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Sur les traces de Lévi-Strauss, Lacan et Foucault, filant comme le sable au vent marin...

L'Homme quantique

La querelle des universaux #32 Bis— XIIIe siècle — Thomas d'Aquin

Le 31/ 01/ 2026 :

- Je poursuis ma campagne de nettoyage, consécutive à certaines erreurs d'interprétation à propos d'Avicenne, ce qui a eu des conséquences en cascade, jusqu'à être totalement bloqué dans ma lecture d'Alain de Libera. je raconte l'aventure ici "histoire d'une erreur d'analyse".

5. La scolastique latine du XIIIe siècle

 

Thomas d’Aquin et les universaux

Chez Thomas d’Aquin, la question des universaux est liée à une ontologie de l’essence (nature commune) d’inspiration avicennienne, plutôt qu’aux schémas porphyro‑boétiens traditionnels. Le texte clé est le De ente et essentia, où Thomas reformule le schéma avicennien des trois modes de considération d’une nature et l’articule à la théorie des cinq prédicables.

  1. Essence, nature commune et trois «états»
    Thomas reprend l’idée d’une essence ou natura communis que l’on peut considérer :  
    • selon son être dans les singuliers ;  
    • selon son être dans l’intellect ;  
    • selon une considération «absolue», où l’on ne retient que ce qui appartient à la nature par soi, sans décider de son mode d’être (dans la chose ou dans l’esprit).

Il distingue :

  • l’essence prise comme partie (per modum partis) : ce qui fait qu’une chose est telle (par exemple, ce par quoi l’homme est homme, abstraction faite de ce qui l’individualise);  
  • l’essence prise comme tout (per modum totius) : la formule complète (substance corporelle animée raisonnable) qui inclut forme et matière et peut être prédicable de chaque individu.

Thomas refuse d’accorder à la nature, considérée « en elle-même», un être propre séparé (esse essentiae) : elle n’est pas une Idée platonicienne, mais ce dont la définition ne dit pas encore si elle existe dans les choses ou dans l’intellect. La nature a seulement deux modes d’être effectifs : dans les singuliers et dans l’intellect, et, selon chacun de ces modes, elle est accompagnée d’accidents différents.

  1. Où sont les universaux ?
    La thèse proprement thomasienne est que l’universel, en tant qu’universel, n’existe que dans l’intellect : la ratio universalis est un accident qui accompagne l’être de la nature dans l’intellect.
    • La natura in se considerata n’est ni universelle ni singulière.
    • Dans les choses, la nature est singulière (chaque homme est cet homme).  
    • Dans l’intellect, la même nature devient universelle, parce qu’elle est connue comme commune et prédicable de plusieurs.

Thomas évite ainsi deux extrêmes :  

  • le réalisme platonicien (idées séparées) ;
  • un pur conceptualisme qui ferait de l’universel un simple concept sans fondement dans la chose.

La prédication essentielle porte, selon lui, sur la nature considérée absolument, mais celle-ci n’est universelle qu’en tant qu’intelligée (natura intellecta) : ce n’est ni le concept seul qui est prédicable, ni la nature telle qu’elle est individuellement dans chaque subjectum.

  1. Psychologie de l’intellection
    Cette doctrine des universaux est inséparable, chez Thomas, d’une psychologie de la connaissance :
    1. l’intellect agent abstrait une espèce intelligible du phantasme (image sensible) et informe l’intellect possible ;
    2. l’intellect possible forme alors un verbe mental ou concept quidditatif, qui n’est pas encore un énoncé, mais une « définition mentale » (ensemble de traits organisés : animal, raisonnable, mortel, etc.) ;
    3. ce concept devient vrai ou faux seulement lorsqu’il entre dans une proposition mentale (composition/division).

Il y a ainsi deux «similitudes» : l’espèce intelligible (extraite du phantasme) et le verbe mental (concept) que l’intellect produit pour juger des choses. L’universel se situe au niveau de ce second moment : la nature, rendue présente dans l’esprit par une espèce, devient universelle par l’acte de l’intellection qui la constitue comme commune.


Le 01/ 02/ 2026 :

- Avant d'attaquer, tentons de schématiser ce résumé de Perplexity, que nous confronterons ensuite au texte.

- Nous partons d'Avicenne en R: (cf; "#28 Bis")

  Avicenne  
       
  𓁝∅ Donateur
de Formes
𓁝∅  
prédicat / Intention Essence Intellect agent
     
intellect possible   phantasma
  (↑)   (↑)  
voices Existence sensible
  𓁜   𓁜  
       
  de rem   en re  
  logique   noétique  

- Certes, mais il n'est pas impossible que Thomas suive le circuit aristotélicien R, ce qui rend ambigu le repérage des 3 universaux, communément distingués au XIIIè siècle par avant/dans/ après le multiple. (voir ici dans #30 Bis).

  Avicenne   Aristote / Paris  
Antérieur       postérieur
dans  ↓♢   ↑♢ dans
postérieur       antérieur
  de rem   en re   de rem   en re  

- Sans oublier ce que nous venons de voir chez Bonaventure : (voir ici dans #31 Bis) qui définit les universaux soit un ad multa, soit un in multis, soit un praeter multa.

    l’un in multis Aristote les Porretani
Credo  ♡   Père Acte Subsistance
         
Fils
Art
  Esprit
être
substance
potentiel
 
l’un praeter multa   L’un ad multa    

_ OK, il s'agit donc ici des dernières "couches", qui recouvrent celles plus anciennes de Platon, Aristote, voire les Stoïciens. Et donc ?

1/ De la nature

- Le résumé attaque par le concept de nature qui recouvre celui d'essence en ♡♻ chez Avicenne, mais tu remarqueras que le concept dual d'existence n'est pas immédiat. (Note 1

- Il est question de 3 états de cette nature ?

