Principe d’incertitude et théorème de Noether

Publié le par Hari Seldon

Chez le jeune enfant, l’idée d’Objet se constitue à force de répétitions, alors qu’il n’a pas encore une pleine conscience du temps. Il s’agit d’un rapport très élémentaire au Réel, s’intériorisant dans un mouvement qui mène à la conscience du temps et du mouvement. Ensuite, dans notre vie d’adulte, une fois nos schémas culturels acquis, nous n’avons que rarement l’occasion de contacts aussi primaires au Réel et l’idée que les Objets de notre attention s’en détachent est fallacieuse. Ils ne peuvent se détacher que d’un pré-jugé, d’un avatar mis là en lieu et place du Réel.

Pour reprendre la parabole de la grotte de Platon, cela reviendrait à dire que non seulement nous ne voyons de « l’Objet » de notre attention que son ombre projetée sur le mur de la grotte, mais encore que de cette grotte elle-même nous n’apercevions qu’une ombre, qui se structurerait en même temps que l’Objet. Notre Objet serait plutôt comme l’oreille d’un lapin qu’un enfant rêveur discernerait dans un banc de nuages.

La dimension physique la plus élémentaire de toutes, celle à laquelle nous nous heurtons le plus tôt est sans doute l’espace, champ élémentaire qui nous permet de situer nos Objets les uns par rapport aux autres. Et même cette expérience de l’espace n’est pas immédiate. Un aveugle de naissance, par exemple, s’il recouvre la vue à l’âge adulte et « voit » pour la première fois les images que forment ses yeux, sera incapable de les interpréter. Faute d’un apprentissage (à force de répétitions), cette vision immédiate n’aura, pour lui, aucun sens.

La filiation que nous avons mise en évidence entre le mouvement d’un objet dans l’espace et l’émergence d’un Objet (d’un concept) dans notre Imaginaire résulte essentiellement de notre incapacité fondamentale à avoir un accès direct et immédiat au Réel et met en jeu un processus Imaginaire élémentaire unique :

Répétitions synchroniques (automaton) / émergence diachronique (tûchè)

Quelle que soit notre façon de procéder pour prendre conscience d’un Objet, en discernant deux Objets l’un de l’autre, ou bien, en repérant un seul Objet dans un champ quelconque d’où il se détache (i.e. : un coquelicot dans un champ de blé, ou un électron dans un champ électrique), et dans ce dernier cas, que l’Objet initial de ma prise de conscience soit l’élément (i.e. la pomme de Newton) ou le champ lui-même (i.e. la température de Boltzmann), nous avons vu que cette prise de conscience met en jeu un couple de variables synchronique/diachronique et se décrit comme un saut diachronique.

En ce sens, dire que « deux objets sont séparés » n’a pas plus de sens en soi, qu’un objet n’existe en lui-même. Leur séparation (spatiale ou autre), ne peut se rapporter qu’à moi qui, après les avoir discriminés, focalise, au grès de mes intentions, mon attention sur l’un ou l’autre ou bien sur le groupe qu’ils forment ensemble. Repérer une paire de photons intriqués, c’est les unir (en Ik) après les avoir imaginés (en Ik-1), pour les différencier à nouveau lorsque l’on veut les mesurer (Ik-1 => Ik => Ik-1), d’où leur décohérence. Ceci n’a rien de nouveau : les Amérindiens, pour distinguer le lynx du coyote (Lévi-Strauss, 1991), doivent les inclure au préalable dans une même classe d’où ils se différencient ensuite.

Et ce saut diachronique présente deux caractéristiques fondamentales :

  1. La non-permutation de la mesure des deux variables du couple synchronique/diachronique considéré ;
  2. La perte de sens au niveau inférieur (Ik-1) des variables définies au niveau supérieur (Ik).

Par exemple, pour mesurer une vitesse, nous avons vu qu’il nous faut rapporter l’image d’un objet en Ik-1 à une base de référence en Ik, ce qui permet, très explicitement, d’en mesurer les coordonnées. Autrement dit, dans ce passage nous constituons un niveau Imaginaire Ik où le repérage en Ik-1 d’un élément devient une information. Et la variable diachronique associée à l’espace dans cette opération est le temps ; couplage permettant de définir la vitesse en Ik

C’est dire que l’espace, en tant qu’attribut essentiel du Réel, ne prend sens pour moi, ne m’informe, qu’après ce recul diachronique qui me permet de le parcourir, donc en relation avec le mouvement, et le temps.

