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Sur les traces de Lévi-Strauss, Lacan et Foucault, filant comme le sable au vent marin...

L'Homme quantique

La querelle des universaux #30 Bis — XIII siècle — Logique scolaire & réalisme théologique

Le 30/ 01/ 2026 :

Je reprends l'article que j'avais publié il y a 3 semaines, car ce que nous avons vu depuis, d'Aristote, d'Avicenne comme d'Averroès, devrait simplifier grandement ce que j'écrivais alors. 

Le 23/ 12/ 2025 :

- Ma lecture du livre d'Alain de Libera m'aide à prendre conscience au fur et à mesure que j'avance, de ma très grande ignorance des sujets que je traite. Je voudrais m'en excuser auprès des quelques fidèles qui m'accompagnent dans cette exploration.

- Tu avances par essais et erreurs, comme tout un chacun, l'essentiel est de modifier ton point de vue en conséquence...

- Oui, bien entendu, mais faute de maître, il m'est difficile parfois de rectifier rapidement, et il m'arrive de m'enfoncer dans le labyrinthe plus que nécessaire, en sortir est d'autant plus malaisé que je m'y aventure depuis longtemps.

- Tout ça pour nous dire quoi ?

- Nous avons maintenant suffisamment de matériaux pour alimenter notre entropologie, et surtout caractériser/ connoter les différents pôles de notre topologie de l'Imaginaire, à partir de la circulation des uns et des autres entre les concepts qu'ils choisissent de connecter, et je vais donc poursuivre en m'appuyant plus fortement sur notre IA Perplexity, en suivant cette démarche :

  1. Pour chaque pas en avant, vérifier la cohérence de ce que j'ai proposé jusqu'à présent, en particulier mes hypothèses de départ (platonisme, aristotélisme, néo-platonisme, etc.) et suivre les cheminements/ évolutions des concepts au fil du temps;
  2. Tester la cohérence de mes textes, pas à pas, en cours d'écriture, par rapport :
    • au corpus accessible à l'IA;
    • à mes textes précédents;
    • au code de notre entropologie;
  3. Commencer à préparer le pas suivant : reconstruire ce que visiblement Foucault a loupé en définissant l'esprit de la Renaissance à partir de Paracelse (oubliant Galilée, Montaigne, Spinoza voire Descartes). L'objectif : repérer le moment où les philosophies anglo-saxonnes et continentales se différencient l'une de l'autre.

- Et donc ?

- J'ai donné à lire l'ensemble du texte à l'IA, en demandant une introduction pour chacun des chapitres qui suivent : je voudrais voir le film en accéléré se dérouler sous mes yeux. 

- Tu veux écrire en parallèle les articles #30, #31, #32, #33 & #34 ?

- Et même reprendre ce qui doit l'être des précédents. Si je veux valider notre topologie, la cohérence doit être sans faille.

- Dis-nous tout : qu'est-ce qui te tracasse ?

- Par exemple, chez Platon, je me suis jeté un peu trop vite sur sa théorie éponymique, parce qu'elle cadre bien avec la jointure [⚤]/[♻]. Mais une rapide vérification (ce que je n'avais pas fait) aurait tout de suite nuancé son importance (voir discussion sur le Cratyle). Cette théorie ne devient vraiment fondamentale qu'au XIIe & XIIIe siècle chez les grammairiens. C'est de ce genre d'imprécision que je voudrais me garder en tout premier. Sans parler de concepts tels que "essence" ou "concept", qui vont se balader en tous sens comme des reines sur notre échiquier.

Par ailleurs, ces fluctuations m'amènent à plus de souplesse dans ma définition des parcours. Dire qu'un circuit est "bouclé", comme celui d'Aristote, tel que je le symbolise par R, doit laisser la possibilité d'envisager des répétitions de type ⇅. Et il faut également définir correctement ces répétitions (comme la dialectique [⚤][♻] et les oscillations [⚤][♻] chez Platon; cf. "Logique et mouvement").