- Oui, et c'est intéressant, car il semble bien qu'ils recouvrent une distinction selon les modes :

  • En ♡ : la "nature en soi" débarrassée de tout accident <=> l'essence indifférente d'Avicenne;
  • En ♧ : "selon son être dans les singuliers" <=> l'existant d'Avicenne
  • En ♢ : dans l'intellect.

- Comment justifier ce dernier positionnement ?

- Thomas fait un parallèle entre ce qui est de l'intellect (donc en [⚤]) et ce qui est le concept quiddatif, c.-à-d. se référant à l'objet en soi, "de re", en [♻]. Il parle de "l'être dans l'intellect" comme d'un "verbe mental" => en mode syntaxique donc ♢ mais en ♢. Il va donc faire un parallèle (avec le duo partie/tout, cf. ci-dessous) entre les deux niveaux [⚤] & [♻] en mode syntaxique ♢, ce qui lui permet effectivement d'éviter :

  • Par le mode ♢ : le réalisme platonicien (idées séparées) ;
  • Par le niveau [♻] : un pur conceptualisme au niveau [⚤], qui ferait de l’universel un simple concept sans fondement dans la chose.

Par ailleurs, et là c'est extrêmement intéressant au regard de notre syntaxe : dès qu'il développe ♢, vient immédiatement le duo tout/ partie.

- Tu peux préciser ?

- Il faut utiliser notre Sujet 𓁝𓁜 pour différencier partie—𓁝/𓁜—tout. Considère, par exemple la catégorie "espèce", soit l'homme en tant qu'homme "compris" en  ♢𓁜.

  • Mouvement 𓁝♢𓁜 : correspond au passage (passage à la limite) des "phantasma" à la "compréhension" du concept.
  • Mouvement ♧𓁜𓁝♢: L'individu identifié 𓁜 comme Socrate fait partie 𓁝 de l'espèce homme;
  • Mouvement ♢𓁜𓁝♡: L'espèce comme "substance corporelle animée raisonnable" fait partie de la "natura in se considerata ".

En décrivant le mécanisme, il apparaît que Thomas, bien qu'il rhabille des concepts avicenniens, reprend la démarque d'Aristote, et en particulier le concept "d'abstraction".

2/ Des universaux :

- Je crois que Perplexity pose une bonne question : où sont-ils ?

- Explique ?

- Tout ce que nous avons vu jusqu'à présent se situe en ♢, "en re", quid de la "manipulation" ou "bricolage" des concepts du style "maison heptagonale" d'Avicenne, clairement en ♢, "de rem" ?

- Reprends cette phrase : "La thèse proprement thomasienne est que l’universel, en tant qu’universel, n’existe que dans l’intellect : la ratio universalis est un accident qui accompagne l’être de la nature dans l’intellect."

- Justement ça reste ambigu : l'intellect est-il seulement du côté du langage [⚤] ou du côté du sensible [♻] ?

- Ratio universalis renvoie à Avicenne, et son "intention d'universel" que tu avais placé en ♡, non ?

- Sans doute... Mais pour le voir comme un "accident" qui accompagne l'être de la nature dans l'intellect, il faudrait également accepter le "donateur de forme", et adopter sa démarche R !

- OK : c'est une question ouverte, le texte nous éclairera peut-être. Je note seulement qu'en passant en ♡, nous parlons de "concepts" qui sont seuls prédicables.

3/ Psychologie de l’intellection

- On est typiquement dans une approche aristotélicienne :

  1. En ♡𓁜 : l’intellect agent ;
    • abstrait 𓁝𓁜
    • une espèce intelligible du phantasme (image sensible) 𓁝♢𓁜
    • et informe l’intellect possible ♢𓁜;
  2. l’intellect possible ♢𓁜;
    • forme 𓁝𓁜 alors
    • un concept quidditatif ♡𓁜, qui n’est pas encore un énoncé, mais une « définition mentale » (ensemble de traits organisés : animal, raisonnable, mortel, etc.)
  3. ce concept ♡𓁜 devient vrai ou faux seulement
    • lorsqu’il entre ♡𓁜/𓁜 ;
    • dans une proposition mentale (composition/division) ♧𓁜𓁝♢;
    • Jugée vrai ou faux : ♢𓁜𓁝♡𓁜.

- Ça confirme bien une approche aristotélicienne, non ?

- Oui, mais tu vois le décalage par rapport à Avicenne ! Ceci dit, passons au texte d'Alain de libera.

LA DOCTRINE DES UNIVERSAUX CHEZ THOMAS D’AQUIN

"En bref, il lui faut expliquer, avec Aristote, en quoi la connaissance humaine est nécessairement dépendante de la sensation, c’est-à-dire, finalement, justifier l’empirisme aristotélicien sans sacrifier pour autant la dimension apriorique de la connaissance à une dérivation intégrale de l’intelligible à partir du sensible." p. 336

- Je crois que c'est exactement ce que nous venons de voir.

- J'aime quand tu fais court, mais précise quand même !

- La connaissance humaine est liée aux sensations :

  • par le passage que nous venons de voir : ♧𓁜/, qui est un circuit aristotélicien,
  • avec en ♡ une  relation intellect agent—♡/intellect possible, mécanisme récupéré d'Avicenne. 

J'espère que tu vois le mixte des deux approches ?

Les fondements anthropologiques de la théorie thomiste de la connaissance

"Une anthropologie non dualiste comme celle de Thomas est une anthropologie qui, fondée philosophiquement sur l’idée d’une naturalité de l’union de l’âme et du corps – c’est le point de vue d’Aristote contre Platon –, est aussi, par là même, capable d’expliquer théologiquement en quoi l’immortalité de l’âme [i.e.: en ] appelle impérieusement le don gratuit, mais promis, de la résurrection corporelle.[i.e.: en ]" p. 337

- Le "non-dualisme" tient au rejet de l'émanation d'Avicenne (à partir du donateur de formes), avec une dualité l'intellect agent—♡/intellect logique, découlant d'un principe unitaire qui rappelle celui de Platon.

