Mediapart, l'Ecosse et moi

Publié le par Hari Seldon

Mediapart, l'Ecosse et moi

Afin de mettre à l'épreuve toutes les belles idées que je développe ici, dans ce blog, bien au chaud et à l'abri du vent, j'ai décidé, il y a une quinzaine d'aller prendre l'air sur Mediapart, pour voir ce qui pouvait accrocher ma réflexion. Et butant sur cette élection écossaise, je me laisse aller à postillonner des commentaires ici et là. Des billets qui donnent plus à voir mon humeur que ma réflexion.

Honte à moi.

Pourquoi passer tant de temps à disserter sur l'incomplétude des Objets, la relativité de notre discours, l'importance de notre position par rapport à notre discours, à caractériser névrose et psychose en référence à l'Objet pour me répandre aussi lamentablement en platitudes, sans même réfléchir un instant à cet Objet d'un discours que serait l'Ecosse.

Le choc salutaire vint à la lecture d'un article du journaliste Ravanello :

"Nous sommes peu nombreux (5 millions). Nous sommes riches. Pourquoi continuer à payer pour les autres ?", dit-on à Edinbourg. La ritournelle est connue. C’était déjà celle des Lombards de la Ligue et des Italiens du nord. Celle des Flamands. Des Catalans dans une Espagne à genoux économiquement. La crise rend égoïste. Les Catalans ne veulent plus participer à l’effort budgétaire commun. Logique de petit-bourgeois assis sur leurs acquis et qui, dans un monde qui se mondialise, se rétractent sur eux-mêmes.

C'est le terme "petit-bourgeois" qui fut le déclic, selon un mécanisme analogue à l'adhérence, dont nous avons déjà exploré le mécanisme. Pourquoi? Parce que ces billets d'humeur dont je parlais plus haut, avaient pour arrière fond, cette structure fractale que j'ai en tête depuis longtemps, une conséquence de la théorie que je développe ici. Mais cette structure est décrite "ex-post", sans réflexion sur un processus (nécessairement ex-ante) de son émergence. Or la réflexion du journaliste mettait l'accent sur le processus en cours dans le cas de l'Ecosse, et par contre-coup, débloquait ma réflexion d'ordre général sur la structure sociale. Mais, restons-en pour l'instant au cas écossais.

Procédons par ordre, en rappelant ici les 3 niveaux définis dans "L'Homme Quantique" comme nécessaires à la description d'une société:

  1. Le niveau "politique" = Ip. L'aspiration Symbolique du niveau 1 est une pulsion qui tend à l'unification des constituants du groupe en question.
  2. Le niveau "économique" = Ie. L'aspiration Symbolique se limite ici à amasser de l'argent (ou tout autre équivalent). la dynamique ce limite à manger ou être mangé, et se caractérise en termes d'entropie.
  3. Le niveau "financier" = If. Le principe en action est ici l'automatisme de répétition.

Avec Ip > Ie > If.

  • Les discussions sur Mediapart tournent essentiellement sur "le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes", et toutes les variantes que vous puissiez imaginer autour du thème. Autrement dit: le niveau Imaginaire sur lequel nous échangions, c'est le niveau Ip.
  • Par contre, Ravanello nous ramène au niveau Ie.

Et pour rendre compte de la complexité de notre Objet d'étude, nous devons au minimum prendre en compte ces deux niveaux.

L'Ecosse à la veille du vote

Supposons qu'une minorité seulement d'écossais soit politiquement orientée, les uns souhaitant l'indépendance, les autres rester dans l'Union. Il est à parier que la majorité soit sans avis tranché sur la question, politiquement "amorphe", plus intéressée par son niveau de consommation ou d'épargne que par toute autre chose.

Autrement dit, suivant ces hypothèses, les premiers sont conscients des niveaux Ip et Ie, tandis que la conscience des seconds est limité au niveau Ie.

La situation actuelle se caractérise par un niveau Symbolique du niveau Ip, occupé, d'une façon ou de l'autre par l'UK. La question posée est de savoir si les écossais sont prêts à changer ce niveau Symbolique, qui ne serait plus occupé que par une certaine idée de l'Ecosse. Un tel changement présente la structure d'une action mythique, qui s'articulerait autour de la disparition de l'Angleterre de ce système Symbolique. Et ce processus mythique devrait procéder d'un état révolutionnaire, ce qui n'est pas ici le cas...

La bataille d'Ecosse

L'Ecosse n'est certainement pas dans un état révolutionnaire: son niveau de vie est relativement confortable (meilleur qu'en France par exemple). L'idée de l'indépendance a fait petit à petit son chemin, portée par quelques uns qui y croyaient, sans grande résistance de l'Angleterre. Développement progressif qui n'a rien d'une explosion comme en Tunisie en 2011.

Et puis il y a Alex Salmond, qui, par son action et son charisme risque fort d'obtenir l'indépendance écossaise.

Mais comment peut-on caractériser son action pour arriver à ses fins?

Parions, là encore, que les gens politisés changent difficilement d'idée, ce n'est donc pas son coeur de cible. Non, il lui faut porter attention au ventre mou, et c'est là que l'on retombe sur nos "petit-bourgeois". Autrement dit, il faut leur montrer que le changement est profitable, plus rentable que le maintien dans l'Union.

Et tous les moyens sont bons pour arriver à en faire la démonstration. Ce qui retient mon attention dans ce processus c'est la position relative des acteurs:

  • Alex Salmond est en position ex-post: il explique une théorie économique à des personnes qu'il cherche à convaincre;
  • Les électeurs indécis sont en position ex-ante, dans l'attente d'une raison Symbolique (à leur niveau Ie; il s'agit d'économie) pour lui apporter leur vote.

