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Sur les traces de Lévi-Strauss, Lacan et Foucault, filant comme le sable au vent marin...

L'Homme quantique

De Francis Bacon à Hume #1 — Francis Bacon

Le 07/ 04/ 2026 :

- Notre recadrage de la révolution cartésienne d'hier (cf.  "Résumé" dans "De René Descartes à Étienne Gilson") bouleverse un peu ma perspective : le "cogito" cartésien renforce plutôt l'approche aristotélicienne (voire Thomiste) sans promouvoir la voie des choses.

- Il y a malgré tout révolution ?

- Oui, bien entendu, mais pas où je l'attendais : Descartes explose l'objet singulier en parties dans un espace  continu et infiniment décomposable en ♢ , pour le reconstituer par une procédure temporelle finie ou tout au plus dénombrable en ♢. En soit, c'est déjà énorme.

- Mias tu ne mets pas cet espace en [#] ?

- Et non, car Descartes reste en R. Son "espace" est plutôt un "espace métrique", si tu me permets cet anachronisme heuristique. Cet espace supporte une mesure, ou exprime une "conservation", comme le "Ma" 間 Japonais sous-tend le discours; non pas considéré en son essence moderne à savoir un support de symétries.

- OK, et donc il faut revenir un peu en arrière pour voir comment Galilée a fait des petits..

- Oui, j'ai donc relu mes précédents articles de décapage du terrain et en particulier :

Et en dialoguant avec Perplexity, il en est ressorti ce programme :

— 🤖: Le fil à suivre est donc : Bacon → Locke → Berkeley → Hume

  •  Francis Bacon : pose un programme méthodologique pour la connaissance de la nature, basé sur l’expérience réglée (tables, observations, élimination, «vraie induction») contre la simple déduction scolastique.
  • Locke : transpose l’exigence empirique au plan de l’entendement lui‑même, en faisant de l’esprit une table rase où toutes les idées viennent de l’expérience (sensation + réflexion).
  • Berkeley : radicalise la thèse empiriste en niant que nous ayons accès à autre chose qu’à des idées perçues, ce qui le conduit à l’idéalisme (les « corps » ne sont que faisceaux d’idées).
  • Hume : pousse à l’extrême l’analyse des impressions et de leurs copies, et dissout substance, moi, causalité en simples régularités d’impressions et habitudes, vers un scepticisme phénoménaliste. (Sources : suivre le lien)

- OK, mais es-tu sûr du point de départ ?

- Vérifions :

— HS : Dans la perspective de notre entropologie, il est capital de comprendre comment Bacon passe de la voie des mots à celle des choses. Par principe une telle révolution est traumatisante, car elle fait violence à l'habitus reçu par l'éducation. La question est de savoir si c'est effectivement chez Bacon qu'elle a pris racine, ou s'il a repris une idée dans l'air du temps (Galilée, Copernic etc.) Et s'il a rencontré des résistances ?
— 🤖 : chez Bacon, la «conversion» des mots vers les choses est à la fois un geste personnel très explicite et un effet d’époque (Copernic, Galilée, nouvelle science), et elle rencontre des résistances, mais plus diffuses que le conflit galiléen.

A/  Bacon et le passage des mots aux choses
Bacon formule lui‑même la rupture comme un déplacement de la philosophie «verbale» vers les choses :

  • Dans le Novum Organum, il dénonce les «idoles du marché» (idola fori) : ce sont les erreurs qui naissent de l’usage des mots, des ambiguïtés du langage et des disputes purement verbales ; il explique que les mots peuvent «obstruer l’entendement» et rendre la philosophie et les sciences «fallacieuses et inactives».
  • Il critique aussi les «idoles du théâtre» (idola theatri) : les systèmes philosophiques et théologiques reçus, «joués sur la scène» comme des pièces, qui forment des mondes fictifs et se substituent à la réalité.
  • Son programme consiste à «vider l’esprit» de ces idoles, pour refonder la connaissance sur une description méthodique des choses : observations, expériences, tableaux de cas, et une induction qui remonte des instances à des axiomes fiables.

Autrement dit, il identifie explicitement le traumatisme que tu évoques : il faut renoncer à l’habitus d’une culture scolaire saturée de textes, d’autorités et de disputes verbales, pour s’exposer à un réel réglé par l’expérience.