- Le principe de "naturalité" de l'âme et du corps, rappelle l'hylémorphisme d'Aristote,  pas de problème, mais quid du "don gratuit" du corps ?

- Je te propose un rapprochement simple : "l'homme est à l'image de Dieu"...

- Et donc ?

- Il faut qu'il "soit" !

  Credo  ♡   Père ≡ Âme
         
Image ≡ Fils
Art
  Esprit
être
≡ corps

- Un peu capillotracté, non ?

- N'as-tu jamais entendu un religieux Chrétien dire que sa foi tenait à la résurrection du Christ ? Si donc l'âme est immortelle, la mort de l'individu n'est qu'apparence —comme le calque ♧ de son corps— tandis que son corps "est" ♧♻ mêlé à son essence.

- On est loin de l'existence d'Avicenne !

- Effectivement puisque l'essence de l'homme se retrouve au niveau de l'individu...

- Admettons, disons que c'est une interprétation "possible" de Thomas, laissons les spécialistes en juger...

"L’originalité de Thomas est de maintenir jusqu’au bout la naturalité de l’union de l’âme et du corps, et d’affirmer que la connaissance de l’homme après la résurrection est supérieure à celle de l’âme séparée : c’est tout le sens du passage où il argumente avec Augustin contre Porphyre en affirmant que «l’âme séparée du corps ne peut obtenir la perfection ultime de la félicité», ce pourquoi Augustin, à la fin du De Genesi ad litteram, pose que, avant la résurrection, «les âmes des saints ne jouissent pas de la vision divine de manière aussi parfaite qu’après la résurrection de leur corps»"  p. 339

- Gardons-nous ici de discuter de théologie. Le point important est de vérifier que notre topologie permet de représenter la discussion. Je te propose de comprendre "l'âme séparée" en ♡, et voir l'individu tournant en rond sur son ruban de Moebius R↑ comme un écureuil en cage. Il peut progresser et se rapprocher de Dieu autant qu'il le peut 𓁝♡, dans cet automatisme de répétition de R. De ce point de vue, la résurrection serait le "passage à la limite" 𓁝♡𓁜 (l'élève 𓁝 se hisse au rang du maître 𓁜 cf. les 4 discours de Lacan), correspondant à "la fin des temps".

- Tu aurais dû te faire curé ! 

"L’anthropologie thomiste est avant tout antidualiste : elle s’oppose résolument au «platonisme», c’est-à-dire à la doctrine, que Thomas connaît par l’intermédiaire de Némésius d’Émèse, qui affirme que l’âme est unie au corps «au sens où un moteur est dans un mobile» ou un nocher dans sa nef, sicut motor in mobili et non sicut forma in materia." p. 339

- Comment comprendre qu'il réfute l'idée pourtant aristotélicienne (sa théorie hylémorphique) que l’âme est unie au corps «au sens où un moteur est dans un mobile»?

- L'antidualisme de Thomas est à rapprocher de la doctrine trinitaire de l'Église ! La position ♧ a muté depuis Aristote. Ce n'est plus celle de la substance (comme matière+forme), ni celle de l'existence chez Avicenne, mais celle de l'être comme copule ontologique, telle que définie par le concile de Nicée.

Typologie de la connaissance intellectuelle

  • Dieu :
    "il voit toutes les choses non en elles-mêmes, mais en lui-même, dans la mesure où son essence contient une similitude de tout ce qui est autre que lui (Summa theologiae, I, quaest. 14, art. 5). Cette «similitude» n’est pas une image, ni un exemplaire, au sens d’une Forme platonicienne réellement distincte de son essence, c’est une «cause productrice» (causa factiva)" p. 340

- Pas de surprise : l'"essence" des choses est divine en ♡, Dieu connait dans un "rapport à lui-même" que l'on pourrait représenter par un lien entre le Symbolique (lui en l'occurrence, l'Autre de Lacan) et l'Imaginaire : 𓁝𓁜

  • Les esprits purs (sans corps) :
    "Les esprits purs ou Anges connaissent les choses naturelles non par leur propre essence, mais par l’intermédiaire de formes ou espèces infuses, «congénitales», per species sibi naturaliter congenitas, «ajoutées à leur essence», qui leur sont communiquées au moment de leur création et qui sont la source directe, purement intelligible, de leur connaissance.";  p. 340

- Pour être cohérent, plaçons-les en ♡; leur "connaissance" vient par le mouvement "désincarné" ♢𓁜↑𓁝𓁜;  

  • Les âmes séparées (de Dieu) :
    "Les âmes séparées ont elles aussi une connaissance des choses naturelles par les «espèces» infuses qu’elles reçoivent «sous l’influence de la lumière divine», une connaissance qui, toutefois, reste «commune et confuse» (Summa theologiae, I, quaest. 89, art. 3)., qui leur sont communiquées au moment de leur création et qui sont la source directe, purement intelligible, de leur connaissance." p. 340

- Les malheureuses "âmes séparées" que nous sommes, sont toujours en ♡, mais :

  • Le chemin est plus long ♧𓁜↑𓁝𓁜↑𓁝  ;
  • Leur connaissance est brumeuse et "imparfaite" : la posture ex ante 𓁝, vue précédemment, jusqu'à la résurrection;
  • Qui est source directe, purement intelligible de la connaissance : passage ♡/.

 - Je ne dis pas que c'est la théorie de Thomas, seulement que c'est une façon économique (intellectuellement) de se la représenter. Poursuivons :

"La connaissance de l’homme en cette vie ne peut se faire par la contemplation directe de l’intelligible : l’union de l’âme et du corps exige un passage par le fantasme. Ce passage par le fantasme est ce que Thomas appelle la conversio ad phantasmata, qui est l’opposé de la connaissance per influentiam specierum a Deo." p. 341

- Voilà qui conforte notre représentation : Thomas insiste sur le mode syntaxique ♢ comme intermédiaire entre le sensible en ♧ et l'idéal en ♡, tout en réfutant la possibilité l'approche intellectuelle ♡⚤ "per influentiam specierum a Deo." d'Avicenne, i.e. : 𓁝𓁜.

