7 Novembre 2025
Le 07/ 11/ 2025 :
- Après une mise en jambes d'une bonne semaine, nous sommes arrivés à une représentation à peu près stabilisée de cette traversée du Moyen Âge durant laquelle la querelle des universaux nous sert de point de repère. Rappel :
Nous quittons maintenant les généralités pour suivre Alain de Libera dans cette aventure. Le chapitre 2 couvre l'Antiquité tardive (à partir de Boèce 480-524) jusqu'au Xè siècle, marqué par Al-Fârâbî (872-950). Il n'est pas question ici de couvrir point par point l'épopée, mais de vérifier dans quelle mesure notre représentation de l'Imaginaire peut servir de toile de fond à cette représentation.
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Référence : La querelle des Universaux - Notes de lecture # 8 du 19/ 11/ 2021 Sommaire Chapitre 2 p. 81-154
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Le 09/ 11/ 2025 :
- Ça part très vite, et nous pouvons déjà situer la critique fondamentale d'Aristote envers Platon : ses idées sont de "vains fredons", car la "démonstration porte sur des prédicats attribués" à un sujet. Reprenons nos deux Rubans de Moebius R← et R↑:
| Platon | Aristote | |||||||
| prédicat | ||||||||
| Forme | [⚤]♡ | ← | [♻]♡ | ♡⚤ | ♡♻ | |||
| causalité éponyme⇘ | ↑ | ↑ | ||||||
| voces | [⚤]♧ | ← | [♻]♧ | ♧⚤ | ♧♻ | |||
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sujet sensible | |||||||
Et le syllogisme est imparable : si, chez Platon, le nom est déjà le signe éponyme de l'objet; son observation ne peut donner prise à aucun prédicat (i.e. permettant un jugement vrai/ faux), puisqu'il n'y a aucune distance du nom à l'objet. Platon ne décolle pas de Parménide (ce qui est vrai est vrai) (cf ici dans #19).
"En dehors de leur impossibilité ontologique, l’inutilité épistémologique des Idées est restée un thème central de l’antiplatonisme." p. 81
(c) Le "babil" qui en résulte en [⚤]♧ n'est plus "utile" à construire des démonstrations. Un "flatus vocis" en bon latin. Le terme grec τερέτισμα donnera lieu à quelques déformations aboutissant à des interprétations du style :
"«Ils aiment les espèces, car ce sont des choses monstrueuses.» Jacques de Venise rendant par monstrum le mot grec τερέτισμα" p. 81
Pour Augustin par contre, le chant des cigales (que l'on entend sans les voir) est une métaphore bien venue pour indiquer que le mot est le signe des idées divines, tordant ainsi le Platonisme pour l'accorder à une approche religieuse, partant comme Platon de ♡♻, mais dans la voie des mots R↓ :
| Augustin | ||
| Idées Divines | Dieu | |
| ♡⚤ | ♡♻ | |
| ↓ | ↓ | |
| ♧⚤ | ♧♻ | |
| signes | substance | |
"Dans cette perspective, la notion néoplatonicienne d’«universaux divins», préexistant aux choses sur un mode d’unité transcendant (uniformiter), se substitua aux Formes platoniciennes, à la fois extérieures aux choses et à Dieu. Le rapatriement des universaux «platoniciens» dans la pensée divine (mens divina) permit de donner un sens chrétien au platonisme." p. 82
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1/ Antiplatonisme et néoplatonisme :
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"De l’Antiquité tardive à la fin du Moyen Âge, la philosophie, dédaignant le repli élastique de Porphyre, ne cessa, quant aux universaux, de balancer entre Aristote et Platon, l’aristotélisme et le platonisme, le péripatétisme et le néoplatonisme."
[...]
