Leonard Cohen à Valencia

Publié le par Hari Seldon

Leonard Cohen à Valencia

Je lis cet article sur Leonard Cohen dans le Canard Enchaîné, attablé au creux d’une petite place triangulaire, coincée au centre de Valencia, juste à la pointe de mon hôtel, en train de manger de tapas, et de noyer ma nostalgie dans un ballon de blanc et je tombe sur ceci :

"…on demanda à Leonard Cohen si, avec l’âge, il avait gagné en sagesse :

- Non, quand on vieillit, l’éventail s’élargit : on devient plus sage et plus stupide, plus sobre et plus ivre, plus amoureux et plus seul. Tout est pour moi ouvert, si vaste. Je n’ose imaginer quand j’aurai 85 ans."

Et je me sens si proche de lui, qui dit si bien ce que je ressens. Et plus avant encore, dans l’article : cette phrase qui d’un trait résume tout ce que je dis ici :

" There is a crack in everything that’s how the light gets in"

N’est-ce pas là l’essence même de ce que d’aucuns appellent "incertitude" à un niveau très primaire de l’observation, mais qui pour l’Homme pourrait s’appeler liberté ? Cette béance grâce à laquelle nous respirons et que nous cherchons pourtant à cicatriser, quelle erreur !

Oui, on se méprend sur la liberté, qui ne se limite pas à "faire ce que nous voulons", concept un peu stérile, mais plutôt à laisser advenir à travers nous des pensées inespérées.

Développons, si vous le voulez bien : faire ce que l’on veut, c’est actualiser l’une des potentialités que nous avons en tête, autrement dit, c’est une action synchronique, limitée à notre acquis, soit par l’éducation, ou la culture, ou quoi que ce soit d’autre, mais limité à notre potentiel.

Etre en condition d’être surpris par nos propres pensées, c’est lâcher prise, suivre un chemin dont on ignore l’aboutissement. Ce serait, pour faire image, Peter Pan, acculé sur un promontoire par le capitaine Crochet, et qui, au moment de tomber découvrirait qu’il peut voler. Ce saut de l’ange, pour ainsi dire, c’est proprement ce renversement de posture diachronique que j’essaie de décrire au fil de ces articles. C’est un pas vers le virtuel, qui garde la forme canonique d’un mythe.

Mais peut-être faudrait-il laisser de côté la théorie pour faire ressentir l’exultation qui peut accompagner le processus, cet "eurêka" poussé par Archimède en jaillissant de son bain (oui, Archimède jaillit).

Désolé de revenir à ma marotte du moment, ce bouquin (fort intéressant au demeurant) que j’ai commis, "l’Homme Quantique", mais son écriture fut pour moi l’occasion d’une succession de tels moments de bascule.

Je cherchais donc, à l’origine à asseoir mon approche de l’analyse des organisations, et de leurs dysfonctionnements. J’avais bien développé quelque chose et longtemps ruminé sur la mesure d’un "rendement organisationnel", mais je n’en étais pas satisfait : trop "capillotracté" si vous voyez ce que je veux dire. J’arrivais là où je voulais aboutir, mais les moyens ne me semblaient pas blanc-bleu. Je m’y remis donc en 2011, mais très vite, ce que j’écrivais me tombait des mains, et j’usais les bonnes volontés à relire mon pensum. Et plus j’écrivais, plus je me focalisais sur les préliminaires… Au point d’avoir complètement viré tout ceci pour me concentrer sur quelque chose d’absolument invendable : une échappée épistémologique.

Et c’est là que j’ai pris mon pied : d’avancer pas à pas en terrain complètement inconnu. Bien sûr, je prenais garde de baliser le terrain au plus près, et si vous y prêtez attention, vous remarquerez sans doute l’abondance de références à Pierre, Paul ou Jacques au début du bouquin. Mais ces références étaient moins destinées au lecteur qu’à moi-même. C’est un dialogue que je tissais avec Lévi-Strauss, Lacan, Deleuze ou Derrida, car à tout bout de champs ma pensée prenait appui sur leurs concepts pour s’en échapper, les relier, les réfuter, les retourner, comme en traversant un gué on déstabilise la pierre sur laquelle on prend appui pour sauter à la suivante.

