’y a donc pas de héros au sens grec du terme dans l’histoire de Terminus, simplement des gens malins, sachant tirer parti des circonstances, une sorte d’approche taoïste matinée de mètis grecque. Le processus de cette évolution passe par des «crises» (les crises Seldon). Le développement historique de Terminus est donc marqué par une suite de crises en cascade qui se résolvent pour ainsi dire d’elles-mêmes, avec l’assistance de héros accoucheurs. Comme le dit Sun Tzu : le bon général n’est pas connu car il n’a pas eu à livrer bataille. Au fil des romans, la trame du récit devient plus complexe et Asimov rattache in fine le cycle «Fondation» à celui des «Robots».

Mon désir se portait sur cette pure science-fiction qu’était la psycho-histoire, et Hari Seldon, son inventeur romanesque fut en cela ce que René Girard aurait nommé mon médiateur externe[3].

L’analogie évidente entre Terminus et notre propre Terre m’invitait à un changement de perspective concernant notre place dans le monde. Nous avons l’habitude de considérer notre planète comme un système clos, au sein duquel nous serions au sommet de l’évolution.

Et si nous n’étions qu’à l’aube du processus de sélection naturelle et non à la fin ?

Imaginons que nous n’ayons franchi qu’une épreuve liminaire ; que la compétition débute maintenant. Imaginons l’éveil de l’homme à la conscience comme le prélude à l’éveil de la Terre à sa propre conscience, prélude à la constitution de la noosphère de Teilhard de Chardin[4]. Alors, l’unité signifiante n’est plus l’Homme mais la Terre, organisme élémentaire en compétition avec les planètes voisines (estimées à 50 milliards dans la seule voie lactée). Imaginons enfin que pour survivre la Terre elle-même doive s’associer pour former un organisme pluri-planétaire et ainsi de suite, de strate en strate, jusqu’à penser l’Univers en son entier comme une seule entité vivante en devenir.

Vu sous cet angle, notre destin individuel perd de son importance, et s’il n’y a pas de salut individuel, pas d’échappée solitaire possible, recherchons les conditions d’une évolution collective. L’important n’est plus d’assurer la survie individuelle, ni même celle de l’espèce, mais d’accélérer l’évolution de la société pour véritablement faire de la Terre une sorte de Gaïa (c'est-à-dire, comme dans le dernier tome de Fondation, une planète consciente d’elle-même) et être sélectionnés pour rester dans la course au stade suivant de l’évolution.

C’est par ce renversement de perspective, cette fuite en avant, qu’adolescent, je pus surpasser mes angoisses enfantines.

Sans avoir pleinement conscience de ce processus, je me focalisais très tôt sur une psycho histoire fantasmée et recherchais longtemps les fondements d’une théorie permettant de comprendre le fonctionnement d’une société, et surtout d’en accélérer une évolution harmonieuse.

Tout ceci a mijoté pendant mon adolescence et j’alimentais ma rêverie de tout ce qui pouvait de près ou de loin s’y rapporter. Je m’intéressais à la cybernétique, à Teilhard de Chardin, au structuralisme, au macroscope[5] de Rosnay et d’une façon générale, à tout ce qui tournait autour de la «complexité» d’Edgar Morin[6]. Par ailleurs, mes études d’ingénieur me firent m’intéresser à la thermodynamique. J’y voyais le modèle en physique de ce que pourrait être la psycho histoire pour les sociétés !

En 1974, j’écoute par hasard une interview de Raymond Abellio à la télévision. Il y est question de son dernier livre «La structure absolue»[7]. J’étais complètement en phase avec lui et aurais pu répondre à sa place aux questions qu’on lui posait. J’avais trouvé en cette «structure absolue» l’atome élémentaire de toute perception, susceptible d’être traité mathématiquement pour représenter les liens sociaux. J’avais trouvé le chaînon manquant entre la thermodynamique et la psycho histoire !

J’ai effectivement utilisé la structure absolue pour définir une organisation comme une sorte de machine symbolique[8], se chargeant de sens et diminuant son entropie en respectant le 2ème principe de la thermodynamique. Je pensais alors être pratiquement au bout de ma quête, mais il s’avéra très vite que ce n'était qu’un début.