Nous considérerons donc ici, dans la longue durée de la translatio studiorum, les deux actes fondateurs accomplis par Aristote :
où, par l’adoption d’une métaphysique émanatiste, est décisivement frappé le problème qui, à partir du XIIIe siècle, sera au cœur de toute la querelle des universaux : la distinction entre connaissance empirique et connaissance a priori.p. 83
La critique de Platon par Aristote :
un paradigme aristotélicien de la problématique médiévale des universaux
"L’inséparabilité de la forme spécifique et de l’individu est la thèse centrale d’Aristote. Elle donne une teneur originale à l’absence de distinction radicale du particulier et de l’universel, de la sensation et de la science, que l’on trouve chez lui." p. 85
- Si l'on revient au schéma d'Aristote, on comprend immédiatement que la constitution de l'objet dépend de la forme :
| Aristote | ||||
| prédicat | ||||
| ♡⚤ | ♡♻ | |||
| ↑ | ⇘ | ↑ | ||
| ♧⚤ | ♧♻ | |||
| sujet sensible | substance | |||
- Parle pour toi, où est l'évidence ?
(a)- Reviens à notre façon moderne de penser, et au circuit Q sur le cross cap (voir ici dans "un GPS pour circuler sur le cross cap")
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| 1 | 2 | 3 | 4 |
Le premier tronçon des parcours, R↑ pour Aristote, et Q1 pour Dirac, sont identiques : à partir du Réel ♧⚤, tu crées une thèse ou un sermon ♡⚤; duquel tu vas prédire quelques conséquences à propos d'un "objet", qui soit "observable", en tout cas "substantiel" ♧♻-[♻]♧; au sens où il persiste au-delà de la cause sensible ♧⚤ qui t'en fait prendre conscience.
Ensuite, les chemins divergent, c'est entendu, mais le lien causal entre l'objet et la théorie est du même ordre soit les passages :
De ce point de vue, il y a nécessairement une incompatibilité avec les "Formes" de Platon, en [⚤]♡ découlant directement d'un principe Unitaire en [♻]♡: i.e. [⚤]♡←[♻]♡.
- Avec une difficulté à séparer le concept de "Forme" Platonicienne au niveau des idées, en mode ♡ des "formes particulières" attachées aux objets particuliers.
- Je pense que la suite va être un va-et-vient entre les deux. Et notre représentation des deux voies ⇅ à l'autre ⇆, sur une topologie commune nous permet déjà de comprendre que les chemins ne sont pas réductibles l'un à l'autre.
- La répétition étant le signe de cette impossibilité...
- As usual. Et donc, cette opposition entre Formes générales Platoniciennes / formes séparées Aristotéliciennes, se double d'une critique d'Aristote contre l'idée de "réminiscence", que nous avons déjà identifiée dans le mouvement [⚤]♧←[♻]♧.
- En bref c'est toute la démarche de Platon qui est critiquée :
| Critique de la réminiscence | ||
| [⚤]♡ | ← | [♻]♡ |
| [⚤]♧ | ← | [♻]♧ |
| Critique de la cause éponymique | ||
"Théorie de la connaissance et théorie de la perception sont indissociables de la problématique du rejet des Formes. C’est cette articulation qui donne sa configuration particulière à l’histoire de la problématique médiévale des universaux." p. 85
Autrement dit, aux deux mouvements platoniciens précédents, Aristote va en opposer deux autres :
| ♡⚤ | ♡♻ | |||
| perception | ↑ | ↑ | connaissance | |
| ♧⚤ | ♧♻ |
"le problème de l’universel est purement onto-logique : il s’agit, au-delà de Porphyre et contre son intention expresse, mais à partir de son texte, de régler un problème de statut ontologique de l’universel dans le cadre d’une réflexion sur les mots, les concepts et les choses alimentée par la Logica vetus." p. 85
Mots, concepts et choses, que nous avions déjà situés sur notre schéma (voir ici dans "# 18 — l'Isagore de Porphyre") :
| concepts | ♡⚤ | ♡♻ | ||
| [⚤]♡ | νοήματα | UN | [♻]♡ | |
| [⚤]♧ | φωναί | ὂντα | [♻]♧ | |
| mots | ♧⚤ | ♧♻ | choses |
"Après l'entrée du «second Aristote», celle du corpus philosophique gréco-arabe, la question ontologique est définitivement redoublée d’une question psychologique où les problèmes de cognition se mêlent à ceux d’ontologie formelle.