  1. 2. Idée personnelle ou «air du temps» ?
    Bacon n’est pas seul : il s’inscrit dans un climat où la priorité des choses sur les mots devient un enjeu large.
    • Les historiens de la rhétorique et de la philosophie du langage notent qu’au tournant des XVIᵉ–XVIIᵉ siècles, plusieurs auteurs (Bacon, Ben Jonson, Hobbes) prennent leurs distances vis‑à‑vis de la rhétorique classique et déplacent la couple res/verba : il ne s’agit plus seulement de bien disposer un «sujet» mais de viser des choses extralinguistiques.
    • Du côté de la science, les découvertes de Copernic, Galilée, Kepler, etc., imposent une pratique où les phénomènes mesurés (trajectoires, temps de chute, observations astronomiques) démentent les cadres verbaux hérités d’Aristote ; des études sur la méthode scientifique soulignent que Bacon, Galilée et Descartes sont trois figures complémentaires de cette «révolution de méthode».
    • Cependant, Bacon se distingue par le fait qu’il thématise cette rupture comme telle : il ne se contente pas de faire de la physique ou de l’astronomie nouvelle, il produit une philosophie de l’«expérimentation» et une critique systématique de l’ancienne scolastique.

Dans ton langage : on peut dire que l’«air du temps» pousse vers la voie des choses, mais que Bacon en fait un discours explicite sur le passage de voie.

  1. 3. La dimension traumatique pour l’habitus scolastique
    Tu évoques la violence faite à l’habitus éducatif ; Bacon la décrit précisément à travers ses «idoles» :
    • Les «idoles de la caverne» renvoient aux biais individuels formés par l’éducation, les lectures, l’entourage ; Bacon souligne que l’enseignement traditionnaliste enferme chacun dans une caverne cognitive.
    • Les «idoles du théâtre» renvoient à l’autorité des systèmes anciens, qui dominent les institutions et «ne sont plus questionnés» ; il faut les démolir pour que commence le progrès.
    • Le fait qu’il insiste sur la nécessité de purger l’esprit de ces idoles avant toute enquête expérimentale montre bien que la mutation qu’il réclame est vécue comme une rupture profonde avec les habitudes intellectuelles reçues.

On peut donc dire qu’il perçoit très clairement, et nomme, la dimension traumatique de cette conversion.

  1. 4. Résistances rencontrées
    Les résistances ne prennent pas, chez lui, la forme spectaculaire d’un procès comme pour Galilée, mais elles existent à plusieurs niveaux :
    • Institutionnellement, l’université reste largement aristotélicienne : la philosophie «expérimentale» baconienne apparaît d’abord comme un projet marginal, plus valorisé rhétoriquement qu’adopté comme méthode concrète dans les facultés.
    • Philosophiquement, sa critique des systèmes reçus est perçue comme polémique ; ses contemporains savants empruntent certaines intuitions (importance de l’expérience, de la collecte de faits) mais ne suivent pas son schéma d’induction «par tables».
    • Historiographiquement, il est souvent relégué au rôle de «grand rhéteur de la science nouvelle» : son influence est plus diffuse (climat empiriste, valorisation de l’expérience, méfiance envers l’abus de mots) que reconnue dans des controverses directes.

En résumé pour ton entropologie : la racine explicite du passage «mots → choses» est très clairement formulée chez Bacon (idoles du marché et du théâtre, primat de l’expérience), mais elle s’enracine dans un mouvement plus large où Copernic, Galilée, etc., fournissent les choses (faits, mesures) qui rendent insoutenable la domination scolastique des mots."

- OK, il est bien dans la voie des choses, mais comment articule-t-il le rapport des mots aux choses, s'en réfère-t-il toujours à un principe unitaire pour rendre l'ensemble des résultats d'expérience cohérents? 

— 🤖: Bacon reste bien dans la voie des choses, mais il pense explicitement le rôle des mots et conserve un principe unitaire d’arrière‑plan, à la fois ontologique et religieux.

  1. Comment il articule mots et choses
    • Il distingue nettement le commerce des mots et l’accès aux choses : les «idoles du marché» viennent du fait que «les hommes conversent par le langage, mais les mots sont formés à la volonté du vulgaire», d’où une «merveilleuse obstruction de l’esprit » et des controverses innombrables».
    • Il critique l’«amour des mots» : pour lui, «les mots ne sont que les images des choses, et à moins qu’ils n’aient la vie de la raison et de l’invention, tomber amoureux d’eux revient à tomber amoureux d’une peinture».
    • La solution n’est pas de supprimer le langage, mais de le subordonner à la méthode : d’abord accumuler et ordonner les faits (tables d’instances, expériences), puis seulement forger des termes et des axiomes qui restent ancrés dans ces observations.
    • Il sait que les définitions et distinctions scolastiques ne suffisent pas à corriger les mots : même bien définis, les termes tendent à « forcer l’entendement, jeter tout dans la confusion et conduire à d’innombrables controverses » ; d’où la priorité accordée aux procédures d’enquête sur les choses.