Toujours dans le même souci de rigueur, la recherche des indices confirmants un parcours, doit s'accompagner d'une recherche des indices d'un refus ou d'une incapacité d'une pensée se déployant "en dehors" du parcours envisagé. On n'a pas toujours la chance d'un choix aussi clair que celui de Parménide (ce qui est est), accompagné de la revendication complémentaire d'un refus (ce qui n'est pas n'est pas).

- OK, donc, tu as besoin d'être épaulé par une IA, faute de dialoguer avec des spécialistes?

- À la limite, je préfère !

- Explique ?

- N'ayant pas d'ego, et doté de la patience infinie d'un GPS, il ne fait que répondre à mes questions. J'apprends en corrigeant sans cesse ma façon de le questionner, comme un bébé teste les limites de sa nounou : il ne cherche pas à m'éduquer —et son point de vue ne reflète que le mien— mais il me sert de garde-fou contre des erreurs factuelles ou contre mes incohérences et ambiguïtés personnelles. La discussion avec des contradicteurs viendra lorsque j'aurai terminé le parcours, et l'on m'objectera que je n'ai pas inventé l'eau tiède...

- D'accord, donc, chacun des cinq articles à venir aura une structure commune?

- Oui :

  1. Sommaire de de Libera;
  2. Résumé de Perplexity;
  3. Filage "assisté" du texte et restitution topologique;
  4. Hors texte : révision des articles précédents par Perplexity et éventuelles corrections de ma part (en bleu ou par notes séparées).

5. La scolastique latine du XIIIe siècle

 

Présentation Perplexity

  1. La logique scolaire (logique parisienne et oxonienne)

Dans les universités du XIIIᵉ siècle, il existe deux discours sur les universaux : celui des manuels de logique scolaire (faculté des arts) et celui, plus métaphysique, des théologiens et philosophes travaillant sur l’«Aristote nouveau». Les manuels de logique restent proches de la tradition porphyrienne et boécienne, évitent officiellement la métaphysique, mais véhiculent de fait un réalisme implicite de l’universel «dans la chose».

Deux traditions institutionnelles structurent cet enseignement logique :  

  • À Paris, la tradition est plutôt réaliste : l’universel est pensé comme une «chose universelle» prenable dans un langage de participation (une même nature présente en plusieurs individus).
  • À Oxford, la tradition est moins nettement réaliste : les manuels (Ut dicit…, Cum sit nostra…) déploient plus systématiquement la tripartition avicennienne (universel en acte, en puissance, selon l’intellect) et ouvrent la place à des cas-limites comme la chimère ou le phénix, universels pensables sans correspondants réels.

Au cœur de cette logique scolaire, deux questions dominent :  

  • La définition de l’universel (ce qui est prédicable de plusieurs, en acte ou en puissance, voire seulement «par l’intellect») ;  
  • La distinction universel/ prédicable : à Paris, on tend à les identifier (même chose en substance, distinguée par la fonction logique) ; à Oxford, on articule universels et catégories (praedicamenta) en insistant sur la structure du discours.
  1.  Le réalisme théologique

Sur ce fond logique se greffe un réalisme à dominante théologique, où l’universel est pensé comme une «quiddité» ou «essence» ayant un statut quasi divin ou lumineux, diffusé dans les singuliers. Les guides scolaires (comme le Guide de l’étudiant parisien) présentent ainsi les universaux comme :  

  • Des «formes» qui sont comme un certain être divin présent en chaque chose ;  
  • Des lumières ou illuminations qui émanent de la Cause première ;  
  • Des réalités qui demeurent en elles-mêmes tout en recevant, dans les singuliers, un être actuel par lequel elles sont dites «en acte».

Ce réalisme théologique se traduit par la thèse :  

  • Que l’universel est en acte non dans l’intellect, mais dans les singuliers ;  
  • Que l’universel ainsi «actualisé dans la pluralité» constitue une première grande forme de réalisme métaphysique aristotélicien (substituant aux formes platoniciennes une nature commune in re).