Pour comprendre l’abîme qui sépare ces deux reconstructions de l’aristotélisme, il faut, avant d’aborder la problématique du haut Moyen Âge, prendre la mesure de tout ce qui lui manquera. Il faut étudier conjointement
Ce qui suit est très important pour la validation de notre système représentatif, et il importe de s'y attarder un peu :
"En un sens,
Considère le Sujet 𓁝𓁜 dans la voie de Platon, au contact du Réel ; ☯[∃][⚤]♧𓁜, qu'a-t-il à l'horizon en cherchant à interpréter ce qu'il voit ?
- En se retournant il vient : [⚤]♧𓁜→𓁝[♻]♧.
- Bien, prend le même Sujet dans la voie d'Aristote nous avons alors ☯∃⚤𓁜 ↑♧⚤𓁜, et qu'a-t-il pour horizon ?
- Eh bien il est dans le mouvement : ♧⚤𓁜↑𓁝♡⚤ , non ?
- Exactement. Notre Sujet n'est pas en train d'identifier un "individu pur et simple", mais une "chose pourvue d'une certaine qualification"., de même que lorsque le mathématicien parle du "singleton" (•) dans la perspective ensembliste, ce dernier est-il déjà enchâssé dans une "structure" d'ensemble {•}.
Donc, nous pouvons assez facilement, à partir de là, caractériser l'approche d'Aristote avec les termes de Libera :
Et notre représentation sur la topologie du cross cap, permet de mettre en scène aussi bien la discussion ontologique que la dualité des psychologies qui y sont associées.
- Tu viens de dire que les mathématiques sont dans la voie des mots ?
- Cela fait quelque temps déjà que l'idée me trotte dans la tête; mais n'est-ce pas évident lorsque l'on parle de "choisir" une structure (algèbre♡⚤, topologie♡#, mesure♡♻) pour décrire un objet, quand la description elle-même de l'objet (pense aux groupes d'homologie ou de cohomoliogie) varie en fonction de ces choix? Nous y reviendrons en détail à tête reposée, mais poursuivons pour l'instant.
"Enfin, n’est-il pas aussi réaliste quand il affirme que la substance véritable, c’est la forme, ce pourquoi, en plusieurs passages controversés de son œuvre, il appelle la forme une ούσία première» comme il le fait ailleurs (notamment dans les Catégories) pour les individus singuliers ?" p. 86
Là nous retrouvons notre discussion de tout à l'heure et notre rapprochement avec l'interprétation de Copenhague. Voir ci-dessus (a) : La "substance-pour moi" de l'objet est attachée à la "forme" que je (𓁝𓁜) lui donne, et c'est là d'aboutement de notre ruban de Moébius ♡⚤/♧♻.
"N’est-il pas, qui plus est, platonicien quand il justifie ce déplacement par le fait que la forme constitue toute la réalité de l’individu où elle est engagée ? Toutes ces questions se posent, et elles se posent par excellence sur le terrain de la perception, quand Aristote affirme que la sensation est un début de connaissance parce qu’elle perçoit la forme spécifique attachée à l’individu concret, son acte." p.86
Il y a effectivement convergence sur le concept de "forme" en ♡⚤ au bout d'un parcours ♧⚤↑♡⚤ quand Platon y arrive dans le mouvement [⚤]♡←[♻]♡.
"À son tour, la relation entre perception et connaissance induit des problèmes d’ontologie. Comme le rappelle Tricot, il n’y a de science que de l’universel, mais si l’individuation se fait par la forme, et si les formes des individus diffèrent les unes des autres au sein d’une même espèce, la science s’approche de l’individu, et elle le fait par défaut de généralité de la forme." p. 86
L'idée d'approche "par défaut" est intéressante.
- On retrouve l'idée de la cigale qui est l'invisible source de son chant.