Donc : les mots sont nécessaires mais suspects ; ils doivent être réformés à partir des choses, non l’inverse.

- Il y a plusieurs ruptures par rapport à la scolastique à relever au passage, et quelques éclaircissements à faire.

— HS : Quand tu écris "les mots ne sont que les images des choses" à quoi Bacon se réfère-t-il ? est-ce comme Descartes à l'essence de l'objet en ♡ , ou plutôt à son existence en ♧  ? 

— 🤖: La formule vient du Advancement of Learning : «words are but the images of matter; and except they have life of reason and invention, to fall in love with them is all one as to fall in love with a picture».

  1. Quand il dit «images of matter», il pense d’abord au registre de l’existant, au sens large de «ce dont il y a affaire dans l’expérience» : les choses naturelles, les pratiques humaines, les faits historiques, etc. Il ajoute d’ailleurs que les mots sont « les jetons courants des notions populaires de choses », notions elles‑mêmes plus ou moins bien tirées des particuliers.
  2. Ce que Bacon vise donc, c’est surtout le danger de mots détachés des choses : si les mots ne sont pas revivifiés par la « vie de la raison et de l’invention » (c’est‑à‑dire par un travail intellectuel à partir de l’expérience), ils deviennent des images mortes, comme des tableaux sans référent vivant.
  3. Il ne développe pas, ici, une doctrine explicite de l’«essence» au sens cartésien ; il parle plutôt de «matter», de «things» et de «notions of things». Son souci est moins de garantir un accès à une essence intelligible (à la manière de ♡ chez toi) que d’éviter que le langage s’enferme dans un jeu auto‑référentiel qui ne touche plus la réalité effective des choses (ce qui se rapproche de ♧, la consistance empirique).
  4. En revanche, à un niveau plus général (ontologique/religieux), il suppose bien qu’il existe des formes ou lois stables de la nature, instituées par Dieu, que la méthode expérimentale doit mettre au jour. De ce point de vue, les mots devraient idéalement refléter ces formes (ce qui les rapprocherait d’une fonction «essentielle»), mais ce n’est jamais que le résultat d’un long travail sur les choses, pas un point de départ donné a priori par les concepts.

Si je traduis dans tes termes : sa formule vise d’abord la fidélité des mots à l’existence empirique (♧) des choses, et seulement indirectement une adéquation à une essence (♡) supposée via les lois/forms ; sa priorité méthodologique reste donc ancrée du côté de l’existant plutôt que dans une essence pré‑donnée.
Souhaites‑tu qu’on prenne maintenant un exemple concret chez Bacon (par exemple la chaleur dans le Novum Organum) pour voir comment, dans un cas précis, il fait travailler les mots à partir des choses plutôt que l’inverse ?"  
(Sources : ici)

— HS : donne l'exemple de la chaleur :

— 🤖: Chez Bacon, l’exemple de la chaleur montre très bien comment il fait travailler les mots à partir des choses, et non l’inverse.

  1. La procédure sur l’exemple de la chaleur
    Dans le livre II du Novum Organum, Bacon prend la chaleur comme cas type pour illustrer sa méthode d’« vraie induction ».
    1. Table de présence
      (ou d’essence et de présence)
Il liste des cas où la chaleur est présente : rayons du soleil, flammes, liquides bouillants, corps rougis au feu, certains frottements, etc.
L’idée est de réunir des exemples aussi divers que possible, qui n’ont en commun que le fait d’être « chauds ».
    2. Table d’absence en proximité

      À chaque cas chaud, il cherche un cas voisin où la chaleur manque : rayons de la lune vs rayons du soleil, air froid vs air chauffé, métal non chauffé vs métal rougi, etc.
Cela lui permet d’éliminer tout ce qui n’est pas constamment lié à la chaleur (par exemple, le simple fait d’être un astre, ou d’être lumineux, ne suffit pas).
    3. Table des degrés ou de comparaison

      Il examine ensuite des cas où la chaleur varie d’intensité : fer rouge vs alcool en combustion, braises vives vs braises tièdes, etc., pour voir ce qui augmente ou diminue avec la chaleur.