Ce réalisme métaphysico‑théologique domine longtemps comme adversaire principal, d’abord face au conceptualisme d’inspiration avicennienne et averroïste, puis face au nominalisme de la fin du Moyen Âge. Il s’articule à une ontologie où la nature ou essence est pensée comme un «tout» qui se retrouve réellement dans chaque individu, avec une coloration néoplatonicienne (lumière, participation, rayonnement divin) jamais totalement effacée.


Le 06/ 01/ 2026 :

- Retour au bercail, après une fin d'année dans la Serra da Bocaina. Mise en pause pendant laquelle certaines choses se sont peu à peu décantées, et vont certainement orienter ma lecture d'aujourd'hui.

- Vas-tu suivre le programme que tu t'étais fixé ?

- Oui : la présentation de l'IA me semble assez claire, et la relecture devrait nous permettre d'assurer l'ancrage des concepts employés, tels que universel, prédicable, quiddité ou essence, tout en évitant de me perdre dans les détails historiques.

- Il faut savoir si tu suis le texte ou non ?

- Je repense à l'idée du "phylum humain" de Theillard de Chardin.

- C'est un peu contraire à l'idée du rhizome de Deleuze et Guattari dont tu nous parlais encore il y a peu (voir "Du rhizome au cross-cap #2").

- Effectivement, disons que ce "phylum" n'est qu'un bourgeon occidental d'un rhizome humain. (Note 1) Bref, tout ceci pour dire que nous ne nous intéressons à ces péripéties historiques que dans l'espoir d'y repérer nos racines culturelles actuelles.

- OK, et si tu t'y mettais ?


LA LOGIQUE SCOLAIRE

Définition de l'universel

"Les deux définitions anglaise et continentale de l’universel partent des mêmes éléments : les trois définitions proposées successivement par Avicenne dans la Métaphysique du Shifâ’. Elles en font une synthèse plus ou moins homogène et adaptée." p. 295

- Revenons à Avicenne  (voir #28) et à "la doctrine des trois états de l'universel" pour nous rafraîchir la mémoire : 

C'est à partir d'ici qu'il faut reprendre le texte ! 


Tout d'abord resituons Avicenne et Averroès par rapport à Aristote et Platon :

  (1) (2)
Avicenne
  (a) (b)
Averroès Aristote
  (c) (d)
Platon

Quant aux 3 définitions de l'universel chez Avicenne, nous en étions resté à ceci (voir ici dans #28Bis ):

Universaux/ pluralité Avicenne  
Antérieur   essence
dans   
postérieur   existence
  de rem   en re  

Si les référés quiddité et quoddité concernent "la chose", les universaux sont en relation à ce que l'on dit, ou plutôt aux interrogations quant à la chose. Paradoxalement, avicenne qui a une démarche transcendante (tout part du donateur de formes) développe sa logique au niveau [⚤], ce qui permet des compositions proprement "syntaxiques" de concepts (tels qu'une maison heptagonale). 

"Dans la tradition parisienne, l’universel est défini comme un «prédicable» possédant en acte ou en puissance une pluralité de sujets. Ces divers types de sujets – homme, Soleil, Phénix –, que l’on va retrouver dans les deux traditions scolaires, correspondent aux deux premières définitions de l’universel chez Avicenne." p. 295

C'est ici qu'il faut avancer à pas comptés !

  1. En "acte" et "en puissance" forme un duo aristotélicien concernant la chose elle-même, c.-à-d. que la logique parisienne ne s'applique pas comme chez Avicenne au niveau [⚤], mais, comme chez Averroès, au niveau [♻];
  2. La tradition parisienne est plutôt "Reale", c.-à-d. dans l'approche d'Averroès en R.

Autrement dit nous avons une sorte d'inversion entre "avant/ après" qui tient à la différence des voies suivies :

  Avicenne   Paris  
Antérieur       postérieur
dans  ↓♢   dans
postérieur       antérieur
  de rem   en re   de rem   en re  

Et l'accord sur les définitions d'Avicenne est le fruit d'une double inconstance concernant :

  • Le sens du parcours (immanent/ transcendant);
  • Le niveau des universaux (de rem/ en re).