- Oui, et encore le dialogue de Socrate et Ménon (voir ici dans #19). De Libera introduit à cette occasion un concept essentiel pour comprendre la suite :
"comme le dit Hamelin, l’universalité est «le substitut empirique de la nécessité»". p. 87
Mine de rien, tu vois ici se pointer un principe universel, comme conséquence du choix (par 𓂀) de la voie aristotélicienne R↑, qui est promise à un grand avenir, puisqu'on le retrouvera chez Kant hissée en [♻]♡ et repris dans le langage moderne de la théorie des catégories comme "propriété universelle"... Ce qui conforte l'impression que le langage mathématique démarre lui aussi par Q1 sur le cross cap.
"S’il n’y a pas de science du particulier, c’est à cause de sa contingence, à cause de la matière qui s’oppose à son intelligibilité, car elle introduit en lui un principe d’indétermination." p. 87
Avoue que retrouver ici l'indétermination au détour du chemin fait sens, non ?
- Tu pousses le bouchon un peu loin!
- Je t'invite à y méditer tranquillement, et tu verras comme tout se tient. Nous voyons l'indétermination comme le passage d'un état intriqué en ♡⚤ à un état actuel en ♧⚤ associé à une indétermination, mais pourrions-nous nous passer de cette indétermination dès lors que nous sommes dans un mouvement ♡⚤↓♧⚤ ?
- Il y aurait une dualité universalité— ↑/ ↓ —indétermination ?
- C'est en tout cas une idée à suivre, et nous aurions un début de piste, repéré ici au Haut Moyen Âge mais venant d'Aristote...
"Cette remarque de Métaphysique, Z, 15 (1040a30), a eu une portée considérable : elle a inspiré la théorie avicennienne des universaux, la première à faire un usage systématique d’une notion de l’universel non réalisé de fait dans une pluralité d’individus numériquement distincts. Mais ce qu’Avicenne réservait au Soleil ou à la Lune, Aristote l’étendait aussi à l’homme, en posant que, s’il n’y avait qu’un seul homme, sa définition resterait la même, car l’homme est ce qu’il est parce qu’il possède une certaine nature, non parce que sa définition s’applique à une multiplicité d’individus (J. Tricot)."
Je suis embarrassé car le texte de l'auteur est si dense, que tout est important, et je me retrouve à le citer pratiquement in extenso...
- L'important pour toi est d'y trouver confirmation (ou réfutation) de ta représentation des deux voies prises par Platon et Aristote...
- OK : d'un mot disons que l'universel selon Aristote ne tire pas sa légitimité du multiple en ♧⚤, mais de la forme même en ♡⚤ de la substance en ♧♻. En résumé :
"On le voit, d’une certaine manière, tout est bien chez Aristote, depuis l’affirmation d’une immanence de l’universel aux choses singulières jusqu’à l’idée, en apparence extravagante et antiaristotélicienne, de production d’un universel abstrait à partir d’un seul singulier. Mais cette disponibilité de l’aristotélisme authentique à toutes les exégèses ultérieures n’apparaît clairement qu’à poser ce qui, problématiquement, relie la théorie des universaux à celle de la cognition.
[...]
Ils sont établis ou appliqués dans les chapitres 13 à 16 de la Métaphysique, livre Z. Le chapitre 16 les synthétise ainsi (1041a4-5) :
C’est le détail de cette mise en place qu’il nous faut considérer maintenant." p. 89
Le 10/ 11/ 2025 :
La théorie aristotélicienne des universaux («Métaphysique», Z, 13)
"L’universel n’est propre à aucun individu, il appartient à une multiplicité. De quoi peut-il bien être la substance ? Alternative :
Aristote démontre (b) en réfutant (a)."
- J'ai du mal à suivre le raisonnement d'Aristote. Tout d'abord il s'agit d'une démonstration par l'absurde, et ce n'est jamais très solide.
- Précise en quoi ?
- Parce que tu démontres une chose sans vraiment comprendre de quoi tu parles, en "tournant la difficulté". En l'occurrence, Aristote est ici dans une logique du 1er ordre, avec le tiers exclu, quand il utilise des notions d'appartenance, en excluant toute idée de "frontière" entre domaines ou d'élément neutre commun à deux parties par ailleurs disjointes.