Sur cette base, il propose une première hypothèse (sa «première vendange») :
la chaleur est une certaine sorte de mouvement expansif, rapide, vibratoire, avec tendance à s’élever.
Autrement dit, le mot «chaleur» doit être reconstruit pour désigner non plus une simple qualité sensible, mais un type de mouvement.

  1. Ce que cela montre sur mots / choses
    • Le point de départ n’est pas une définition verbale («chaleur = qualité X») mais un inventaire de cas où quelque chose est effectivement chaud ou non.
    • Le mot «chaleur» se trouve ensuite ré‑ajusté à ce que révèlent les choses : c’est pourquoi Bacon critique la manière aristotélicienne qui traite la chaleur comme une qualité primitive, en tournant en rond dans les mots («le calorique est ce qui rend chaud»).
    • Le statut du mot reste provisoire : sa «première vendange» doit ensuite être confrontée à d’autres expériences, et donc l’usage du terme «chaleur» comme «mouvement expansif» reste ouvert à correction.

Dans tes termes entropologiques : la chaleur est d’abord saisie comme phénomène existant (multiplicité de cas empiriques), puis seulement elle reçoit une forme plus «essentielle» (définition en termes de mouvement), mais cette essence n’est jamais posée a priori ; elle est un résultat de la confrontation progressive entre mots et choses." (Sources : suivre le lien)

On peut remarquer qu'ici le "multiple" se déploie sur un "espace de représentation".

- Tu penses à la taxinomie de Foucault ?

- Il faut creuser :

— HS : Tu parles de "tableaux", c'est nouveau comme vocabulaire. Est-ce que ceci a pu intéresser Liné ou Darwin, et de façon générale ce que Foucault appelle taxinomie à l'Âge Classique ?
— 🤖: Oui, ce vocabulaire de «tableaux» chez Bacon n’est pas anodin, et il prépare clairement quelque chose comme la taxinomie de l’Âge classique, même si le lien n’est pas linéaire.

  1. Les «tables» de Bacon : une proto‑taxinomie expérimentale
    • Dans le Novum Organum, les tables de présence, d’absence en proximité et de degrés sont des dispositifs où l’on range des cas selon des critères bien définis (présence/absence d’une qualité, intensité, circonstances, etc.).
    • Cela revient à mettre les phénomènes en tableau pour faire ressortir des constances et des différences, ce qui est un geste très proche de la mise en ordre taxinomique : on ne se contente pas d’énumérer, on oriente le regard vers ce qui fait structure.
  2. De Bacon à Linné : langage scientifique et classification
    • Des travaux sur l’«early language reform in science» montrent qu’il existe un fil qui va de la critique baconienne du lexique naturel (mots confus, idoles du marché) à la création de vocabulaires scientifiques rigoureux, et citent explicitement Linné comme un jalon majeur : son système binomial (genre + espèce) fournit un lexique et une classification standardisés. [on l'on retrouve les catégories d'Aristote en ♢ relatives à la substance, déployées dans un espace]
    • Linné, au XVIIIᵉ siècle, ne se réclame pas directement de Bacon pour ses tables botaniques, mais il hérite du même impératif : ordonner la diversité par une grille stable (règnes, classes, ordres, genres, espèces), éviter le flou des descriptions verbales longues, et unifier la pratique des naturalistes.
    • Un chapitre consacré à Bacon, Linné et Lavoisier insiste sur la continuité :
      • Bacon : critique du langage naturel, appel à une réforme sémantique.
      • Linné : lexique binomial et hiérarchie taxinomique.
      • Lavoisier : réforme des noms chimiques, systématisation des espèces chimiques.

On peut dire que les tables de Bacon sont une matrice méthodologique : des listes ordonnées selon un critère explicite, qui préfigurent la manière dont Linné rangera les espèces dans un tableau hiérarchisé.

  1. Bacon et Darwin : induction, faits et classification
    • Darwin se présente, dans son Autobiographie et sa correspondance, comme ayant procédé «selon de vrais principes baconiens», en accumulant des faits «sans théorie» [ça ressemble beaucoup à un effort d'abstraction au sens d'Aristote ♧] avant de formuler l’évolution par sélection naturelle.
    • Les historiens de la méthode notent qu’il caricature un peu son propre travail (il n’est jamais sans hypothèse), mais confirment que l’idéal baconien d’une induction à partir de nombreux faits observés a joué un rôle important dans la culture scientifique du XIXᵉ siècle.
    • Sur le plan de la classification, Darwin hérite de la taxinomie linnéenne (familles, genres, espèces, etc.) et la «retourne» en montrant que ces tableaux reflètent en profondeur un arbre généalogique (la filiation évolutive). [à creuser : un passage d'ordre spatial ♢♻ à temporel ♢]

Ici encore, on retrouve le geste baconien : faire du tableau des cas (ici, les espèces et leurs caractères) la base d’une théorie générale (l’évolution), plutôt que d’imposer à la nature un cadre conceptuel pré‑fabriqué.