En premier lieu, mon travail se heurtait de front à un problème de communication. J’abordais à la hussarde le domaine des sciences humaines avec un outil ne leur appartenant pas, et il me faudra attendre de lire Lévi-Strauss ou Lacan pour me rassurer sur la possibilité d’un tel lien. Plus souterrainement peut-être, mon approche pouvait heurter des croyances philosophiques ou religieuses. Lorsque par exemple j’envoyais mes résultats à Jacques Tonnelat[9], dont j’avais utilisé l’approche thermodynamique dans mes développements, il m’écrivit en retour pour m’interdire de le citer comme source car il s’opposait absolument à l’idée que l’on puisse limiter la liberté humaine en la confinant dans une formule mathématique.

J’avais la malchance de rêver hors des clous, La sanction était sévère. Je ne pouvais pourtant pas renoncer car à force d’orienter mon attention, cette façon de voir le monde marquait, signait la conscience que j’en avais, elle me définissait. Inutile de se débattre devant une telle malédiction, je pouvais tout juste me consoler en fredonnant le refrain de la chanson de Jacky :

«Être une heure une heure seulement

Être une heure une heure quelquefois

Être une heure rien qu'une heure durant

Beau beau beau et con à la fois» (Jacques Brel)

Faute d’un médecin pour me guérir (guérit-on de l’angoisse de mourir?) ou d’un auditoire pour partager mes rêves, la dernière possibilité me semblait alors de m’employer à dégauchir ma conscience : qu’elle devienne le plus limpide possible, lisse comme le miroir d’un lac, pour y dissoudre mon angoisse avec ce Moi qui la porte. L’approche Bouddhiste m’attirait et je m’y essayais bien sûr, mais le chemin proposé était culturellement si éloigné de mon horizon que je ne pouvais m’y conformer sans résistance. Ma voie est à l’évidence occidentale, et je n’ai pas l’usage d’un gourou en robe safran. Passer par tout un folklore orientaliste me forcerait à gauchir ma conscience plus qu’elle ne l’est déjà, ce n’est pas - pour moi du moins - le plus court chemin vers la contemplation de la vacuité.

Il me fallait donc reprendre mon travail, justifier mes choix épistémologiques, et surtout, surtout, nettoyer, simplifier à l’extrême les concepts, les outils employés.

Mon point de départ, c’était la structure absolue d’Abellio. Or, à force d’y revenir encore et encore, je sentais croître un malaise que je mis du temps à définir précisément.

En fait, lorsqu’il utilise sa structure pour modéliser les rapports humains, Abellio est de facto au-dessus de la situation qu’il décrit, il s’en extrait. Il se situe hors du champ de son discours, ce qui d’une part pose la question de sa complétude, ensuite élude la genèse de la situation qu’il met en scène et pour tout dire, relativise cette structure dite «absolue»:

«Prenons le domaine de la constitution des fonctions sociales, avec ses différentes pratiques, capitalistes, socialistes, libérales ou dictatoriales, etc... Pour étudier un tel champ de façon objective, il faut être suffisamment compétent en matière de politique et d'économie et savoir déjà distinguer, par exemple, l'administration des choses et le gouvernement des hommes…». (Abellio, Juin 1981)

En faisant appel à une vague «compétence», supérieure, principe d’autorité étrangère au discours qu’il fonde, Abellio prête le flanc à une critique que Derrida adresse à Husserl (dont se réclame Abellio, aussi bien que les structuralistes) :

« Husserl tente donc sans cesse de concilier l’exigence structuraliste qui conduit à la description compréhensive d’une totalité, d’une forme ou d’une fonction organisée selon une légalité interne et dans laquelle les éléments n’ont de sens que dans la solidarité de leur corrélation ou de leur opposition, avec l’exigence génésiste, c'est-à-dire la requête d’origine et du fondement de la structure. On pourrait montrer pourtant que le projet phénoménologiste lui-même est issu d’un échec de cette tentative ». In « genèse et structure » et la phénoménologie (Derrida, 1967) p. 233.