Cette situation est potentiellement celle d'une arnaque. En effet, il s'agit d'obtenir une modification irréversible de statut (en Ip) en utilisant une théorie absolument invérifiable (en Ie), provoquer un mouvement Ie => Ip avant que l'indépendance produise ses effets, c'est à dire un mouvement Ip => Ie. Or nous avons établi que ce changement de posture est par essence entaché d'une incertitude.

Les lendemains qui chantent

Compte tenu de cette mobilisation au niveau Ie, pour obtenir un changement radical au niveau Symbolique du niveau Ip, les conséquences du prochain vote ne sont pas symétriques:

  • En cas de victoire du "non", il n'y a pas de changement Symbolique, et notre "ventre mou" ne voit pas sa situation radicalement changée;
  • En cas de victoire du "oui", ce même "ventre mou" aura des attentes. Le sort d'Alex Salmond sera lié à leur satisfaction ou non. Et si les attentes ne sont pas comblées, si l'amélioration financière n'est pas au rendez-vous, l'unité écossaise risque de se faire (bon gré mal gré) dans l'amertume.

Ce que je retiendrai de cette aventure, c'est qu'elle diffère essentiellement d'un mécanisme révolutionnaire, et qu'elle résulte avant tout de la volonté d'un homme, qui amplifie artificiellement une velléité de changement. Et je considère excessif d'y voir une expression populaire, pleinement éclairée, sur une alternative qu'on lui donne à trancher.

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Hari 22/09/2014 15:14

Oui, je pense que le problème soulevé par l'Ecosse aura des répercussions en Europe, et sans doute d'abord en Catalogne. La question est importante en France aussi, le pays le plus jacobin de l'Europe. Caractéristique qui nous a permis certaines choses à grande échelle, telles que gérer de grands ensembles (l'éducation nationale, l'une des plus grandes organisations monolithiques au Monde) ou structurer le pays à marche forcée pendant les 30 glorieuses : l'ex EDF, l'ex SNCF, Airbus (dont la structure historique a démarré en France) etc...
Mais il y a des questions liées à la taille des éléments territoriaux (départements, régions etc): cela doit aller de paire avec l'horizon temporel auquel se prennent les décisions. Il faut articuler correctement les complémentarités, c'est tout l'objet de la régionalisation. Encore faut-il s'attaquer au problème intelligemment, pas sortir de sa poche un découpage à la hussarde, sans concertation, comme vient de le faire Hollande, ce qui l'obligea à retirer sa réforme précipitamment... Mais j'entends Walls évoquer le sujet depuis Berlin... C'est sûr que l'Ecosse remet le sujet à l'ordre du jour...
Je devrais faire un article sur le sujet.

Yannis 21/09/2014 23:04

Les résultats ont prouvé que la majorité des Écossais n'a pas pu ou su dépasser le niveau LE, les leaders anti-indépendance ont justement orienté l'angle de leur stratégie sur l'inquiétude des citoyens consommateurs écossais, ainsi infantilisés, vis à vis de leurs pensions, les versements de l'état et la perte éventuelle du filet social et de ses structures. Du moins c'est ce qu'il me semble..

Lisant pas mal de commentaires à ce sujet, j'ai pu lire que la tentation dune Ecosse indépendante serait de se constituer en paradis off shore ou taxfree, afin, comme le voisin irlandais, d'attirer les multinationales hightech et les riches clients. Mais la City de Londres est déjà un paradis off shore, un trou noir dans la legislation financière europeenne !! Et l'Islande n'a pas foulé aux pieds ses principes depuis qu'elle s'est allégée de la finance mondialisée.

Certains écossais doivent en tout cas avoir une belle gueule de bois, mais le débat a le mérite d'être bien lancé et va sûrement rebondir. Ici en France beaucoup n'ont pas digéré le coup de force avec le référendum de 2005 et lisent l'actualité économique et politique avec d'autres grilles..

mogentale 16/09/2014 15:21

une analyse très interessante et enrichissante sur la question, merci.

Hari 16/09/2014 14:44

Je lis dans Mediapart un article sur l'espoir suscité dans les classes pauvres de Glasgow, par la perspective de l'indépendante. Nous sommes loin des petits-bourgeois évoqués dans mon article, certes. Je pourrais le revoir sur ce point, mais je le laisse tel quel car le mécanisme que je décris tient toujours: l'espoir qui surgit dans les classes pauvres se situe, lui aussi au même niveau "Ie" que pour nos petits-bourgeois.
La manipulation reste du même ordre: activer une pulsion en "Ie" (de type économique) pour initier un mouvement en "Ip" (aspiration purement politique), et changer le pôle Symbolique propre à ce niveau (qui présente une stabilité, une inertie beaucoup plus grande qu'au niveau inférieur).
La manipulation tient dans cet écart entre le niveau mis en branle (niveau "Ie" économique) (que ce soit par Alex Salmont ou par un partisan plus radical encore dans une banlieue pauvre) et l'action résultante à un niveau supérieur (niveau "Ip" politique) et qui induit un effet de cliquet qui n'est pas mis en avant (le retour en arrière n'est pas possible.)
Les effets sur le bourgeois et sur le prolo se conjuguent ici.
Mais en cas de victoire du "yes", je doute que nos deux acteurs (Alex Salmont et le militant de base en question) se retrouvent encore unis dans l'action politique: les cartes auront bien été redistribuées au niveau politique "Ip", et pour longtemps, mais les retombées au niveau "Ie" ne seront certainement pas celles qui auront été agitées, chacun à l'adresse de son auditoire propre, pour y parvenir. Il y a irrémédiablement un saut diachronique:
Ie => Ip => Ie
avec l'incertitude qui y est liée... L'action des uns et des autres après le vote, s'inscrira dans le "jeu" qui en résultera.