  1. Foucault, l’Âge classique et la taxinomie
    • Dans Les mots et les choses, Foucault décrit l’Âge classique comme le moment où le savoir s’organise autour de la représentation et de la taxinomie, avec les grandes sciences de l’ordre (Histoire naturelle, Analyse des richesses, Grammaire générale).
    • Bacon n’y est pas la figure centrale (Foucault insiste plutôt sur Linné, Buffon, etc.), et il le range plutôt du côté d’un rationalisme scientifique un peu «étroit et asphyxiant» [commentaire : c'est ça qui pose problème chez Foucault et non Bacon !], mais l’idée même de mettre les choses en tableau selon des critères systématiques est évidemment convergente avec ce que Foucault appelle la taxinomia.
    • On peut dire que Bacon se situe en amont : il fournit un schème opératoire (tabler les cas, faire jouer la présence/absence [commentaire : la résilience], la variation) qui sera redéployé dans les grandes taxinomies de l’Âge classique, même si ces dernières répondent à un tout autre type d’objectifs (classification globale des êtres, plutôt que recherche de formes physiques particulières).

Donc, oui : ton intuition est bonne. Les «tableaux» baconniens ne sont pas encore la taxinomie de Linné ou l’épistémè de l’Âge classique chez Foucault, mais ils inaugurent une manière de disposer les phénomènes en grilles visibles qui rend possible, plus tard, les grandes opérations taxinomiques (Linné, puis Darwin qui les réinterprète).
Veux‑tu maintenant que l’on bascule vers Locke en gardant en tête ceci :

  • Bacon organise les cas en tableaux expérimentaux, tandis que
  • Locke va organiser les idées en système (et donc déplacer la logique des tableaux vers l’intérieur de l’entendement) ? [Développement à suivre!]" (Sources : suivre le lien)

Je pense que nous avons mis le doigt sur une problématique tournant autour de la caractérisation de l'espace :

  • Dans la voie des mots R :
    • En ♢ : Un espace analytique au sens moderne de la mesure et de la conservation ; je garde la métaphore du "Ma" 間 Japonais, ou l'idée de l'éther Newtonien;
    • En ♢ : Un espace de "graphes", selon Darwin, qui donnerait en théorie des catégories l'objet classifiant;
  • Dans la voie des choses R :
    • En [#] : ce qui relèverait des symétries au sens de la géométrie de Bachmann (cf. "Aspects de la géométrie"), ou de la topologie de Poincaré ou du triptyque de Noether, mais toujours absent de la topologie Imaginaire à cette époque.

- Bacon ne met-il pas en avant la primauté de l'expérience de la chose autrement dit n'est-ce pas une approche contravariante R← ?

- Oui, bien entendu, mais dans un espace de "mesure". L'objectif est de quantifier une mesure, autrement dit un passage de [♻] à [⚤], sans nécessité d'un intermédiaire en mode ♧ : [⚤][#][♻]. (Note 2)

Considère les "tables" due Bacon sous cet angle :

  • Les tables de présence et d'absence en ♢ renvoient à la mesure la plus simple {0;1} en ♢;
  • Les tables de degré de comparaison : là encore le classement en en ♢ est une mesure élémentaire.

- Qu'est-ce que ça change ?

- Les mesures de Francis Bacon dépendent du choix d'un système de mesure. Ses tableaux ne s'imposent pas d'eux-mêmes au sens où la somme des angles d'un triangle fait 180° dans un espace plat.

- La somme des angles dépend aussi de la courbure de l'espace, non ?

- Conviens avec moi que cette variabilité n'est pas du même ordre. En relativité, la courbure de l'espace est subie, non choisie. Reviens à la liste des animaux de Borges citée par Foucault (cf. ici). C'est un exemple tératologique du type de "tableaux" dont parle Francis Bacon.

- OK, donc si je te suis bien, il s'agit de mettre un ordre relatif en ♢ dans un "tableau d'expérience" en ♢ ?