Mon rêve ne pouvait pas se laisser enfermer dans une sorte de guide de bonne gestion à l’usage des entreprises ou d’une idéologie nouvelle : il fallait expliciter la genèse de la structure par son usage même, sans principe extérieur. Il ne s’agit pas d’un message quelconque à trouver ou transmettre, mais de vider et épurer la forme même du message.

« Trente rayons convergent au moyeu, mais c’est le vide médian qui fait marcher le char. On façonne l’argile pour en faire des vases, mais c’est du vide interne que dépend leur usage. Une maison est percée de portes et de fenêtres, c’est encore le vide qui permet l’habitat. Lao Tseu (Tseu, Vème siècle av J.C.).[10]

Pour éteindre mon angoisse originelle, il me fallait comprendre pourquoi j’étais là, pouvoir me mettre en scène personnellement dans un schéma d’ensemble que je me proposais de développer, mais qui devait absolument trouver sa légitimité hors de moi. Et ce drame personnel, je le voyais plutôt comme une conséquence d’un jeu immémorial entre le hasard et la nécessité[11], aussi primitif que le codage de notre ADN par deux couples de molécules complémentaires[12]. C’est ce fil-là qu’il me fallait suivre.

On façonne l’argile pour en faire des vases, mais c’est du vide interne que dépend leur usage.

Je suis intellectuellement en harmonie avec Lao Tseu, mais lorsque le sage indique la Lune du doigt, l’occidental que je suis focalise d’instinct son attention sur le doigt, s’intéresse à la technique de la poterie, plus qu’à son usage. C’est Lévi-Strauss, en analysant la pensée mythique qui m’indiqua une solution de continuité. Maintenant que d’une certaine façon, je comprends mieux la poterie, j’espère pouvoir abandonner ce savoir-faire, le ficeler dans ce livre pour qu’il m’échappe et aille vivre sa vie. Ainsi conforté par le regard de l’Autre, rassuré d’évoluer dans une forme qui ne serait plus mienne, je pourrais lâcher prise, ne plus m’inquiéter d’exister, participant d’un mouvement qui me dépasserait. Oublier toute question sur le bol pour me couler dans la cérémonie et savourer mon thé.

Faire de ma démarche un objet de discussion c’est avant tout, pour moi, en faire un objet hors de moi. Il est donc impératif que je sorte de mon quant à moi pour exposer les fruits de ma recherche, sous forme d’une théorie. La tâche est désespérante car mon petit développement thermodynamique initial m’entraine fort loin. Le changement de perspective auquel j’invite permet, de façon idéalement simple (à mes yeux du moins, et je vous laisse juge), de refondre le discours du physicien comme du psychanalyste dans un même moule. Et s’il fallait caractériser l’argile utilisée pour façonner cette poterie commune, c’est à la notion de temps qu’il faut remonter.

A l’heure où je rature ces lignes à n’en plus finir, je cherche encore mes mots pour m’adresser d’une même voix au politique, au philosophe, au physicien. Et le problème est d’autant plus ardu que la remise en cause est profonde, car elle touche au cœur de nos représentations.

Thomas S. Kuhn[13] est là pour m’avertir de cette difficulté que mon expérience personnelle vient confirmer. Je ne peux miser que sur l’extrême clarté de la démarche, sur la fécondité des résultats et peut-être cette jubilation qu’on éprouve lorsque quelque chose en nous se dé-nous, faisant naître dans l’instant cet eurêka qu’un jour Archimède, dit-on, poussa dans son bain.

Cette jubilation je voudrais la partager avec l’honnête homme assez libre d’esprit pour se prêter au jeu.

Au politique, je présente un outil d’analyse stratégique, adapté aux états désordonnés des organisations humaines en général, et de leurs phases révolutionnaires en particulier. Nous sommes très démunis à cet égard après la chute des idéologies, réduits, faute de mieux, à un laisser-faire[14] amorphe érigé en doctrine. Sommes-nous assez inquiets pour qu’au moins par ce biais, je puisse retenir l’attention ?

Il plaira peut-être au physicien, que l’on ait trouvé une filiation entre la mécanique quantique et les formes les plus archaïques de notre pensée. N’est-il pas temps, après un siècle de développement de cette discipline qu’elle cesse d’être regardée comme exotique ?

