Père ne vois-tu pas que je brûle?

Publié le par Hari Seldon

Quel est le temps du rêve, celui de l'éveil, peuvent-ils se confondre ou communiquer? Qui en parle, d'où et dans quelle posture d'ailleurs? A l'évidence, employer le même terme de "temps" pour l'éveil comme le rêve est une facilité qu'il nous faut dépasser. Mais, alors, comment décrire cet instant particulier où le fils mort réveille le père qui le rêve, tandis que la chambre funéraire où il gît est en feu? Cet instant de l'éveil où Tchang Tseu ne sait plus s'il est un papillon rêvant qu'il est Tchouang Tseu ou l'inverse.

Dans l'un et l'autre cas, il y a un instant de trouble où l'esprit se rassemble: je suis qui et ici c'est où? Ressort théâtral séculaire, comique ou tragique, selon l'humeur de l'auteur.

Restons-en si vous vous le voulez bien à ce point d'éveil pour voir ce que notre approche peut en dire. Nous verrons dans l'exercice que nous restons dans les pas de Lacan.

1/ La clocherie de la causalité

Ce devrait être une évidence, pour qui me suit: s'éveiller, c'est passer d'un état (Imaginaire ou inconscient) à un autre (Imaginaire). Donc, sans développement supplémentaire, il est naturel qu'un tel saut diachronique (par nécessité logique) soit emprunt d'une certaine indétermination (cf.: "L'Homme Quantique".)

Dans le séminaire XI (voir cette claire présentation par exemple), Lacan, pour parler de "clocherie de la causalité", (que j'assimile au principe d'incertitude) déroule un argumentaire moins direct. Mais ses efforts pour se faire, vont nous servir de fil conducteur....

2/ L'inconscient synchronique

En particulier, il en arrive à représenter l'inconscient comme un "écran" qui filtrerait les traumas survenant du Réel. Pourquoi cet artifice? Pour expliquer que le discours inconscient ne se déploie pas selon les structures logiques du langage parlé, mais plutôt comme un langage s'exposant sur une surface. Nous en arrivons donc, par des voies différentes, au même constat final, celui qu'il nous faut expliquer: la parole ne peut pas s'y déployer.

D'ailleurs, Lacan précise lui-même: "... la fonction temps est d’ordre logique et liée à une mise en forme signifiante du Réel. La non-commutativité en effet n’appartient qu’au registre du signifiant». Fulgurance qui marque d'un coup deux points essentiels (j'en reparlerai plus longtemps dans mon approche de la "théorie des catégories" en particulier #5 et #6) :

  • Le temps -de l'ordre de la logique- implique la nécessité d'une certaine conscience, suffisante au moins pour son appréhension, et donc, corrélativement, parler ou entendre;
  • La non-commutativité en question est l'essence même du principe d'incertitude, cette clocherie dont Lacan ne soupçonne pas la portée !

En contrepoint donc de l'état conscient où la parole se déploie, l'inconscient est celui où la parole se replie, faute de temps, si je puis dire. Dans notre langage, il s'agit d'un état synchronique.

Soit, mais dire que l'inconscient est synchronique n'est pas discriminant. Après tout, chaque niveau Imaginaire -dont les potentialités sont définies au niveau d'un métalangage- est lui aussi synchronique. Quelle différence ente l'écran dont nous parle Lacan, et le mur de la caverne de Platon où se projette le monde extérieur? Et bien, c'est précisément ma position, celle de mon "Moi", qui fait la différence. Dans sa caverne, Platon est conscient, en recul par rapport aux parois sur lesquelles s'image le Réel. Dire que je suis "inconscient", c'est constater au contraire que je n'ai plus cette distance; je suis dans le songe < conscient ou à la limite, je suis cet inconscient.