- Oui et Aristote a déjà ouvert une voie covariante en R : ♢/.

- Tu es en train de dire que Bacon ne peut pas suivre effectivement la voie des choses R , faute d'une représentation géométrique affine ou topologique de l'espace ? (Note 2)

- Renverse la problématique : de quelle manière va s'ouvrir cette conception d'une géométrie à partir des symétries ? Nous connaissons déjà le point d'éclosion : Évariste Galois et la diffusion de ses travaux vers les années 1830, après sa mort, mais la question intéressante est : qu'est-ce qui a permis cette éclosion ? Qui est son Saint Jean Baptiste ?

- Ce n'est certainement pas aussi simple : il s'agit plutôt d'un "phylum" au sens de Theilhard de Chardin. (Note 1)

- Oui, oui, bien entendu, mais il faut au moins suivre quelques fils de la trame pour nous en faire une idée, nous raconter une histoire... Ne serait-ce que pour guider ma pauvre mémoire défaillante.

- Je ne vois pas de grande différence dans ta représentation entre Descartes et Francis Bacon...

- Ils sont sur le même Ruban R, mais n'insistent pas sur le même "raoubatge" du ruban de Moébius.

  • Descartes part du cogito dans ♡/ ;
  • Francis Bacon insiste sur la représentation  ♡/.

Quand Descartes fonde sa connaissance de l'objet sur la certitude de lui-même, Bacon entend corriger l'entendement par la rationalisation de l'expérience ♧.

- Cela semble une différence de nuance dans une approche globalement stable...

- "The safest general characterization of the European philosophical tradition is that it consists of a series of footnotes to Plato.” (cf. ici)  Pas grand-chose à changer dans cette affirmation de Whitehead, sauf à remplacer Platon par Aristote...

Revenons à Francis Bacon : nous insistons sur le mode "relationnel" ♢ : relations entre objets, entre causes et effets, présence et absence etc, mais Bacon considère-t-il des "objets ou des "phénomènes" c.-à-d. des expériences du Sujet, et la relation du Sujet à l'objet ?

— 🤖: Chez Bacon, le mode relationnel (présence/absence, causes/effets) s’organise d’abord entre choses et phénomènes, mais le Sujet n’est jamais absent : il est précisément ce qui doit être «corrigé» pour que les relations soient fiables. [i.e. c'est ce que nous venons de voir]

  1. Objets ou phénomènes ?
    • Bacon parle le plus souvent de «things», de «matter», de «qualities» et de «simple natures» (comme la chaleur, la couleur, le mouvement). Il ne travaille pas dans un vocabulaire phénoménologique au sens moderne.
    • Mais son dispositif de tables et d’expériences est construit sur ce que nos sens peuvent constater : il insiste sur le fait que l’on doit partir de la «simple perception sensible» [dans la montée en [♻]] (simple sensuous perception) et corriger ensuite le travail de l’esprit [dans la montée en [⚤]].
    • On peut donc dire qu’il traite les «choses» telles qu’elles apparaissent dans l’expérience, mais toujours dans la perspective de remonter à des formes (lois, structures) qui ne se réduisent pas à la phénoménalité brute.

Il y a ici un déplacement : nous plaçons l'abstraction d'Aristote "in re" en [♻], et Francis Bacon tentant de tirer des formes (lois, structures) de l'expérience "de rem" en [⚤]. La mise en tableaux comme représentations spatiales en ♢ offre la matière première à cette mise en ordre (logique et succession avec une rupture diachronique entre 2 états synchroniques) en ♢.

  1. Rôle du Sujet et relation Sujet–objet
    • Bacon est très explicite : le problème principal vient de l’esprit humain lui‑même, sujet de connaissance, qui est rempli d’«idoles» (tribu, caverne, marché, théâtre) ; ces biais déforment la relation aux choses.
    • Il critique deux excès :
      • faire confiance aux sens seuls et accumuler des données sans méthode
      • faire confiance à la raison seule et construire des systèmes à partir de peu ou pas de données.
    • Sa méthode vise donc à articuler Sujet et objet :
      • par l’expérimentation, qui prépare les phénomènes pour que les sens puissent en juger plus sûrement ;
      • par l’induction réglée, qui guide l’esprit à partir de ces données, en évitant les raccourcis naturels de la pensée.

Certains commentateurs parlent même d’un «primat du sujet de connaissance» au sens où toute son épistémologie est conçue comme un entraînement et une correction des opérations du Sujet pour les ajuster à l’ordre des choses.