Quant au psychanalyste, j’ai trop pillé sans vergogne Freud et Lacan et pris trop plaisir à le faire pour espérer trouver grâce à ses yeux. Mais, si l’on peut rattacher simplement le développement de notre psychisme à la forme même de notre entendement, n’est-ce pas l’occasion de nettoyer un corpus qui a tendance à jargonner ?

En cherchant une pépite, j’ai trouvé un filon dont l’exploitation dépasse de loin mes capacités, et je dois porter la nouvelle. L’urgence que j’en ressens a vaincu l’inquiétude que j’en éprouve

Pour aggraver les choses, j’ai du me montrer nu, initier mon propos en explicitant la pulsion toute personnelle qui m’a poussé dans cette voie. Rendre l’approche plus impersonnelle, la mouler dans les canons universitaires, c’eût été comme ignorer cette tache aveugle au fond de l’œil, par laquelle j’accède à la vision ; une incohérence foncière s’agissant d’une théorie qui précisément ne peut représenter le discours sans son auteur, ni sa genèse.

Position qui rejoint celle de Lacan, en 1964, lorsque lâché par les siens, il inaugure par cette question la reprise de son séminaire sous les hospices du Collège de France, en présence de Lévi-Strauss :

« Quel est le désir de l’analyste ?» (Lacan, Séminaire 11 - Les 4 concepts fondamentaux de la psychanalyse, 1964) p ; 18

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Notes:

[1] (Vogt, 1953). Selon le principe de similarité, si deux objet sont « semblables » jusqu’à la 20ème décimale près, l’un des deux se déplace «instantanément» pour rejoindre le second, quelque soit la distance qui les sépare ; très pratique pour voyager dans l’espace, n’est-ce pas ?

[2] (Tzu, VIè sicle av JC).

[3] « La médiation est externe lorsque le médiateur du désir est socialement hors d’atteinte du sujet, voire hors du monde réel comme l'est Amadis de Gaule pour Don Quichotte. Le héros vit une sorte de folie qui reste cependant optimiste. La médiation est interne lorsque le médiateur est réel et au même niveau que le sujet. Il se transforme alors en rival et en obstacle pour l’appropriation de l’objet dont la valeur augmente à mesure que la rivalité croît. C’est l’univers des romans de Stendhal, Proust ou Dostoïevski ». (Source Wikipédia)

J’étais donc dès l’origine condamné au rôle de don Quichotte, et rétrospectivement, je dois admettre à mon âge, que cette analyse n’est pas fausse.

[4] (Chardin, 1955)

[5] (Rosnay, 1975)

[6] (Morin, 2008)

[7] (Abellio, 1965)

[8] Ce qui déboucha sur une thèse de 3ème cycle en sciences économiques passé à l’Université de Caen en 1982.

[9] (Tonnelat, 1978)

[10] L’image des rayons convergents vers le moyeu est fondamentalement une vue bouddhiste : tous les enseignements de Bouddha comme les rayons d’une roue mènent au centre de l’enseignement (le Dharma), la vacuité.

[11] (Monod, 1970)

[12] La séquence des bases nucléiques de l'ADN (ou de l'ARN le cas échéant) peut être vue comme la suite des lettres d'un texte dont les mots seraient constitués de regroupements de trois lettres consécutives, les codons. La traduction génétique s'opérant à partir de l'ARN messager (ARNm), le code génétique est exprimé en codons d'ARNm, dont les « lettres » sont les bases A, C, G et U.

Ces quatre « lettres » étant regroupées en codons de trois bases, il s'ensuit que le code génétique dispose de 43 = 64 codons différents. Voir ici

[13] La structure des révolutions scientifiques. (Kuhn, 1983 [1970, 1962])

[14] « Les vices privés font la fortune publique »

Sommes – nous vraiment condamnés à régler la vie de la cité sur cet aphorisme de Bernard Mandeville tirée de la fable des abeilles (Mandeville, 1705) et qui inspira Adam Smith (Smith, 1776) ?

Publié dans Lacan, L Homme quantique

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Guillaume 14/08/2015 12:40

Émouvant sur le plan personnel, édifiant sur le plan de la genèse de ta pensée, merci de livrer cette charnière entre une vision personnelle et ta théorie.