Avant de continuer, il nous faut garder à l'esprit ce qu'il nous avons dit de la contiguïté, sur un même plan, du "Cà" en rapport avec le Réel et du "Symbolique" à l'autre extrémité de l'Imaginaire. Ceci bien pris en compte, nous retrouvons notre représentation de l'Imaginaire comme une sorte de structure se déployant entre le Réel et le Symbolique; en relation avec la perception du temps. Autrement dit:

  • La conscience, (passage du Réel ou du Symbolique à l'Imaginaire) implique celle du temps, et un déploiement sur au moins 2 niveaux synchroniques. L'éveil de la conscience, marque l'accès à l'Imaginaire conscient, état synchronique ET diachronique;
  • L'inconscient est purement synchronique : sur une seul niveau, avec mise en sommeil du Moi.

Tout ceci étant mis en place, nous pouvons revenir à notre question initiale: qe ce passe-t-il au moment de l'éveil?

3/ L'éveil

Il y a d'abord une activation des sens du père somnolent: une odeur de brûlé, le bruit d'une chandelle qui tombe. On peut supposer (c'est une thèse vérifiable par IRM) qu'une alerte est déclenchée "danger" à un niveau élémentaire de la pensée, sous le seuil de la conscience, le Moi encore en sommeil.

Par ailleurs, ce père douloureux d'avoir perdu son fils peut avoir du remord (c'est la thèse de Lacan) de n'avoir pas suffisamment pris soin de lui lorsqu'il souffrait, pris par les fièvres (en feu).

Si, comme nous l'avons vu, il y a mise à plat, au niveau inconscient de l'ensemble des signifiants; qu'ils proviennent du Réel comme du Symbolique -s'ils sont "intriqués" pour le dire clairement- alors, la voie la plus rapide pour que le signal "danger" éveille le père est sans doute de mettre en scène son remord par cette image: "père ne vois-tu pas que je brûle". Et cette énonciation se déploie dans le temps de l'éveil du "Moi" du père. Le moment de décohérence de l'inconscient étant déclenché par le bruit de la chute du chandelier. Alors, reléguant sa peine au second plan, le père s'emploie à éteindre l'incendie.

Maintenant, aux yeux d'un observateur extérieur, tel que Freud, cette voie particulière prise par le signal "danger" pour provoquer l'éveil, peut servir de révélateur d'un certain état d'esprit, et orienter par la suite ses investigations. Pour lui, Freud spectateur, la similitude entre la situation "réelle", à savoir la dépouille du fils menacée d'être consumée, et le fils mourant adressant un tel reproche à son père; peut être rapprochée du phénomène d'adhérence dont nous avons discuté par ailleurs.

4/ La pensée mythique

Je peux moi aussi jouer au metteur en scène, en vous conviant -après Lacan- à regarder ce tableau de Psyché et Eros peint par Jacopo del Zucchi. Qu'y voyons-nous?

Psyché éclairant Eros, qui lui avait interdit de le faire. Dans son mouvement, une goutte de cire vient brûler le sexe d'Eros, ainsi révèlé à Psyché. Psyché s'éveille (ou se révèle) dans le mouvement qui brûle ce qu'elle n'est pas. De même que le père se réveille dans l'instant où son fils brûle.

Que puis-je tirer de ce rapprochement second? Je pourrais dire par exemple (sans vouloir être exhaustif) que Psyché et le père sont vivants (ou s'éveillent) de n'être pas celui qui brûle (ou qui meurt). Et l'on pourrait certainement enrichir le propos par d'autres rapprochements. Par exemple Horus, issu du sexe manquant (remplacé par un substitut de cire) d'Osiris, son père mort et rapiécé par sa femme Isis. Lui aussi vit de l'absence de son père.

Toutes ces scènes (Imaginaires) semblent faire système, et l'on peut donc tenter de retrouver le Symbole manquant qui permettrait d'en préciser la structure.

Qu'avons-nous dans chacun de nos trois cas?

