Modélisation de la situation théâtrale du phénomène d’adhérence

Publié le par Hari Seldon

Cette expérience de Yannick Bressan (voir son article ci-joint) continue d'exciter ma curiosité. En effet j'y vois la possibilité d'une réfutation clinique de la thèse que je présente.

Revenons sur la première esquisse que j'ai faite du phénomène dans un article précédent (cf.: Relativité de la différence émergence / décohérence.) Commençons par définir son dispositif scénique/expérimental.

1/ Il y a deux niveaux Imaginaires distincts

  • Le niveau le plus proche du Réel (Ik): les acteurs se meuvent sur une scène ;
  • Leurs actions représentent ou expriment une pièce. La pièce ainsi interprétée ou actualisée par la geste des acteurs au niveau Ik, se réfèrent à un idéal de cette pièce en Ik+1. Nous parlerons, pour retrouver le discours de Lévi-Strauss, de mythe. Nous sommes dans la situation où le metteur en scène (le conteur) nous raconte un mythe, grâce à son discours, qui, ici s’incarne dans le jeu des acteurs. D’où la justesse des termes de représentation et d’interprétation, qui marquent bien l’incomplétude de ce moment théâtral (le rite) par rapport au mythe auquel il se réfère. D’ailleurs, il y a bel et bien un aspect rituel dans la représentation théâtrale : le décorum, le rideau rouge, les 3 coups du brigadier, indiquant que l’on change de monde, les raclements de gorge dans la salle, les chuts… écoutez..., etc.
  • Je suis, moi qui fais cette modélisation de la situation théâtrale, la main (DM) hors cadre, en position ex-post de l’ensemble du récit que j’en fait.
  • Nous avons donc : Ik < Ik+1 < DM

2/ Positions du spectateur

  • Nous nous arrêterons à la situation du spectateur lambda, naïf, qui n’a qu’une vague idée de la pièce. Il vient ici à la découverte d’une œuvre et non pour se la remémorer, ce qui serait une autre situation, plus intellectuelle.
  • Ce qui s’offre à lui, « immédiatement », c’est le jeu des acteurs sur scène. Situation que je (DM) peux représenter comme étant mon niveau Ik précédent. Mais, sauf mise en scène particulière, le jeu des acteurs ne s’adresse pas directement à lui : il est (Is pour moi), vis à vis de cette pièce, hors cadre, lui aussi, en position ex-post pour l’appréhender.
  • J’interprète ceci comme : Ik < Is < DM
  • Maintenant, qu’en est-il du spectateur par rapport au référé idéal, Ik+1 dont nous parlions précédemment ? Je dirais qu’il est dans l’attente d’en comprendre le sens ; c’est à dire qu’il est en position ex-ante par rapport à celui-ci.
  • La situation complète serait alors : Ik < Is < Ik+1 < DM
  • On peut alors voir l’évolution du spectateur au cours de la représentation comme une bascule diachronique d’une position ex-ante à une position ex-post : Ik < Is < Ik+1 < DM => Ik < Ik+1 < Is < DM (1)

3/ Le phénomène d’adhérence

La question est, pour le metteur en scène, de déclencher cette bascule chez le spectateur. Il ne s’agit pas, ici, de le convaincre par la raison, mais de troubler sa perception, pour qu’il arrive, en dehors de sa raison logique, à accepter la « réalité » du mythe qui se joue sous ses yeux.

Le moyen le plus simple est de lui faire prendre le niveau Ik pour le niveau Ik+1 (en d'autres termes, de lui faire prendre des vessies pour des lanternes), de faire en sorte que Ik = Ik+1.

A la montée diachronique du spectateur (1), il substitue une descente, une incarnation du mythe : Ik < Is< Ik+1 < DM => Ik = Ik+1 < Is < DM (2)

En quelque sorte, il contourne l’Imaginaire du spectateur.

Après cette manœuvre, Ik et Ik+1 vont/peuvent se dissocier, mais ce qu’espère le metteur en scène, c’est que le spectateur reste en position ex-post par rapport à Ik+1, soit : Ik = Ik+1 < Is < DM => Ik < Ik+1 < Is < DM (3)

Comme dans tout processus d’acquisition, l’opération sera d’autant plus sûre qu’il y aura répétition du phénomène. On en revient toujours au phénomène général : répétitions synchroniques (actions du metteur en scène sur le spectateur) => émergence diachronique (évolution du spectateur).