Le schéma suivant permettra peut-être de mettre en lumière ce fonctionnement intime de notre entendement :

Mais alors me direz-vous, si tout objet est un fantasme, un fruit de notre intention, de quoi s’occupe donc le physicien ?

Nous avons défini la stabilité du « Moi », de l’Observateur comme résultant de la permanence de ses réponses aux stimuli de son environnement ; réciproquement la stabilité des objets de son attention tient à leur invariance lorsqu’il change de point de vue ou qu’il multiplie les expériences. Nous sommes toujours dans l’automatisme de répétition.

Si en voyant un nuage, j'imagine une oreille de lapin, ceci n’intéresse pas le scientifique, en revanche, il s’intéressera à un nuage en forme d’enclume, car cette forme est très caractéristique de certaines conditions météorologiques, et tout pilote ou parachutiste apprend à éviter soigneusement ce type de nuage en raison du danger qu’il représente. Et la différence de statut scientifique entre ces deux formes nuageuses peut s’exprimer en termes de stabilité.

L’une est éphémère, unique, plus liée à l’histoire personnelle de l’Observateur et à sa rêverie du moment qu’à une détermination Réelle. L’enclume, en revanche est une forme plus caractéristique, plus répétitive, au point d’avoir reçu un nom de baptême latin : cumulonimbus capillatus.

L’objet se constitue scientifiquement en s’émancipant de l’Observateur.

Il y a une sorte d’effet miroir entre le Sujet et l’Objet :

  • Le Sujet stabilise sa propre Image, comme étant le socle à partir duquel il rapporte l’impermanence des choses ;
  • Réciproquement, cette « impermanence » elle-même ne peut se concevoir que par opposition à ce qui serait « l’essence » des choses, qui, elle, ne peut se concevoir à son tour que par-delà la diversité des observations, comme signifié ultime, hors de portée.

Cette dualité du processus d’émergence du couple Sujet/Objet vous permettra peut-être de mieux comprendre pourquoi je m’obstine ainsi à attaquer de front deux mondes qui ont tort de s’ignorer : la psychologie et la physique. « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre », cela ne date pas d’hier !

Pour en revenir à l’Objet, cette façon de le considérer comme ce qui persiste au fil de nos observations et reste stable lorsque l’on change de point de vue est le fondement même du principe qu’Emmy Noether énonça en 1905 et qualifié par Albert Einstein de « monument de la pensée mathématique ».

En effet que nous dit-elle ? Que les phénomènes observables sont :

  • invariants par translation dans le temps (il n’y a pas d’origine absolue du temps),
  • invariants par translation dans l’espace (il n’y a pas de point origine de l’espace),
  • invariants par rotation dans l’espace (il n’y a pas de direction privilégiée).

On parle de ces invariances comme de « symétries » et à chacune d’elles correspond la conservation d’un aspect particulier de l’Objet sous observation, que l’on nomme précisément « observable ».

Propositions que l’on peut résumer de la façon suivante : soit un Objet repéré au niveau Imaginaire Ik-1, dont nous nous informons par la mesure d’un observable rapporté à une base Imaginaire Ik. Si je change le système de référence utilisé sur cette base Ik, alors l’objet en Ik-1 n’en sera pas affecté (principe de conservation).

Cette opération peut être décrite par le saut diachronique suivant, qui est l’essence même du mouvement tel que nous l’avons représenté :

  1. Ik-1(observation / référentiel 1);
  2. Ik-1 => Ik (changement référentiel) => Ik-1;
  3. Ik-1 (observation / référentiel 2).

C’est dire, bien entendu, qu’à ce saut diachronique correspond une non-commutativité entre les mesures du couple de variables synchronique / diachronique caractérisant l’opération (i.e. : espace / vitesse, énergie / temps, orientation / moment cinétique, etc.).

Nous retrouvons donc, par cette voie, le triptyque symétrie / principe de conservation / incertitude autour duquel la célèbre mathématicienne a construit son théorème.

Si vous trouvez plus simple pour expliquer la nécessité épistémologique du théorème de Noether, laissez un commentaire : je suis preneur.

Bonne méditation

Hari

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Monier Alain 04/10/2015 20:30

Cher Monsieur,
Merci de votre aide, je vais essayer de me conformer a votre conseil. Il faut bien mettre un terme a cet echange fructueux pour moi. Toutefois j'ose vous poser une derniere question mon "expose" sur le theoreme de N. et sur la decoherence est t'il coherent ou non ? de plus mon experience personnelle (Culpabilite - Pardon - ilumination ressort elle a votre sens d'une experience quantique ou non ?