  • un duo père/fils; Psyché/Eros; Horus/Osiris
  • l'un des personnages (ou l'une de ses parties) passe de l'état d'éveil (ou de vie) à trépas
  • l'autre survit

La question que l'on pourrait se poser est la suivante: si les deux sont liées, quelle est l'évolution de celui qui survit?

Souligner, comme je le fais ici, les rapports d'homologie que je discerne entres des situations qui me semblent faire système, est utilisé depuis la nuit des temps par toutes les cultures et désigné sous le nom de "pensée mythique". Et Lévi-Strauss a pu en dégager la structure universelle (la forme canonique des mythes, cf.: "L'Homme Quantique".)

PS au 10/12/2016 : voir ce billet : "le mythe de la potière jalouse")

J'indiquerais simplement ici le résultat que fournirait la formule appliquée à la question que je soulève: l'élément vivant l'est parce que l'autre meurt.

  • Le père est vivant de ce que son fils soit mort,
  • Psyché est femme de ne pas avoir le sexe d'Eros,
  • Horus est vivant de ce que son père s'est effacé.

Nous retrouvons bien ainsi ce retour à la pensée mythique indiqué par Lacan, mais définie ici comme un procédé Imaginaire, pour ne pas dire "logique", et non pas situé dans l'inconscient. Ce qui n'aurait aucun sens: temps/ logique/ évolution sont inconcevables dans l'inconscient.

Il faudra y revenir.

Hari

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simon 20/06/2014 14:21

Je tourne autour de cette sorte de slogan "l'inconscient est structuré comme un langage",qui ne me plait pas: les explications qu'en donne Lacan sont trop alambiquées pour être honnêtes;...
Il faut voir que ceci a été dit dans un moment particulier où Lacan, fasciné par Lévi-Strauss, voulait à toute force faire entrer la psychanalyse dans le carcan du structuralisme... Et dans l'exercice, il a sans doute lâché à tord l'approche freudienne qui voyait plutôt l'inconscient comme un lieu où le langage ne peut se déployer, faute de conscience très précisément (i.e.: hors du temps). Et c'est pour faire le lien entre ces représentations non verbales et la conscience, verbale, que Freud se sent obligé d'en passer par une "pré-conscience". Cet étayage théorique montre bien, là aussi, mais chez Freud cette fois-ci, où le bât blesse.
On voit par là, toute la difficulté qui est ressentie par ces deux auteurs pour représenter ce passage: ils n'ont pas à leur disposition ces concepts d'intrication et de décohérence que je m'efforce de récupérer, d'arracher à la mécanique quantique à cette fin... avec quelque raison je pense.

simon 20/06/2014 12:06

Au point 4/ La pensée mythique:
On pourrait rajouter que c'est faute de pouvoir accepter cette réponse instinctive que certains soldats ne peuvent sortir des traumatismes de guerre: pourquoi suis-je ici quand mon camarade est mort. La réponse insoutenable est que je suis vivant PARCE QU'IL est mort.

simon 20/06/2014 14:35

Pour reprendre mon commentaire: que l'un meurt, et l'autre vive "n'a pas de sens" au sens strict du terme, sans la mise en perspective Symbolique qui serait, par exemple un "idéal" comme la patrie. Mais ce mécanisme offre des faces plus sombres: c'est l'endoctrinement que subissent les combattants islamistes et autres fanatiques religieux... Bien sûr.

simon 20/06/2014 14:28

Je peux même dire que l'une des façons de supporter le trauma des batailles est que nous soyons, l'Autre et moi, les deux faces d'un même Symbole qui nous transcende tous deux, lui, qui meurt et moi qui vis:
C'est le chant du départ vu sous son aspect utilitaire ou thérapeutique:
"La République nous appelle
Sachons vaincre ou sachons périr
Un Français doit vivre pour elle
Pour elle un Français doit mourir."
C'est de retour dans son foyer, faute d'une telle relation Symbolique, sans considération pour ce qu'il a vécu et enduré, que s'installe la souffrance "post" traumatique chez le soldat...
N'est-ce pas?