Dans la dynamique de cette évolution du spectateur, il y a nécessairement (logiquement) un point d’acmé où Ik = Ik+1 = Is (4)

C’est à dire une situation synchronique qui permet proprement le changement d’état du spectateur. Situation que je suggère de structurer de la sorte (à discuter) :

  • Les deux pôles de l’Objet seraient O1 : l’acteur et O2 : son personnage
  • Les deux pôles du spectateur seraient S1 : je vois l’acteur / S2 : je vois le personnage
Modélisation de la situation théâtrale du phénomène d’adhérence

4/ Caractérisation clinique du phénomène

a/ Comment tout d’abord définir ce passage Ik = Ik+1 => Ik < Ik+1 ?

Je suggère de dire que le personnage sur scène est le héros (premier membre de l’équation), c’est à dire, lorsque la distance diachronique Ik/Ik+1 s’effondre, que les mouvements de l’acteur sont dans un rapport métonymique avec son référé.

Ensuite, la correspondance Ik < Ik+1 à établir entre les mouvement de l’acteur sur scène et son référé mythique, sera de type métaphorique. Voir mon article précédent sur sur cette différence métonymie/ métaphore.

b/ Dans l’instant de la bascule ex-ante / ex-post (la situation synchronique définie plus haut), le spectateur perd la conscience de son « Moi », moment d’incertitude propre à toute bascule (cf. : «L’Homme Quantique ».)

c/ Pour que le processus fonctionne, il faut que le spectateur ait d’une certaine façon « envie » d’être charmé. Je suggère de traduire cette participation plus ou moins volontaire ou consciente en utilisant le terme de « pulsion » : il « veut » passer de la position ex-ante à ex-post, s’élever :

Is < Ik+1 (S pour lui) => Ik+1 < Is

Cette pulsion est donc une fonction de la distance diachronique qui sépare le spectateur Is du niveau Ik+1, sa jouissance étant dans l’instant de bascule.

La suite est une interprétation des données expérimentales de l’expérience de Yannick Bressan :

Tout d’abord, je propose de dire que l’hémisphère droit, plus « instinctif », plus proche de l’animal, est à un niveau Imaginaire inférieur à celui du gauche : Id < Ig

Sont activés, pendant le phénomène :

  • Hémisphère Droit : La zone temporo-pariétale (permettant de comprendre les émotions véhiculées par le récit);
  • Hémisphère Gauche : Le sillon temporal supérieur gauche (qui permet d’imaginer la pensée d’autrui.)

Je propose donc de dire que la « pulsion » du spectateur s’exerce entre ces deux niveaux Id et Ig et peut se traduire par son désir que ce qu’il voit corresponde au mythe ainsi représenté. L’existence de cette « pulsion » serait corroborée par le fait que le rythme cardiaque présente une variance moindre, c’est à dire en termes de dynamique que l’entropie du spectateur diminue : il se focalise sur l’action en cours (l’entropie est une variable diachronique : cf. « L’Homme Quantique »).

Le phénomène de transfert (diachronique) Id => Ig suppose une mise en relation (i.e.: un passage par Id = Ig) et demande la mise entre parenthèses de la personnalité du spectateur (effacement nécessaire à la déstructuration de l'Imaginaire - ou effondrement de sa structure diachronique) ; ce qui correspond à la mise en sommeil de la zone du precuneus.

Enfin, le lien métaphorique qui s’établit in fine, lorsque le spectateur à effectué son changement de posture ex-ante/ex-post ; correspond à l’activation de la zone du gyrus frontal inférieur gauche : le passage du sillon temporal supérieur => gyrus peut être assimilé à la transformation métonymie => métaphore.

Pour valider les hypothèses ici émises, il faudra analyser en détail la séquence du processus.

Voilà, j'en suis là et cette mise en perspective me laisse entrevoir la possibilité de modéliser d'autres mouvements du Sujet, et d'en trouver la caractérisation neurologique...

A suivre

Hari

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