Deux commentaires :

  • Les "excès" dont parlent Bacon correspondent à l'accumulation dans un processus non bouclé sur le ruban R↑ <=> c'est un automatisme de répétition lorsque le Sujet se bloque dans une posture 𓁝 ou 𓁜 dans son parcours;
  • Que des commentateurs puissent remonter chez Bacon jusqu'au primat du Sujet de connaissance : oui, sans surprise, puisqu'il circule sur le même ruban R que Descartes !
  1. Comment se distribue le mode relationnel
    • Le mode relationnel chez Bacon est double :
      • relations entre choses : corrélations de présence/absence, de variations (ce qu’il formalise dans les tables) ;
      • relations entre l’esprit et les choses : comment les sens, l’imagination et l’intellect reçoivent ces phénomènes et en tirent des axiomes.
    • Il ne thématise pas encore, comme le feront les modernes après Descartes et Locke, une «expérience intérieure» du Sujet comme phénomène pour lui‑même [i.e.: le primat du cogito ♡/ ] ; mais il décrit très finement la façon dont l’esprit dérive et doit être ramené sur un «nouveau chemin» partant de la perception sensible corrigée [i.e.: la mise en tableaux ♧ /].

Donc, pour répondre à ta question : Bacon s’intéresse d’abord aux choses (ce qui existe et se manifeste), mais dans un cadre où la relation Sujet–objet est centrale, parce que tout son projet logique est une tentative de réaligner l’ordre de la pensée [i.e.: en [⚤]] sur l’ordre des choses [i.e.: en [♻]], en corrigeant les déformations spontanées du Sujet. [i.e.: ♧] " (Sources : suivre le lien)


Le 08/ 04/ 2026 :

- En utilisant le rasoir d'Occam, il est apparu que Francis Bacon, tout comme Descartes, continue de circuler sur le ruban aristotélicien R. Cependant qu'est-ce qui lui donne l'assurance que sa démarche immanente permettra de "rectifier" son entendement, en bref que le Monde est "raisonnable" ?

- Tu veux parler d'un principe unitaire ?

- Nécessairement. L'enfant qui s'aventure à explorer le monde part en confiance dans la certitude d'une mère protectrice. 

 — 🤖 : (suite de A/  Bacon et le passage des mots aux choses)

B/ Y a‑t‑il un principe unitaire derrière les expériences ?
Oui, Bacon ne se contente pas d’un empirisme purement dispersé : il postule une rationalité unitaire de la nature.

  • Il parle de formes ou «lois d’action» : dans le Novum Organum, il affirme que les formes sont «les vraies différences des choses» et peut aller jusqu’à dire que «la forme d’une chose est la chose elle‑même», au sens où la forme est la loi qui gouverne son comportement.
  • La philosophie naturelle vise précisément à dégager ces formes à partir des observations, par une induction méthodique ; il y a donc une unité de la nature sous la multiplicité des phénomènes, que la méthode doit progressivement mettre au jour.
  • Des études récentes sur sa conception des lois de la nature distinguent :
    • une « loi sommaire de la nature » (principe très général d’ordre du monde),
    • des maximes plus particulières (conservation de la matière, etc.),
    • et les formes comme lois d’actes qui caractérisent les comportements des choses.

Cette unité n’est pas donnée par les mots ou par un système métaphysique préalable, mais postulée dans la structure même de la nature, [i.e.: de niveau [♻] et non [⚤]] et censée être approchée de plus en plus fidèlement par la méthode expérimentale [i.e.: répétition du circuit R].

C/ Articulation avec l’ontologie et la religion
Sur ce point, Bacon reste profondément théiste, et cela structure son rapport mots/choses :

  • Il adhère à l’idée des «deux livres» : le livre de l’Écriture (les paroles de Dieu) et le livre de la nature (les œuvres de Dieu). La nature est un texte réel, distinct de la Bible, mais rédigé par le même auteur.
  • Il voit la science expérimentale comme une forme de restauration partielle du savoir adamique perdu : l’histoire d’Adam nommant les animaux est interprétée comme signe d’un savoir originel de la nature, dont la science moderne tente de retrouver quelque chose par le labeur méthodique.
  • La relation entre Dieu et la nature passe par une distinction entre l’éternel et le temporel, le créateur et le créé : Dieu ne joue pas le rôle de législateur capricieux intervenant sans cesse, mais garantit l’ordre stable des lois de la nature ; les «lois» ou formes en sont l’expression dans le monde créé.
  • Du côté du langage, cela renforce l’idée que les mots humains sont fragiles, historiques, issus du «marché», tandis que la nature, œuvre de Dieu, porte une objectivité stable : d’où la priorité méthodologique aux choses sur les discours.