"Défendre la thèse aristotélicienne de la nécessité du passage par le fantasme contre l’interprétation platonicienne inconséquente d’Avicenne, qui affirme que l’âme reçoit directement les espèces intelligibles du Donateur des formes à condition de s’y être préparée en se plongeant dans le sensible, revient ainsi à expliquer et à justifier la doctrine aristotélicienne de l’«induction abstractive» de l’intelligible à partir du sensible. Or cette doctrine réclame une clarification, car elle semble synthétiser sinon des éléments hétérogènes, du moins des étapes distinctes." p; 342

- Bon, je pense que c'est assez clair pour toi ?

- À part ce qualificatif d'inconséquent à propos de la théorie d'Avicenne ? Cette réflexion mise à part, la doctrine de Thomas est effectivement hétérogène puisqu'elle passe joyeusement d'Aristote R à Avicenne R en fonction des besoins, pour respecter l'unité trinitaire du Catholicisme.

Maintenant; Thomas parle explicitement de ce qu'il définit comme "intellect formel", et qui se place, naturellement au niveau [⚤], avec une syntaxe en ♢ à base de syllogismes :

"L’intellect formel se divise en intellect simple et en intellect composé.

  • Le simple est l’intelligence des incomplexes. [i.e.: ♧]
  • L’intelligence des complexes est composée soit par le mode de l’énonciation, soit par le mode du syllogisme ou d’une autre espèce d’argumentation. En effet, l’intellect que l’on dit composé se divise
    • en l’intellect qu’on appelle intellect des principes, [i.e.: ♡] qui, sous quelque aspect nous est inné, dans la mesure où nous ne recevons pas ses principes d’un autre principe, mais par la science des termes – une science des termes qui naissent d’emblée en nous ; et en
    • l’intellect entré en notre possession à partir d’autres choses, [i.e.: ♢] celui qui, chez les Philosophes, est appelé intellect acquis, qui entre en notre possession par la recherche, l’enseignement ou l’étude1 .

- Juste une petite difficulté que Thomas glisse sous le tapis : l'intellect des principes, qui, sous quelque aspect nous est inné : ça ressemble fortement à l'émanation d'Avicenne !

- Il ne peut pas copier-coller deux schémas l'un sur l'autre sans qu'il y ait des discontinuités, c'est évident. Note-le au passage. Sinon, l'ensemble est cohérent et respecte un parallèle entre les niveaux [⚤] et [♻].

"Restait à expliquer ce que signifiaient les expressions «les simples» et «les complexes». Pour les logiciens, les simples étaient les termes [i.e.: ♧], et les complexes, les propositions [i.e.: ♢]– les énoncés affirmatifs ou négatifs auxquels l’esprit donnait ou non sa foi, c’est-à-dire son assentiment [i.e.: passage ♢𓁜𓁝♡𓁜]. Mais cette distinction était, chez Albert comme chez tous les philosophes, immédiatement recouverte et brouillée par une autre : l’intellection des simples ne pouvait être assimilée à une simple saisie des termes d’une proposition, Aristote lui-même reformulant l’expression «intellection des indivisibles» en lui substituant, à la fin de De anima  III, 6, intellection «ayant pour objet l’essence du point de vue de la quiddité». p. 345

- Il n'y a pas de problème, si tu comprends qu'un simple en ⚤ se réfère à une quiddité en ♡; par le bouclage du ruban : ♡/.

La théorie de l’intellect formel et l’imbroglio aristotélicien

Ensuite le texte s'empâte un peu, faute je crois, de ne pas avoir formellement identifié cette distinction fondamentale entre :

  • En [⚤] : approche "logique";
  • En [♻] : approche "participative" :
    • les catégories : espèce et genre relatives à la substance chez Aristote, et
    • l'abstraction de ces catégories à partir des êtres "substantiels".

Je relève à la volée :

"Le rapport entre la formation de l’intellect et sa première opération, l’appréhension des quiddités, n’était pas défini – comment l’eût-il été, puisque la fonction de la notion d’intellect formel était précisément de masquer l’hiatus laissé par Avicenne entre le travail sur les formes sensibles et la réception de l’intelligible ?"

- Nous avons déjà discuté de cet exercice de style : il s'agit du 4è type d'universel introduit par Grosseteste en ♢ ; en utilisant une procédure typiquement de niveau [⚤]. Il s'agissait en fait de "renverser" la dualité des sujets (♡ & ♡ ) chez Avicenne, par une dualité d'intellects (agent—♡/♢passif)... Mais il subsistait encore une dualité, que Thomas éradique en parlant d"une "nature" se distribuant à tous les modes. Par ailleurs, la démarche de Grosseteste est si radicalement "Reale" qu'elle ne laissait aucune place à l'intellect logique en ♡... et à l'appréhension des quiddités via ♡/♧.

- Donc Thomas passe sous silence... Que nous devons respecter..

Objet et fin de la connaissance intellectuelle selon Thomas d’Aquin

- Le but de la connaissance, selon Thomas est "la vérité".

- Nous la connaissons déjà : c'est Dieu en ♡.