- Exemple ?
- Si tu considères que les "hommes" forment un "groupe", tu peux les considérer à la fois comme parties disjointes du groupe "Homme", avec la quiddité d'Homme comme élément neutre d'un tel groupe, sans problème. Maintenant, la difficulté, pour moi, c'est d'oublier cette approche instinctive, pour suivre Aristote dans sa démonstration, et j'avoue que c'est très contre-intuitif. D'autant plus que notre conception de la "substance" a évolué, et qu'il s'agirait plutôt à l'heure actuelle de parler d'"observation♧⚤", en référence à une "quantité conservée♧♻" (ou "observable♧♻")associée à une "symétrie♧#"...
- Fais un effort.
- OK, oublions la symétrie et, pour accorder notre vue à cette façon de voir, disons que :
Et pour Aristote l'universel est prédicable, donc au niveau d'une théorie en ♡⚤.
- Tu tournes en rond : nous l'avions déjà vu d'entrée de jeu.
- D'accord repartons de ce schéma, où sont superposés les chemins suivis par Platon ← et Aristote ↑ :
| prédicat | ||||
| ♡⚤ | ← | ♡♻ | ||
| ↑ | ⇘⇘ | ↑ | ||
| ♧⚤ | ← | ♧♻ | ||
| sujet sensible | substance | |||
- Ça, nous l'avons compris, mais quid de la démonstration? Car c'est autour d'elle que va se développer la querelle des universaux.
- Allons-y :
Frottons ce discours, à notre topologie de l'Imaginaire pour tenter d'en comprendre la logique, et plantons le décor Platonicien :
- Il y a un passage que je ne comprends toujours pas : "puisque les êtres dont la substance, c’est-à-dire la quiddité, est une, sont un même être"...
(b)- Effectivement, c'est un peu rapide. Nous retombons ici sur mon agacement à entendre François Jullien parler de "continuité" comme concept philosophique Grec. (voir "Cerisy 25 - François Jullien #01"). Depuis Parménide il est question de "totalité indivisible", et c'est bien ce que l'on retrouve ici chez Aristote : la substance de l'objet comme totalité "une et indivisible", sans aucune notion de partition de ce tout, ou de toute autre notion topologique... De ce point de vue, si l'espèce Homme fait partie du genre animal en ♡⚤comme idée ou prédicat, la substance animal en ♧♻ = substance Homme= substance Socrate etc... De ce point de vue, et avec une logique du 1er ordre à toute épreuve, si l'universel Homme a une "substance" se retrouvant dans un individu, alors il y a identité entre la substance de l'individu en question et la quiddité de "Homme".
D'où le deuxième point :
Ce qui colle à notre représentation de l'Imaginaire d'Aristote :
La suite est un peu fastidieuse, (voir Note 2 pour les détails), mais se résume assez facilement sur notre schéma à ceci:
"Une question, toutefois, demeure : si Aristote est si clair, pourquoi l’aristotélisme n’a-t-il cessé d’alimenter les diverses théories réalistes affirmant l’immanence des universaux aux choses, sur le modèle de l’universel dans la pluralité (έν τοῖς πολλοῖς) des néoplatoniciens ? Parce qu’il y a une autre immanence que la platonicienne ? Une immanence proprement aristotélicienne de l’universel aux choses ?" p. 95
Le 11/ 11/ 2025 :
- Pour dire la vérité, je me suis perdu hier, à suivre le détail des l'argumentaires d'Aristote, Porphyre ou Syrianus et j'ai noirci des pages à suivre de Libera, en oubliant mon objectif...
- il serait temps de t'en préoccuper.
- J'ai ceci en tête :
- Et donc, tu ne veux pas perdre plus de temps que nécessaire à suivre le détail de l'argumentaire d'Aristote contre Platon ?