J'aimerai vous faire part deux rencontres fortuites qui sont comparables a la mienne.
- la premiere, une ecoute sur la chaine 5 d'une emission sur la vie d'une tribu Amazonnienne. Un explorateur y racontait qu'apres une initiation sous produit hallucinogene, il avait ressenti une forte culpabilite envers une jeune femme qu'il avait neglige, il n'avait qu'une hate la retrouver pour une relation amoureuse avec elle.
Deuxieme, moins bien fourni dans les details par un Psy Jungien(je suis lacanien), mais qui vecu la meme experience , negligeant lui aussi une jeune femme. A son tour il voulait renouer. Comme tout Jungien il parla de la puissance de l'Anima. Ces deux points de vue, je n'ai pas tout dit mais ont un rapport exact avec ma situation. J'espere qu'ils puissent vous etres utiles .

J'aimerai donc bien que vous repondiez si vous le juger utile a mes deux questions. Je suivrai votre evolution, en esperant que vos travaux trouveront une oreille attentive aupres des doctes. Il n'est pas facile de deciller les yeux de ses personnes tres competentes et admirables en soi, mais leur reticence a ceux qui ne sortent pas des memes'laboratoires" est une realite incontestable.. Merci de m'avoir recu chez "vous" Cordialement Alain Monier

Monier Alain 03/10/2015 17:12

Bonjour, j'ai donc lu une premiere fois votre litre aseez rapidement pour m'en faire une idee. Tres complexe dans la mesure ou ce tout malgre ses paragraphes disctincts ne me paraissaient pas suffisamment ouvert pour y penetrer facilement. C'est ma vision je ne suis pas sortie de grandes ecoles.J'ai lu avec plus de facilite l'approche Lacanienne dont j'ai l'occasion de m'interresser. Beaucoup d'application dans les citations exprimees avec justesses et ouvrant bien pour moi une certaine perspective. Toutefois a mon sens des deviations, des contournements qui m'ont surpris. Le Moi = Objet petit a, moins que vous aditionnez les pulsions pour en faire un tout representant le moi.

Je me suis pleinement retrouve dans la descrition du theoreme de Noether er dans le principe de decoherence., la non commutativite en reposant mon schema subjectif entre le 1er terme et le second

Culpabilite - Pardon

vous citez" l'objet sous observation que l'on nomme precisement" (..) l'objet ne sera pas affecte (principe de conservation)
"cette operation peut etre decide par le saut diachronique suivant qui est l'essence du mouvement , ce saut diachronique correspond a une non COMMUTATIVITE entre les mesuresdu couples de variables (synchronique-diachronique". (..) nous retrouvoàns le T. Symetrie-pricipe de conservation -incertitude".

Decoherence quantique.( explication cherchee) "chaque interaction est telle que les differentes possibilites deviennent rapidement incoherentes" (-) le simple fait d'eclairer un systeme quantique suffit a provoquer une decoherence, meme en l'absence de tout eclairage ... lesphotos du fond diffus cosmologiques qui provoquent egalement ne decoherence ... avec un appareil de mesure la decoherence est pratiquement intantanee et inevitavle".
" dansla theorie pour la decoherence l'effondrement de la fonction d'onde n'est pas specifiquement provoquee par un acte dee mesure, mais peut avoir lieu spontanement, meme en 'absence d'observation t d'observateur"

De tous ces exposes, il ressort a mon sens une identite avec votre propre recherche tres bien devellopee, ce qui n'est pas mon cas bien entendu. L'illumination comme vous l'avez peut etre cru n'etait pas ma veritable interrogation.

Culpabilite - Pardon

non commutativite, on ne peut interchanger leur position. La commutativite ou autre relation n'a pu se produire que du fait que la trace (trauma) subsiste, meme si le pardon est accorde. C'est a mon sens cette viariable qui a fait la difference. les citations a l'appuies Theoreme et decoherence sembvlent conforment a ma deduction initiale L'incertitude a sa place dans la mesure ou une evocation etait elle susceptible de changer les choses. Le choix s'est opere presque comme un "effet miraculeux".

Il a bien trois etapes plus une.

Culpabilite - Pardon - qui mene a l'illumination (cette illumination entraine plusieurs operations (objet petit a cause du desir, effet precedant la cause double circuit pour faire reference a Lacan - ensuite expression d'un temps (peut etre immobile, une resurgence) un moi affectif etudie par un sujet pret a eclore) la quatrieme position est la prise de conscience de cet evenement benefique.