Ces points de contacts, sont autant de "changements de posture diachronique". Et je peux encore pratiquement les nommer. Le premier renversement, ce fut la conception du temps. Je ne me souviens plus de la façon dont c’est venu, mais ce qui est sûr, c’est que je suis actuellement incapable de revenir à ma façon antérieure de l’imaginer. Et j’enrageais de voir Deleuze, commentant Bergson passer si près du but. Le second, ce fut de nommer l’axe diachronique. En effet, pendant 20 ans j’ai parlé d’axe "négentropique", mais ce terme ne convenait pas pour une raison qui a posteriori me semble évidente (je ne le conceptualise qu’ici et maintenant, afin de le préciser dans cette phrase) : le concept d’entropie n’est pas utilisable à tout niveau Imaginaire (cf. relativité d’échelle) ; tandis que celui de diachronie est consubstantiel à notre façon de penser. A posteriori, cela paraît évident : pourquoi parler de niveau synchronique et d’axe "négentropique", alors que "diachronique" vient naturellement s’opposer à "synchronique", évident comme l’œuf de Christophe Colomb, bien sûr ; mais il m’aurait fallu 20 ans pour trouver ce que je ne cherchais pas. Ensuite, ce fut pour tout dire un festival : plus j’avançais et plus j’osais.

La structure du bouquin s’est mise en place très difficilement, car il fallait tout expliquer, puisque je partais de pratiquement rien, enfin si : le principe dichotomique de Lévi-Strauss et l’automatisme de répétition de Freud… Mais je dois dire que j’ai attaqué certains chapitres sans savoir comment les remplir. Je savais simplement qu’ils étaient à leur place. Le principe d’incertitude, par exemple : il découlait évidemment de la représentation du temps, mais je ne saurais dire lequel des deux fut conceptualisé en premier. Par contre, j’ai le très net souvenir d’avoir écrit le chapitre sur la vitesse limite au fil de la plume, parce qu’il devait en être ainsi. La démonstration s’est faite d’elle-même pour ainsi dire. Ensuite, le passage de la cinématique à la dynamique, c’est construit sur une idée délirante : si le temps et l’espace sont dans un rapport synchronique/diachronique ; il doit y avoir quelque chose du même ordre entre énergie cinétique et potentielle. Et j’ai poussé le bouchon jusqu’à l’absurde, pour arriver à… Mais çà, je vous laisse le découvrir (sinon vous aller partir en criant au fou). Cependant, en rester au binôme énergie potentielle/énergie cinétique me laissait un goût d’inachevé, je sentais qu’il était possible de pousser la réflexion à la relation entre masse inerte et masse grave. Et j’eus ma plus forte émotion lorsqu’en travaillant et retravaillant la dernière note du livre, qui m’échappait, je tombais sur cette évidence : il y a entre ces deux types de masse une distance diachronique.

Mais la reconstruction la plus élégante se fit sans doute lors de la relecture : j’avais bien conscience de l’importance de la forme canonique de Lévi-Strauss pour décrire un saut diachronique, mais j’étais trop respectueux du maître : je gardais cette formule telle qu’écrite par Lévi-Strauss, ce qui la rendait véritablement indigeste, comme plaquée sur le reste ; et c’est à la relecture des épreuves que je me dis, tout bêtement, qu’il fallait utiliser ma schématique, pour véritablement la "visualiser". C’est ce que je fis, je dégraissais ainsi le texte de deux pages indigestes et laissais voir enfin clairement le parallèle entre l’action mythique et une situation révolutionnaire…

Cette écriture fut pour moi l’apprentissage de la liberté de penser, non pas pour dire ce que je voulais, mais pour qu’advienne un discours qui a pris son sens dans l’acte d’écrire. J’aurais tant aimé la légèreté d’un Léonard Cohen pour vous faire partager ce bonheur que je vous souhaite à tous.

Amen

Hari

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Guillaume 30/09/2014 16:05

Magnifique. Tu laisses les sentiments s'engouffrer par la faille, et cela rend l'ensemble meilleur encore, merci.