- Je voudrais en faire ici une synthèse suffisante pour avancer un peu plus vite. Je te propose ceci :
Le précédent schéma de la voie R← platonicienne se caractérise par une double dichotomie : un/ multiple⊥sensible/ idées, repérable de cette façon :
| multiple | Tout | ||
| Idées | [⚤]♡ | ← | [♻]♡ |
| ⇘ | |||
| Étant | [⚤]♧ | ← | [♻]♧ |
Si Aristote se retrouve exactement sur le même jeu de marelle, son parcours étant orthogonal au précédent, et ce quadrillage platonicien ne tient plus.
| de dicto | de re | ||
| universaux catégories | ♡⚤ | ♡♻ | |
| ↑ | ⇘ | ↑ | |
| multiple | ♧⚤ | ♧♻ |
- Ils se retrouvent malgré tout dans l'aboutement [⚤]♡⇘[♻]♧ ou ♡⚤⇘♧♻ ?
- Ou, bien entendu : et c'est précisément en ce point de jonction que se concentre le feu d'Aristote.
- Par ailleurs, ce processus est le geste inaugural du mode ♢, n'est-ce pas?
- Nous l'avons supposé, (évoqué ici dans #19) et reste à vérifier dans la suite du développement.
La réfutation aristotélicienne de la théorie des Idées
- Une fois repéré le lieu de la dispute ainsi que sa nécessité, ce qui a été vu au sujet des universaux tels qu'il les définit à partir de ce qui est dit du sujet sensible, Aristote va attaquer les "idées" que Platon sépare radicalement du sensible...
C'est très fastidieux à suivre, et sans pouvoir convaincre que les convaincus d'avance...
- Explique-toi.
- Aristote, s'appuyant sur une logique du 1er ordre, use et abuse des démonstrations par l'absurde, qui ne tiennent que par une limitation a priori des termes d'un dilemme. Pratique que tu retrouves dans ses syllogismes, qui tous s'appuient sur une majeure choisie par l'auteur hors discours (...)𓂀.
- Il faut nécessairement un élément hors du discours pour lui donner consistance, c'est ce qu'a établi Gödel...
- Certes, mais tu conviendras avec moi que ce type de démonstration ne reflète que les prémices émises par 𓂀, un reflet de sa psychologie plus qu'une vérité en soi...
- Bref, Aristote est dans une voie ↑ covariante, merci pour le rappel. Mais que tires-tu de ce texte ?
- J'ai le sentiment que l'émergence du mode syntaxique ♢ tient à l'acharnement d'Aristote contre les idées platoniciennes.
- Précise ?
- Avec sa "causalité éponyme", Platon n'a aucun outil pour analyser le sensible, puisque les mots "collent" à la réalité. Ça vient de Parménide, et de son rejet des Sophistes, mais en voulant ne parler que du "vrai", il est pieds et points liés, au fond de sa caverne.
- Non, par la raison, le philosophe dépasse les illusions du monde pour accéder à la vérité. (voir lien)
- Autrement dit, par la logique du 1er ordre (et la dialectique platonicienne) en [⚤]♧, le sage accède, sans s'appuyer sur l'expérience trompeuse, à la vérité en [♻]♡ : c'est effectivement l'envers du joint de notre ruban R← :
| [⚤]♡ | [♻]♡ | |
| ⇗ | ||
| [⚤]♧ | [♻]♧ |
Et c'est exactement ce que rejette Aristote, en préconisant une démarche immanente à partir du sensible :
| ♡⚤ | ♡♻ | |
| ↑ (♢⚤) | ||
| ♧⚤ | ♧♻ |
Or cette rupture apparaît, après coup, comme nécessaire à une syntaxe en gestation sur la voie ainsi ouverte.
- C'est tout ?
- Non il y a mieux : Aristote rejette toute idée de "partie" qui serait une ébauche de positionnement en [#]♧. J'ai passé un peu vite sur l'argumentaire d'Aristote, mais celui-ci a retenu mon attention :
L'entéléchie d'Aristote (i.e. le fait que deux éléments puissent être réunis en une entité), ne peut se faire que par le langage, et non "être" vu comme substantiel.