- Arrête ton marivaudage, je suis perdu, explique ?

- On va procéder pas à pas :

  1. Les universaux "dans la pluralité" sont de mode ♢ dans les deux cas, mais :
    • Chez Avicenne ils sont un composé "intentionnel" : ♡;
    • Chez les Parisiens ils sont le fruit d'une "abstraction" : ♧;
  2. Antérieurement à la pluralité :
    • Chez Avicenne il y a une intention en ♡;
    • Chez les Parisiens il y a des "universaux simples" en ♧;
  3. Postérieurement à la pluralité :
    • Chez Avicenne le prédicat en ♧ porte en premier sur la quiddité ♧/
    • Chez les Parisiens l'actualisation   de l'objet permet d'en parler ♡/.

- Autrement dit les deux s'accordent sur le sens avant/ après, compte tenu des parcours de sens inverses et d'un changement de niveau ?

- À une nuance près : en  et dans une approche purement "abstractive", les Parisiens ne peuvent pas correctement traiter des chimères comme "jeux de mots" tels la maison heptagonale d'Avicenne.

"Dans la tradition d’Oxford, les deux principaux manuels ont des positions différentes,

  • la Logica Ut dicit met l’accent sur la définition aristotélicienne de l’universel comme prédicable (De interpr., 17a39-40),
  • la Logica Cum sit nostra (qui fera l’objet d’adaptations jusqu’au XIVe siècle, notamment par le grand adversaire d’Occam, Gauthier Burley) est plus neutre – ce qui, à l’époque, profite au réalisme.

Contrairement à leurs homologues parisiens, toutes deux développent l’intégralité de la classification tripartite dérivée d’Avicenne, en introduisant le problème de la chimère, absent de la Dialectica Monacensis." p. 297

Donc, là, nous sommes purement au niveau emprunté par Avicenne, où se déploie la logique d'Aristote.

Différence entre universel et prédicable

"Le prédicable et l’universel sont en substance la même chose (idem sunt in substantia). Mais

  • l’universel est dit en tant qu’il est collectif de plusieurs en sa nature (collectivum multorum in naturam suam), comme animal collecte (colligit) homme, bête et les autres animaux, ou homme, Socrate, Platon et le reste des hommes particuliers.
  • Prédicable est dit en tant qu’il prend place (ordinatur) dans une proposition selon qu’il est dicible d’un autre.

Et ainsi l’un et l’autre est défini par Aristote dans le Peri hermeneias : «L’universel est ce qui de nature se dit de plusieurs.» Mais comme dicible de plusieurs est la même chose que prédicable de plusieurs, il est manifeste que prédicable et universel sont la même chose.  Cf. Nicolas de Paris, Summae Metenses, éd. De Rijk, in Logica Modernorum, II, 1, p. 470." p. 299

- Là il s'agit simplement d'assimiler le niveau [⚤] au niveau [♻]... Et ça ne peut pas "coller" pour une raison évidente aujourd'hui, inconcevable à l'époque : la logique applicable en [♻] n'est pas réductible à la logique du premier ordre.

- OK, mais ça ressemble plutôt à la démarche d'Averroès, non ?

- Oui, la suite le confirmera.

"La prédication est la coordination des prédicables. Le prédicable est la même chose que l’universel. On appelle prédicaments (catégories) les dix coordinations des genres et des espèces, comme, dans le prédicament de substance, la substance est ordonnée sous la substance, le corps sous le corps, le corps animé sous le corps animé, etc. (1)
Le prédicament est l’ordination des prédicables selon le supérieur et l’inférieur. Le prédicable est ce qui est dicible de quelque chose. Tout ce qui est dans un prédicament est soit universel soit singulier.