- Si fait, mais il convient de retrouver Aristote :

"Il y a certes une vérité antéprédicative [i.e.: ], une vérité des choses, au sens précis où une chose est vraie quand elle «a la forme propre à sa nature» (il y a de l’or vrai et de l’or faux). Mais la vérité, au sens d’Aristote, est prédicative [i.e.: ]. Elle n’est donc pas non plus dans l’appréhension de la quiddité d’une chose [i.e.: 𓁜]. Elle est dans la connaissance par l’intellect de la conformité de son intellection à la vérité de la chose [i.e.: 𓁝𓁜]. L’intellect n’appréhende pas cette conformité en tant qu’il connaît la quiddité d’une chose, mais «quand il juge que la chose est bien comme l’indique la forme qu’il appréhende de la chose» : ce n’est qu’à ce moment qu’il «connaît et dit la vérité». Cela, il ne le fait qu’«en composant et en divisant». La vérité est ainsi, à proprement parler, dans l’intellect qui compose et divise, et c’est en composant et en divisant des termes, des propositions, des syllogismes [i.e.: ♢], que l’intellect réalise sa fin, non en connaissant son objet (Summa theologiae, I, 16, art. 1). Le trajet de la connaissance intellectuelle, d’un mot celui de la science, va donc de l’objet à la vérité par le raisonnement." p. 347

- Bon je crois que tout est dit : la "connaissance" humaine passe par le niveau [⚤] et non le niveau [♻], avec en miroir les deux niveaux du mode syntaxique :
participation—♢/ ♢logique.

L’appréhension des quiddités : espèce intelligible et verbe mental

"Thomas reprend l’analogie de la pensée [i.e.: [⚤]] avec la sensation [i.e.: [♻]], en l’inscrivant dans le cadre général du processus [i.e.: R] menant de la connaissance sensible à la connaissance intelligible. Le processus aboutissant à la formation de l’image [i.e.: ♧♢ ] devient ainsi le modèle structurel du processus allant de l’image au concept [i.e.: ♢]." p. 350

- RAS.

"La tradition interprétative arabe d’Aristote avait insisté sur la distinction entre la sensation proprement dite, l’information ou «immutation» de l’appareil sensoriel par la forme du sensible (species sensibilis), et la formation, c’est-à-dire l’opération de l’imagination entendue comme exercice d’une vis formativa, d’une capacité de former une «idole» de la chose, de la produire ou de la re-produire en l’absence de tout stimulus direct." p. 350

- Plus délicat: l'interprétation arabe évoquée ici, suggère un cheminement R, à l'opposé de celui d'Aristote R; et tout particulièrement chez Avicenne.

- L'immunation en question serait donc à l'opposé de l'abstraction ?

- Pas évident :

  • La "formation des idoles" et la "vis formativa" seraient du style ♡. Ce n'est pas évident au niveau [♻], peut-être plus au niveau [⚤] avec, par analogie, la formation d'un prédicable ♡tel qu'une "maison heptagonale" chez Avicenne.
  • Quant à "l'immutation" il faut la comprendre comme l'abstraction d'Aristote, qui fonctionne dans l'autre : ♧. (i.e.: la forme abstraite de la substance). Au niveau [⚤], tu retrouves la formation de concepts "en composant et en divisant des termes" ♧.

- Il y aurait donc un processus double, qui rappelle celui du neurologue J.P. Changeux retrouve définissant la "prise de conscience comme la rencontre entre un percept et un concept ?

- Ce qui n'a certes rien pour nous choquer, mais pose un problème de cohérence dans une approche mêlant aristotélisme R et néoplatonisme R.

"Ces deux éléments sont repris analogiquement par Thomas dans l’analyse de l’intellection comme les deux moments, les deux faces d’un même acte. Telle que la comprend Thomas, l’intellection des simples suppose deux éléments :

  • a/ l’information de l’intellect possible [i.e.: ]  par une espèce intelligible (résultant de l’abstraction opérée par l’intellect agent)  ;[i.e.: l'intellect agent déclenche ♡  l'abstraction ];
  • b/ la formation sur cette base de ce que, détournant une expression d’Augustin, il appelle «verbe mental» ou «concept» ou «verbe conçu». [i.e.: ]

- Je ne te cache pas qu'il y a une difficulté : comment passer de ce "verbe conçu, et le terme "conçu" au sens d'actuel, tiré d'une potentialité (au sens d'Aristote) me semble particulièrement judicieux, à un "composé" d'éléments au sens de la logique du discours au niveau [⚤] et un mode componentiel ?

- J'ai compris : c'est une difficulté à laquelle les scolastiques vont se heurter, sans pouvoir nommer l'obstacle, faute d'avoir théorisé la différence entre la logique du discret en [⚤] et celle du continu en [♻], c'est ça ?

- Exactement. 

Ce «verbe conçu», que l’on peut aussi désigner du nom d’«intention» [i.e.: on retombe sur Avicenne], n’est pas pensé selon la métaphore optique qui commande la théorie de l’intuition de l’essence [i.e.: le donateur de formes], de la contemplation de la nature dans sa séparation éidétique [i.e.: en ]. Ce qui se dit dans le verbe est pensé sur un mode componentiel [i.e.: en ], comme une définition mentale, comme l’ensemble des traits que l’intellect peut «composer et diviser» ensuite dans une assertion. Le «verbe conçu» est ce que l’intellect forme en lui-même et pour lui-même en vue du jugement [i.e.: en 𓁝𓁜].p. 351

- Il y a là un non-dit assourdissant : comment passer de ♡ à ♡ ?

  • Sans revenir à Platon [⚤][♻] et la réminiscence;
  • Sans revenir à Avicenne avec ∅ & ?

- Tu as toujours le passage : ♡/...

- Sans doute, mais il subsiste l'appréhension des concepts premiers de la logique en ♡, et surtout l'intention, qui se manifeste dans la création de chimères ♡?

- N'es-tu pas en train de couper des cheveux en 4 ?

- Non, non. Lorsque tu bricoles par exemple, et que tu as besoin d'une clef de 12 pour desserrer un boulon, est-ce que tu "penses clef de 12" où gardes-tu la taille du boulon en image, pour rechercher l'outil ? Nous ne sommes pas tous câblés pareil, certains plus [⚤], certains plus [♻], mais je peux te dire qu'en bricolant, j'évite de verbaliser.