- Et c'est lié à l'idée de "totalité" en ♧♻, comme vu plus haut (b)?
- Absolument. Le terme de "forme" ne recouvre en aucun cas ce qui pour nous (comme pour Lao Tseu) pourrait s'apparenter à l'idée d'un "contenant" ou d'une "forme" à la "surface" d'un "volume" ou d'un "contenu".
La "forme" va se décrire en termes d'arborescence à partir des catégories espèce<genre, propre et différence, en ♢⚤, et tu peux en suivre l'évolution jusqu'à la taxinomie Classique; mais en aucun cas en termes de surface en relation à un volume.
- Dans le Ménon, Socrate parle quand même du calcul d'une surface à partir de l'arête d'un carré !
- Oui, bien sûr, et Euclide développera la géométrie, juste après la mort d'Aristote, mais si cette géométrie est présente dans la vie quotidienne, jusque dans la construction des cathédrales, elle n'est jamais représentée ni discutée par les philosophes avant la Renaissance (voir ici).
Donc —et c'est là l'important pour nous— Aristote, en choisissant la topologie Imaginaire R↑ :
Porphyre, Aristote et la statue d’airain
La discussion autour de la statue d'airain va confirmer que le concept de forme en question n'a rien à voir avec le sens moderne qu'il a en géométrie.
"Dans l’Isagoge, traitant des diverses définitions de la différence, Porphyre propose de «voir ce qui se passe pour les choses composées de matière et de forme, ou du moins ayant une composition analogue aux composés de matière et de forme». Pour expliciter le statut de cet analogue de la composition hylémorphique, il prend l’exemple d’une statue d’airain. «De même que la statue a pour matière l’airain et pour forme la figure, de même aussi l’homme, l’homme commun ou spécifique, est composé du genre, qui est l’analogue de la matière, et de la différence, qui est l’analogue de la forme, le tout qui en résulte, animal- raisonnable- mortel, étant l’homme, comme tout à l’heure c’était la statue» (Tricot, p. 31).
On a ainsi les analogies suivantes :
genre/homme commun = bronze/statue = matière/composé différence/homme commun = figure/statue = forme/composé" p. 95
À aucun moment la "forme" de la statue n'est vue comme la "surface" d'un bloc d'airain !
- Attends une seconde : c'est quand même Aristote qui parle de la forme marquant la substance comme un sceau donne son empreinte à un cachet de cire ! (voir lien)
- C'est entendu, mais une "forme" qui n'a rien de "manipulable", ou "d'opérative" si je puis dire. Il n'est aucunement question de discuter de l'art du sculpteur. Il faudra attendre 1427 pour que Masaccio s'interroge sur la représentation de ce qu'il "voit".
L'objet hyélomorphique est pour nous une chimère, mi discours-mi objet et l'entéléchie, une façon pour Aristote de suppléer dans une voie immanente R↑ à la causalité éponymique de Platon dans sa voie transcendante R←.
Le 12/ 11/ 2025 :
- Il reste à traiter le dernier point, avant d'en arriver au développement proprement historique de l'auteur.
La critique d’Aristote par Syrianus : un paradigme néoplatonicien de la problématique médiévale des universaux :
Syrianus va réfuter la critique qu'Aristote fait à Platon, en utilisant les principes énoncés dans les Catégories contre les arguments avancés en Métaphysique.
"La réponse de Syrianus est capitale, parce qu’elle se concentre sur le statut de ce que la scolastique néoplatonicienne du VIe siècle appelle l’universel dans la pluralité (έν τοῖς πολλοῖς) et parce qu’elle relève le défi d’Aristote en Z, 13, 1038b1-8 : elle répond en prenant l’«universel comme une cause dans le plein sens du mot, et un principe»." p. 102
- Bon, le problème est assez simple à visualiser en reprenant les deux topologies de Platon et Aristote :
| Platon | Aristote | |||||||
| multiple | Tout | de dicto | de re | |||||
| Idées | [⚤]♡ | ← | [♻]♡ | universaux catégories | ♡⚤ | ♡♻ | ||
| ↑ | cause ? ⇘ |
↑ | ||||||
| Étant | [⚤]♧ | ← | [♻]♧ | multiple | ♧⚤ | ♧♻ | ||
| cause éponymique | ||||||||
Pour rendre la chose plus sensible, tout en allégeant l'écriture de mes commentaires, je vais les indiquer entre crochets [...] dans le corps du texte même d'Alain de Libera.