  • Le singulier est ce qui est dit d’un seul, comme «cet homme» ou «Socrate».
  • L’universel est ce qui est prédiqué de plusieurs, à savoir le terme commun. (2)

(1).Cf. Anonyme, Ut dicit, III, éd. De Rijk, in Logica Modernorum, II, 2, p. 388.
(2). Cf. Anonyme, Cum sit nostra, II, éd. De Rijk, in Logica Moder- norum, II, 2, p. 432.
" p. 301

- Tout ceci confirme la voie empruntée :  celle d'Avicenne en .

- N'y a-t-il pas un risque d'ambiguïté compte tenu de la différence d'approche
immanence— Aristote / ↓ Avicenne—transcendance ?

- Si fait :

  • Pour Aristote R:
    • Les "universaux simples" sont en ♧;
    • Les universaux composés, comme les catégories sont en ♢ ;
    • Les prédicats en ♡ se référent à la substance de l'objet ♡/.
Avicenne  Universaux Aristote
Antérieur prédicat
dans  composés
postérieur simples
  de rem  

 

"À l’évidence, les logiciens du XIIIe siècle ont été embarrassés par le fait que les universaux et les prédicables semblaient instantier la même chose en deux fonctions, distribuées selon la distinction

introduite par Aristote en Catégories," p. 300

- Oui, nous venons de voir que cette différence permettait assez facilement de caractériser une divergence entre Paris (en [♻]) et Oxford (en [⚤])  qui ne fera que se creuser au fil du temps.

"Dans les années 1270, le maître d’Oxford Nicolas de Cornouailles, probablement Nicolas de Mousehole (de Musele), a donc entrepris de reformuler la théorie avicennienne des universaux selon les deux axes de l’esse in multis et du dici de multis employés dans la formule du Shifâ’ : Universale est quod est in multis et de multis suae naturae suppositis.
[...]
Ce qui est exprimé au niveau de la prédication est fondé dans la propriété ontologique de la species, dans la relation qu’elle entretient avec ses «sujets». Le point stratégique est évidemment dans la relation esse in, le décrochage entre les espèces qui, comme homme, sont en acte ou, comme Phénix, en puissance dans la pluralité, et celles qui, comme Ciel, sont conçues en plusieurs par la pensée." p. 302

- La formule "Universale est quod est in multis et de multis suae naturae suppositis" ou (Est universel ce qui est dans plusieurs et est dit de plusieurs sujets supposant sa nature.) nous permet d'embrayer ic sur le duo quiddité/ quoddité introduit par de Libera pour éclairer le débat.

— 🤖 : Les deux expressions latines viennent expliciter deux manières de rapporter l’universel à la multiplicité des singuliers : comme mode d’être (esse in multis) et comme mode de se dire ou de prédication (dici de multis).

Traduction minimale

  • esse in multis : «être dans plusieurs».
  • dici de multis : «être dit de plusieurs», «se dire de plusieurs», «être prédicable de plusieurs».

La formule citée :
Universale est quod est in multis et de multis suae naturae suppositis  
se laisse rendre ainsi :  
«Est universel ce qui est dans plusieurs et est dit de plusieurs sujets supposant sa nature.»

Sens technique chez Avicenne / Nicolas

  1. Esse in multis
    • Renvoie au mode d’inhérence de la nature commune dans les individus : la nature humaine, par exemple, est «dans» Socrate, Platon, etc., en tant qu’élément constitutif de leur quiddité.
    • C’est l’axe «aristotélicien» de la présence formelle de la nature dans les singuliers (universale in re) : l’homme commun est dans chacun des hommes.
  2. Dici de multis
    • Renvoie au fait que cette même nature est prédicable de plusieurs sujets : «Socrate est homme», «Platon est homme», etc.
    • C’est l’axe logique : l’universel comme ce qui peut être dit de plusieurs sous le même concept (universale post rem, en tant que concept).

Chez Nicolas de Cornouailles, la reprise de la formule du Shifâ’ sert précisément à articuler ces deux registres : d’une part la sauvegarde de l’universel comme «être dans» (esse in multis), d’autre part l’accent logico‑sémantique sur l’aptitude à être dit de plusieurs (dici de multis).