- Et ?

- Et l'idée que l'on se fasse immédiatement une "image compotationnelle" de ce que l'on désire en [♻], me semble erronée.

- Ce n'est pas notre problème : on ne te demande pas de résoudre ici et maintenant ce qui ne l'était manifestement pas au XIIIe siècle en se baladant sur R et R...

- Par contre, il peut être utile de repérer, comme nous le faisons ici, des hiatus dans les représentations de l'époque. Ça pourrait aider à comprendre la période de 19 siècles qui sépare Aristote de Galilée !

- Dont acte, voyons maintenant comment thomas va s'en sortir :


Le 02/ 02/ 2026 :

"Il y a dans la partie sensitive [i.e.: [♻]] de l’âme deux sortes d’opérations.

  • L’une réclame seulement une modification (immutatio) : c’est ainsi que l’opération du sens s’accomplit en ce qu’il est modifié (immutatur) par le sensible.
  • L’autre opération consiste dans une formation : c’est comme cela que la faculté d’imaginer se forme pour elle-même l’idole d’une chose absente ou qui, même, n’a jamais été vue auparavant.

L’une et l’autre opération est réunie (coniungitur) dans l’intellect.

  • On observe d’abord une affection (passio) de l’intellect possible, dans la mesure où il est informé par une espèce intelligible.
  • Ainsi informé, il forme à son tour une définition, une division ou une composition, qui sont signifiées par des mots (voces).

Ce que signifie le nom, la ratio, c’est la définition. Ce que signifie la proposition, c’est la composition et la division opérées par l’intellect.
Les mots ne signifient donc pas les espèces intelligibles, mais les moyens dont l’intellect se dote (sibi format) pour juger des choses extérieures.
Cf. Thomas d’Aquin, Summa theologiae, I, 85, 2 ad 3m." p. 351

- Je te propose cette version de la thèse, à toi de juger :

  • Immunatio : ♧ ;

Le 02/ 02/ 2026 :

"Il y a dans la partie sensitive [i.e.: [♻]] de l’âme deux sortes d’opérations.

  • L’une réclame seulement une modification (immutatio) : c’est ainsi que l’opération du sens s’accomplit en ce qu’il est modifié (immutatur) par le sensible.
  • L’autre opération consiste dans une formation : c’est comme cela que la faculté d’imaginer se forme pour elle-même l’idole d’une chose absente ou qui, même, n’a jamais été vue auparavant.

L’une et l’autre opération est réunie (coniungitur) dans l’intellect.

  • On observe d’abord une affection (passio) de l’intellect possible, dans la mesure où il est informé par une espèce intelligible.
  • Ainsi informé, il forme à son tour une définition, une division ou une composition, qui sont signifiées par des mots (voces).

Ce que signifie le nom, la ratio, c’est la définition. Ce que signifie la proposition, c’est la composition et la division opérées par l’intellect.
Les mots ne signifient donc pas les espèces intelligibles, mais les moyens dont l’intellect se dote (sibi format) pour juger des choses extérieures.
Cf. Thomas d’Aquin, Summa theologiae, I, 85, 2 ad 3m." p. 351

- Je te propose cette version de la thèse, à toi de juger :

  • Immunatio : ♧ ;

- Ç'est l'abstraction d'Aristote ?

- Pas tout à fait : il ne s'agit plus d'abstraire une forme déjà dans la substance de l'objet en ♧, mais d'une rencontre entre que qui est observé du sensible en ♧, et une forme déjà acquise en ♢;

  • Formation : deux possibilités :
    • Soit 𓁝♢𓁜 : on raisonne en termes de participation (les espèces forment le genre);
    • Soit 𓁝♢𓁜 : nous sommes sur le mode "compulsionnel".

- Tu fais un distinguo qui n'est peut-être pas explicite chez Thomas ?

- Pas explicite, mais qui s'enkyste dans des non-dits, si je puis dire : c'est ce que l'on retrouve chez les Reales dans leurs difficultés à situer la formation de chimères en ♢. Voyons si la suite peut préciser les choses.

  • coniungitur (hypothèse 1)
    • Passio : Information de l'intellect possible par les passions : ♢;
    • Voces : ♡/.

- Ici, je limite l'intention à ♡; en oubliant l'intention d'universel d'Avicenne en ♡.

- Tu ne respectes pas strictement le texte : de Libera parle d'information de l'intellect "possible" que tu avais situé en ♢ et non en ♡ (intellect agent)?

- Certes, mais je comprends l'action des "passions" comme celle de l'intellect "agent", qui "actualise" —au sens d'Aristote— ce qui en ♻ reste potentiel.

- OK, mais ta remontée  , qui retrace le parcours d'Aristote ne traduit pas vraiment le texte. Il y a une autre interprétation possible, en suivant le parcours d'Avicenne :

  • coniungitur (hypothèse 2)
    • Passio : Information de l'intellect possible par les passions : ♡;
    • Voces : ♡.

- Oui, mais alors l'intellect potentiel est en ♢?

- Au regard d'Aristote, ça ne pose pas de problème : tout ce qui n'est pas "actualisé" en mode  sémantique ♡, reste potentiel.

- Il y aurait confusion des deux parcours R et R ?

- N'oublie pas ce que nous avons déjà remarqué concernant l'accord superficiel des scolastiques sur la classification tripartie des universaux: (voir ici dans #30 Bis).

  Avicenne   Aristote / Paris  
Antérieur       postérieur
dans  ↓♢   ↑♢ dans
postérieur       antérieur
  de rem   en re   de rem   en re  

- Il semblerait (ce n'est qu'une hypothèse) que Thomas utilise R au niveau du sensible [♻] (de re) et R pour ce qui est de l'intellect "compulsionnel" [⚤] (de rem).

- C'est ce qui paraît le plus vraisemblable.