Je termine, suis je dans l'illusion c'est, je laisse cela a votre jugement eclaire. Si je ne fais pas erreur mon exemple confirmera vos dires. Envous remerciant de votre sollicitude et de votre indulgence. Cordialement Alain Monier

Hari 03/10/2015 17:52

Bonjour et merci pour votre intérêt. J’avoue avoir un peu de mal avec votre problématique culpabilité / pardon, qui n’est pas la mienne. Je situe cela dans une approche chrétienne, avec la notion de faute ou de péché originel. Est-ce exact ?
Je ne peux que vous encourager à exprimer votre problématique en utilisant les outils que je développe. Mais en premier lieu, il y a lieu d'exprimer clairement votre propre système symbolique: dans quelle "quête" spirituelle vous situez-vous ? Par rapport à quelle norme parlez-vous de culpabilité, et qui pardonne ? Tout ceci me semble devoir être précisé.

Guillaume 09/08/2014 10:51

Eh bien merci, tout cela est parfaitement clair, rien à dire. Enfin, bien sûr, pas les lk dans lesquels je n'ai malheureusement pas le temps de plonger, mais le reste me va en tout.

Hari Seldon 04/10/2015 10:30

Réfléchissons à votre problématique.
Prenons le point de vue ce celui qui est tout d’abord en état de culpabilité, pour ensuite se sentir pardonné.
Je pense que ce sentiment de culpabilité peut se définir comme si le discours du coupable (en Ik) -sa représentation de ses propres actes- ne correspondait pas au niveau Ik + 1, déterminé par son système symbolique. Par exemple : il n’a pas respecté l’un des 10 commandements.
On peut formuler ceci dans le langage des groupes. J’ai du le faire quelque part dans ce blog.
Pour "réparer" sa faute, le "coupable" n’a pas d’autre choix que de trouver un niveau imaginaire d’ordre supérieur (par exemple Ik + 2) qui puisse comprendre en même temps l’ensemble ou il devrait se situer (Ik + 1) ET le contraire. C'est à dire qu'il faut "déconstruire" le niveau Ik. On peut dire, par exemple, que Dieu a transmis à Moïse les Tables de la Loi ET qu’il aime toutes ses créatures. Cet amour divin transcendant le respect des lois édictées.
Il faut donc, toujours dans cet exemple particulier, que le sujet coupable "renaisse", par exemple, dans l’amour du Christ, qui est descendu sur Terre pour la rédemption des hommes. Et ceci passe par un processus mythique : une initiation (ici le baptême) qui suit la forme canonique des mythes de Lévi-Strauss. J'ai parle dans l'Homme Quantique. Reportez-vous au mythe de la Potière jalouse, le schéma est le même: comment puis-je être coupable et pardonné / comment une femme peut-elle être jalouse et potière.
Est-ce que ceci peut vos aider?

Monier Alain 03/10/2015 19:52

Cher Monsier, Merci.
L'interet de ma demarche ne vaut que par rapport a la votre, elle est seulement personnelle . Comme un eleve par rapport a son prof

Ma problematique est toute simple, elle n'a aucun rapport avec une quelconque spiritualite. C'est un peu ce qu'on vecu certain. L'echange entre Freud et ce philosophe dont le non ne me revient pas . Meme Valerie je crois est passe par la. Vous citez dans votre livre l'exemple d'un poete si je me souviens qui esr passe par cet etat. J'ai somplement reconstitue la scene telle qu'elle a eu lieu avec les memes signifiants qui ont accede comme representation. A ce titre je m'etais reference au seminaire sur l'angoisse de Lacan qui repondait le mieux a l'experience de cette sympthomatique.
J'ai decouvert votre recherche sur le Psychisme et le quantique, et j'ai considere que votre approche( commutativite,decoherence, incertitude) pouvait se decrire dans les termes de votre reponse. pas de mystere sur ma problematique elle est tres simple, du vecu affectif agremente de signifiants qui se sont presentes tels quels a ma pensee et a mes reflexions. Je serai seulement gratifie si seulement je ne m'etais pas trompe dans mes interrogations. Vous en savez autant que moi dans la representation que mon vocabulaire theorique me permet d'exprimer. Cette recherche date deja de plus d'une decennie, c'est un peu mon violon d'ingre. Le tout est de savoir si je suis dans l'erreur ou pas. Merci, excuser mon questionnement. Cordialement Alain Monier