Lien avec quiddité/quoddité chez de Libera
Oui, c’est exactement un bon moment pour introduire le couple quiddité / quoddité tel que Libera le lit chez Avicenne.

  • Avicenne distingue l’essence (quiddité : ce qu’est la chose, ce «qu’est» l’homme, la chevalité, etc.) et l’existence (quoddité : le fait qu’elle est, son «qu’il y a»).
  • De Libera montre que cette distinction permet de séparer l’«intention de la chose» (chosit, quiddité) de l’«intention d’universalité» : l’universalité est un accident de la quiddité.

Dans ce cadre :

  • Esse in multis porte sur la quiddité en tant qu’elle peut être réalisée dans plusieurs individus (universel «dans les choses»).
  • Dici de multis porte sur l’universalité comme mode de la quiddité dans l’intellect, c’est‑à‑dire comme ce qui est dit de plusieurs (universel «dans l’âme»).

L’articulation esse in multis / dici de multis et la distinction quiddité / quoddité convergent donc pour séparer :  

  • la nature en elle‑même (indifférente à l’un / multiple, à l’existence ou non),  
  • et l’universalité comme accident de cette nature, soit dans les choses (in multis), soit dans l’intellect (de multis).

Pour la suite de ton travail entropologique, cela fournit un bon point de bascule pour situer, sur ton carré ABCD, d’un côté la position où l’on thématise l’«être dans» (inscription ontologique de la nature) et de l’autre la position où l’on thématise le «se dire de» (régime logique / sémantique), et pour tester la cohérence du vocabulaire de Libera quand il passe de l’un à l’autre via quiddité/quoddité." (nota : la seule source est le texte de Libera, il s'agit donc d'un test de cohérence interne à mon propre discours)

Ceci permet de positionner quiddité et quoddité ainsi sur le schéma d'Avicenne :

  Avicenne  
intention
Universelle
  quiddité
essence indifférente
intention de la chose
   
prédicat   quoddité
existence
  de rem   en re  

En quelque sorte, la "logique" humaine tente de "saisir" ce qui est de la chose :

  • À partir de "la chosité" ou quoddité en ♧;
  • L'intention d'universalité dans ♧/;
  • Permet de "construire" des prédicats ♡;
  • Concernant la quiddité de l'objet dans ♧/; vu comme "accident" de la quoddité.

Ce qui provoque un retournement de situation : c'est à partir d'une intention universelle, que l'homme est capable de parler du particulier. Dit autrement : pour Avicenne,

  1. du "donateur de formes" émane une similitude entre
  2. ce qu'il fait (en [♻]) et
  3. ce que l'homme peut en percevoir (en [⚤]);
  4. L'homme, tire de l'existant la quoddité de la chose, dans un désir d'universel;
  5. pour comprendre la quiddité de chaque chose, comme "accident" de l'universel.

- Ce n'est pas exactement ce dont parle Nicolas de Cornouailles...

- Il reste difficile d'articuler l'approche d'Avicenne R et celle d'Aristote R, en te raccrochant à la vieille distinction Platonicienne multipleUn. Notre topologie est comme un échiquier, dont chaque case peut être atteinte de multiples façons; selon qu'il s'agisse d'une tour, d'une dame ou d'un cavalier. Chacun peut se retrouver en h3 ou b5, mais en suivant des stratégies différentes. L'important pour nous est de nous assurer que nous avons bien identifié toutes les cases nécessaires pour permettre aux pièces de se déplacer.

En l'occurrence, la distinction
en acte—♡/♢&♧en puissance
est d'Aristote, quand Avicenne parle plutôt du duo
essence—♡/♧existence.

"Avicenne, dans sa Métaphysique, caractérisait les trois types d’universaux par la seule prédicabilité. En combinant les deux approches, logique et ontologique, de l’universel, Nicolas a ainsi, à sa manière, répondu à certaines critiques modernes de la théorie avicennienne, notamment à celle de Verbeke, quand il écrit que la conception avicennienne de l’universel, en tant que fondée sur l’applicabilité à plusieurs sujets, repose sur un caractère extrinsèque et demande qu’on s’interroge plutôt sur ce qui est à la base de cette applicabilité à plusieurs sujets." p. 302

- Comme tu le vois la discussion tourne en rond...