- Dans ce cas, nous devrions avoir des couacs puisque les circuits ne permettent pas une "circulation" complète sur le cross cap.

- Tentons de les repérer :

  • Chez Avicenne :
    • /⚤ : l'intention universaliste en ♡ est alimentée par l'existant en ♧:
      => ici l'existence est oubliée au profit de "l'être";
    • /♻ : il y a un accord progressif entre ce qui est conçu pas l'intellect et énoncé en ♧⚤ et l'essence des choses ♡:
      => ici cet aspect "apprentissage" est effacé;
  • Chez Aristote :
    • /: la forme actualisée en ♡ donne un universel simple en ♧:
      => ici le "signe" de "l'essence" renvoie au "Fils" "verbe" du "Père"
    • /♻ : le prédicat en ♡⚤ concerne un sujet sensible "potentiel" en ♧:
      => ici le potentiel disparaît au profit d'une ontologie du sujet sensible.

Ce qui "cloche", si je puis me permettre, c'est que l'objet "en re" devrait déjà être formé et son "essence" ♡ respecter une logique propre au langage [⚤] (de rem), ce dernier n'en étant que la représentation par des mots (voces)

- La suite nous éclairera peut-être ?

"L’opération de l’intellect possible est ainsi double, ce n’est pas la simple réception d’une forme, c’est aussi la production d’un contenu mental, présenté comme une «définition mentale», la «raison» signifiée par le nom, c’est-à-dire le «λόγος de l’essence» dont parlaient les Catégories."

 - Il y a bien le passage de la forme issue du sensible—♢l'essence ; mais ce qui est gênant, c'est qu'elle soit constituée d'éléments comme une "définition " comprise en ♡, avant même d'être désignée d'un nom dans le passage aristotélicien ♡/, comme si le bébé en annonant "manman" pouvait déjà définir ce qu'est sa mère...

- OK, je pense que tout le monde aura compris qu'il y a un bug : la superposition de deux façons de voir contradictoires, ne permettant pas un "bouclage" sans heurt, en passant d'une position à l'autre. C'est une explication topologique d'un problème —pour toi—, qui n'est certainement pas perçu par Thomas... Continuons.

Le problème de l’universel : nature commune et essence

"La problématique des universaux n’occupe pas une place centrale dans la pensée de Thomas. C’est dans un texte de jeunesse, le De ente et essentia, qu’il en a donné la formulation la plus complète. L’horizon de sa problématique n’est pas Porphyre et Boèce, mais Avicenne et la scolastique des années 1250." p. 355

Il retient :

  • Les 3 états des universaux (ante rem / in re/ post rem);
  • Les 3 manières avicennes de considérer la nature 
    • "Selon l'être qu’elle a dans les singuliers,
    • selon son être intelligible,
    • selon une considération absolue portant seulement sur ce qui lui appartient par soi"

"L’originalité de Thomas n’est ainsi ni dans la thèse de l’indifférence de l’essence ni dans la distinction de ses états. Elle ne réside pas non plus dans la torsion qu’il impose à l’universel ante rem en l’assimilant aux Idées divines , mais

  • A/ dans la manière dont il reformule la doctrine avicennienne de l’essence et
  • B/ dans l’articulation de l’essence et des prédicables porphyriens.

Utilisant une distinction, probablement extrapolée d’Albert le Grand, entre

  • l’essence prise comme partie et
  • l’essence prise comme tout,

il complexifie en une typologie des divers modes de considération de l’essence le schéma avicennien des trois modes de considération de la nature. Une essence peut, en effet, être considérée :

  • comme partie (per modum partis) ;
  • comme séparée (en tant que «chose» existant hors des singuliers) ;
  • comme tout (per modum totius), c’est-à-dire :
  • en elle-même (selon sa «raison» propre),
  • selon l’être qu’elle a en ceci ou en cela, c’est-à-dire :
  • selon l’être qu’elle a dans les singuliers,
  • selon l’être qu’elle a dans l’esprit.

Le mode 2 correspond à l’Idée platonicienne. Thomas n’en affirme pas l’existence, il pose au contraire que l’Idée correspond à une manière de considérer une essence, se réservant, dans le point B de tester sa légitimité." p. 356

- Gardons l'idée que l'essence d'un sujet sensible en ♧, se retrouve en ♡comme "actualisation" d'une potentialité en ♢, soit dans un mouvement ♧.

- Il n'y a donc pas la "torsion" d'Avicenne plaçant l'universel "ante rem" en ♡ ?

- C'est cela. Maintenant l'essence prise comme "partie" 𓁝♡, d'un "tout" ♡𓁜 ne pose pas de problème: nous en avons déjà retracé la genèse en préambule (cf. de la nature). Le point délicat reste cependant le passage de l'essence en ♡ aux prédicables en ♡.

- L'auteur parle de Platon [⚤][♻] ?

- Ah ! J'ai une autre interprétation, à toi d'en juger : 

  • Le passage platonicien sur R n'est pas interprétable dans une approche aristotélicienne : il s'agit de la réminiscence; par ailleurs, la séparation en question est, chez Platon entre les modes ♧ et ♡;
  • On a déjà vu chez les Parisiens, une tentative pour ramener la dualité des sujets d'Avicenne  (i.e.: ♡♻ & ♡) à une dualité entre intellect agent—♡/♢potentiel respectant la "séparation" entre monde des idées—♡/♧—monde sensible au sens de Platon.
  • Il s'agirait donc, pour Thomas, de distinguer l'essence en fonction du mode (puisqu'elle se retrouve également dans "l'être" en ♧, dans un mouvement descendant par la Grâce de Dieu Trinitaire; ce qui permet de retrouver sa terminologie :
    1. comme partie (per modum partis):
      => posture 𓁝 qui peut concerner 𓁝♡ ou 𓁝♢;
    2. comme séparée (en tant que «chose» existant hors des singuliers) ;
      => en mode ♡ ou ♢ ;
    3. comme tout (per modum totius), c’est-à-dire :
      1. en elle-même (selon sa «raison» propre),
        => en 𓁜;
      2. selon l’être qu’elle a en ceci ou en cela, c’est-à-dire :
        1. selon l’être qu’elle a dans les singuliers,
          => en 𓁜;
        2. selon l’être qu’elle a dans l’esprit
          => en 𓁜.