En résumé : Bacon subordonne les mots aux choses, mais il ne renonce pas à l’unité ; il envisage une nature unifiée par des lois/forms que l’enquête expérimentale doit découvrir, et il inscrit cette unité dans un cadre théologique (deux livres, Dieu auteur de l’ordre naturel)." (Sources : lien)

- J'ai l'idée d'un "passage à la limite" dans le processus de compréhension de la nature.

- Sois plus clair.

- Je parlais de répétition du circuit R. Chaque tour de manège permettant de ramener des "tableaux" en ♢ à des lois en ♢. Ces tableaux "naturels" peuvent connoter la création même de Dieu.

- Tu utilises le terme de connotation au sens de Lévi-Strauss, d'une série de mythes connotant un symbole ?

- Exactement. L'approche de Dieu sera alors le passage du temporel (le dénombrement de chaque tour sur R, à l'éternel symbolique, correspondant pile poil à l'actualisation d'Aristote et au premier "moteur immobile".

 - Autre chose à ajouter ?

- Oui, pour tout dire, ce mécanisme à double détente à savoir passage du Livre de l'Écriture au livre de la nature et de ce dernier à l'intelligible me fait penser à celui d'Occam ! (voir #36 et suivants)

  • 1er circuit : rapport discours intérieur—[⚤]/[♻]—objet :
    =>  départ aristotélicien
  • 2e circuit : rapport voix—[⚤]/[⚤]—sémantique:
    => production d'un discours
  • 3e circuit : rapport écrit—[⚤]/[⚤]—voix :
    => représentation du discours
Occam
R3        
    R2    
        R1
écrit   voix   concept   objet
⚤e   ⚤v   ⚤i  
⚤e ⚤v ⚤i
⚤e   ⚤v   ⚤i  

Chez Francis Bacon, il y aurait juste un glissement "Reale" :

  • 1er circuit : rapport de la "nature"—[♻]/​​​​​[♻]à la création (actuelle)
    =>  la création à la limite d'une répétition 
  • 2e circuit : rapport de l'intelligible—[⚤]/​​​​​[♻]à la "nature"
    => processus de formation des idées toujours dans la répétition.
Francis Bacon
R2    
    R1
Intellect   Livre de la Nature   Livre de l'Écriture
   
   
expérience   création

- Ça demanderait à être un peu plus argumenté...

- Pour faire une thèse, sans doute, ma ce n'est pas notre objectif. Le plus important me semble être une distinction s'établissant entre:
"espace de mesure"— ♢/ — ♢"processus (temporel) intellectuel"

- Tu as hâte sur le fil Locke → Berkeley → Hume

- On ne peut rien te cacher

- Amen

Hari

Note 1 :

Bien entendu je ne peux m'empêcher de rapporter ce phylum qui me vient l'esprit du rhizome de Deleuze et Guattari qui nous a déjà passablement occupé. (cf. lien vers discussion Chat GPT). À mon sens il n'y a pas exclusion : le phylum peut être un développement local d'un bourgeon particulier d'un rhizome plus global... Mais ceci est une autre histoire ! 😉

Note 2 :

- Je n'arrête pas de repousser l'apparition de ce niveau [#] ; à tel point que je doute de son existence même.

- Là c'est. radical : il n'y aurait pas d'objet géométrique ?

- Reviens à la géométrie de Bachmann, construite à partir de symétries : qui dit symétrie dit "rapport" entre objets, autrement dit nous sommes en mode ♢ et non ♧.

De ce point de vue il faut considérer que le niveau [#] n'a de sens qu'en mode ♢.

- OK et pour reprendre une écriture simplexique ∆ :

  • 0 <=> géométrie du point en [#]♢0;
  • 1 <=> géométrie de la droite [#]♢1;
  • 2 <=> géométrie de la surface [#]♢2; etc.

Avec des passages à la limite : le mode [#]♢0 et [#]♢∞. Il faut penser aux groupes d'homologie de l'objet : une série de groupes bordés en bas et en haut par le vide.

- Mais ça va compliquer encore ton écriture qui l'est déjà passablement...

- On en reparlera en temps voulu, j'y réfléchis en attendant. 

- Autre chose à ajouter ?

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