- Et n'est pas près de s'éteindre apparemment puisque l'on en discute encore aujourd'hui !

— 🤖 : Verbeke est un historien et philosophe belge, spécialiste d’Avicenne et de la scolastique, que de Libera cite à partir de son introduction doctrinale à la traduction latine de la Métaphysique du Shifâ’.
Plus précisément, il s’agit de Gérard Verbeke (1910‑2001), professeur à Louvain, qui a beaucoup travaillé sur la réception d’Avicenne et la notion d’intention, et qui a rédigé l’« Introduction doctrinale » à l’édition Van Riet du Liber de philosophia prima (Avicenne, Métaphysique, Louvain‑Leyde, 1980).
Le passage que tu cites est repris par de Libera d’un texte où Verbeke objecte que définir l’universel par la seule «applicabilité à plusieurs sujets» (de multis) en fait une propriété extrinsèque, et qu’il faut chercher «ce qui est à la base de cette applicabilité à plusieurs sujets»."

Si je peux apporter mon grain de sel à ce débat entre spécialistes: ceci me conforte dans l'interprétation que j'ai donnée du parcours d'Avicenne:

  • Traiter la multiplicité en ♢ ramène celle-ci au rang de la catégorie des quantités, qui est accidentelle et donc, oui : extrinsèque; 
  • Ce qui est à la base de cette applicabilité à plusieurs sujets, est précisément cette quoddité de la chose, dans le mouvement
    /;
  • Qui est "semblable" vu de loin au Ménon de Platon :
    multiple—[⚤][♻]—même.

 

"La notion de suppositio utilisée au XIIIe siècle s’inscrivait dans une théorie sémantique distinguant, en principe,

  • signification «formelle» (intensionnelle) et
  • référence individuelle (extensionnelle)." p. 303

- Bon, si tu as suivi jusqu'ici, c'est immédiat : chez Avicenne :

  • La signification formelle découle initialement de l'intention universelle en ♡;
  • La référence "exensionnelle", en re est en bout de circuit :
    /; c.-à-d. la quiddité de la chose.

"Pour Pierre d’Espagne, la référence d’un terme comme «homme» dans la phrase «L’homme est une espèce» ne faisait pas de mystère. Le terme avait une supposition «simple» : il ne référait pas personnellement à un individu ou à un ensemble d’individus, mais à une chose universelle, une res universalis." [i.e.: nous sommes au niveau [♻]] p. 303

Ici : 

  Avicenne  
intention
Universelle
  quiddité
essence indifférente
intention de "homme"
l'homme est une espèce  ↓♢  
supposition simple     
  de rem   en re  

 

"Une des originalités de la tradition parisienne est d’avoir explicitement connecté la question des universaux à la distinction entre deux types de prédication,

  • la prédication essentielle ou quidditative et
  • la prédication accidentelle ou paronymique.

Ce geste a eu des prolongements considérables, notamment à la fin du XIIIe siècle et surtout au XIVe, où l’implication mutuelle des deux domaines a permis de restructurer le problème des universaux à partir de la théorie de la prédication, ce qui, du même coup, assurait une reconstruction de l’ontologie éclatée, introduite par Aristote dans les indications éparses de Catégories, 1, 2, 5 et 8." p. 305

Après vérification du concept de "paronymie", tel qu'il est employé ici (suivre le lien) :

  • La prédication essentielle ou quidditative en ♧ se réfère à ♡
  • La prédication accidentelle ou paronymique se joue en .

- OK, nous avons bouclé le parcours, et c'était effectivement plus simple, après avoir revisité tes article sur Aristote, Avicenne et Averroès. Espérons que cela continue avec Thomas d'Aquin !

- Amen

Hari

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