- OK pour les étiquettes, mais le parcours ?

- Thomas est ambigu : sa "nature" semble suivre Avicenne en R; qu'il récuse par ailleurs en se voulant aristotélicien R... L'articulation entre essence et prédicables reste floue.

Pour s'en sortir, il va postuler qu'à chaque "composé" i.e.: en ♢, correspond "une seule forme donatrice d'être" en ♢.

"Il distingue clairement les parties essentielles d’un composé – sa forme (la «forme de la partie») et sa matière (l’autre partie) – et la «formule du tout». On sait que Thomas professe la doctrine de l’unité des formes substantielles, selon laquelle il y a pour chaque composé une seule forme donatrice d’être." p. 357

- Je crois que je commence à comprendre ce que tu entends par "forclusion" : il y a nettement chez Thomas la conscience d'une approche de niveau [♻] avec les concepts de "partie/ tout", mais un court-circuit consistant à les traiter en [⚤] avec la logique du langage soit celle du premier ordre, et de ses dérivés tels que syllogistique etc...

- Oui, et c'est en cela qu'il est "Reale".

- Ouf, pas facile de décoller les superpositions du palimpseste... Attendons la suite !

- Amen.

Hari

Note 1 : du 07/ 02/ 2026 :

- Il y a bien une distinction importance entre essence et existence chez Thomas, qui, si elle n'intervient que peu ici dans le texte de Libera, n'est est pas moins importante pour la suite. D'autant plus qu'elle soulève ne question concernant la représentaion du mouvement, comme nous allons le voir :

— 🤖 : Pour Thomas d’Aquin, dans les créatures, essence et existence sont réellement distinctes mais inséparables, selon le schème acte/puissance.[1][3][5][9]

  1. Le cadre général
    • L’essence (quiddité, ce que la chose est) répond à la question « qu’est-ce que c’est ? ».[3][7][9]
    • L’existence (esse, actus essendi) répond à la question « est-ce que c’est ? ».[5][9][3]
    • Dans tout étant créé, l’essence est comme puissance à l’esse, et l’esse est l’acte qui actualise cette puissance.[1][3][5]

Exemple : la nature humaine (essence) pourrait, en droit, ne pas exister ; ce qui fait qu’il y a effectivement tel homme singulier, c’est l’acte d’exister qui actualise cette nature.[7][9][3]

  1. La distinction réelle dans les créatures
    Thomas affirme une distinctio realis entre essence et esse pour tout être créé.[3][5][1]
    L’argument-type (De ente et essentia, Somme de théologie I, q. 3, a. 4) est le suivant :
    • Tout ce qui n’est pas par soi nécessaire (et pourrait ne pas être) reçoit son être d’un autre.[6][9][5]
    • Si une chose reçoit son être, alors son esse est autre que ce qu’elle est (sa quiddité ou essence).[9][5]
    • Or tout étant créé est contingent, donc reçoit son être, donc en lui essence et existence sont autres (aliud et aliud).[5][7][9]

D’où la formule centrale : dans la créature, l’existence est l’actualité de l’essence (actus essendi), et l’essence est un principe réel, mais en puissance à cet acte.[1][3][5]

- Si notre compréhension du mouvement (kinés) chez Aristote est correcte : l'essence de la chose est ce qui est "actuel" en elle, c'est à dire qui ne change pas, forme abstraite de sa substance (= forme + matière), et le sujet sensible, dans tel qu'il se donne à voir dans son existence, n'est qu'une "potentialité" de son essence.

- Chez Thomas c'est donc l'inverse : l'existence est l'actualisation d'une essence ?

- Oui, il y aurait donc :

  • Un mouvement aristotélicien R pour tout ce qui relève de l'abstraction aristotélicienne:
    =>  sujet sensibleessence;
  • Un mouvement avicennien R pour l'actualisation d'une essence, qui fait exister l'objet :
    => essenceexistence

- Quoique ce schéma ne concerne que les sujets sensibles, car Dieu est essence et existence de toute éternité :

  1. Dieu : identité d’essence et d’existence
    La distinction n’est pas universelle : elle ne vaut pas pour Dieu.[2][6][5]
    • Si Dieu recevait son esse, il serait causé, donc non nécessaire ; or Dieu est l’« être nécessaire par soi » (necesse esse per se).[2][6][5]
    • Donc en Dieu, essence et esse sont identiques : Dieu est ipsum esse subsistens, l’être même subsistant.[6][2][5]

Ainsi, la distinction essence/existence sert à marquer la distance infinie entre l’être créé, composé d’essence et d’esse, et l’être incréé où essence et esse coïncident absolument.[2][5][1]

  1. Statut métaphysique de la distinction
    Thomas explicite cette différence sur le modèle acte/puissance :
    • L’essence créée est un «être en puissance» à l’acte d’exister, un «certain non-être» par rapport à l’esse actuel, mais pourtant une réalité positive, non un pur néant.[9][3][1]
    • L’esse est l’«acte de tous les actes», ce qui actualise non seulement la forme, mais toute la chose.[3][5][1]

La distinction est donc plus qu’une simple distinction de raison : l’étant créé est réellement composé d’essence et d’acte d’être, composition qui fonde la possibilité même de la création et de la contingence.[5][1][3]" (Sources : suivre le lien)

Le statut de l'existence, qui n'intervient que marginalement ici dans la séparation des deux niveaux [⚤] et [♻] auquel nous assistons ici au XIIIe, va être questionné par Albert de Gand, sur le fond.

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