"La thèse générale repose sur la distinction entre
Syrianus soutient que si Aristote parle des «universaux» qui
il a raison de dire que ce ne sont pas des ούαίαι [♧⚤, voir ci-dessus (c)], car «elles ont tout leur être relativement à nous [intention du Sujet en ♡⚤𓁜]».
En revanche, s’il parle des «universaux qui sont dans la pluralité», [[⚤]♡←] non seulement il a tort, mais de plus il parle contre lui-même, puisque, «de fait, il ne les nie pas, mais les pose».
Il n’est pas ici question d’intuition intellectuelle : l’universel «postérieur» est confiné à la sphère du φάντασμα [de dicto : niveau [⚤]], de ce que les commentateurs modernes appellent l’«image générique». Syrianus s’enferme volontairement dans le cadre réduit de l’aristotélisme [R↑], et il fait porter tout son effort sur une redéfinition de l’universel «dans la chose».[raboutement ♡⚤/♧♻]" p. 103
Comme tu le vois, notre représentation topologique de l'Imaginaire permet de cadrer assez facilement tous les éléments du discours, et il est évident qu'un universel issu d'une réflexion tiré de "la pluralité" dans une démarche immanente ↑♡⚤, peut difficilement être vu ensuite, comme la cause de chaque élément d'une multitude dont l'universel est l'émanation :
- Autrement dit retrouver l'école de Copenhague ?
Quantique ↻/ ↻
- Oui, ça paraît assez bête dit comme ça... Mais revenons à Aristote et Syrianus. Or donc :
Cette focalisation est imposée par la stratégie argumentative d’Aristote, qui, pour préparer le rejet des Formes séparées en Métaphysique, Z, 14 (i.e. le rejet de l’universel antérieur à la pluralité, πρὸ τῶν πολλῶν), commence par établir l’impossibilité pour l’universel d’entrer dans le singulier [il continue en ↑ et refuse Platon ←]: avant de montrer que la Forme séparée est impossible, il prouve d’abord qu’elle est inutile puisqu’il ne peut y avoir d’universel dans la chose même[l'universel est "de dicto" niveau [⚤] et non "de re" niveau [♻]]
[...]
Syrianus s’efforce donc de retravailler indirectement le concept même d’εἶδος, afin de prouver qu’un Universel, au sens de Platon, peut être dans la pluralité.
Le combat pour le platonisme ne consiste pas à défendre contre Aristote l’existence de Formes séparées, mais à défendre, en s’appuyant sur lui, l’existence de formes participées." p. 103
Je ne sais pas si tu vois comme moi l'importance de ce passage au regard de notre thèse ?
- Si je comprends bien, il est ici question :
- Exactement. Pour y arriver, il faudrait faire une symétrie par rapport à l'axe [⚤]♧—[♻]♡ :
| Aristote | Platon | ||||||
| ♡⚤ | ♡♻ | [⚤]♡ | [♻]♡ | ||||
| formes séparées |
↑♢⚤ | => | |||||
| ♧⚤ | ♧♻ | [⚤]♧ | ← [#]♧ |
[♻]♧ | |||
| formes participées | |||||||
or Syrianus tente ceci dans la démarche R↑ d'Aristote, nous offrant ainsi l'occasion de réfuter (au sens de Popper) notre représentation de l'Imaginaire :
- Toujours aussi impétueux mon ami ! Je crains que tu ne doives dès à présent réviser ton schéma, car il a une possibilité de s'en sortir, en dupliquant dans la voie de re ([♻]) ce qu'Aristote développe dans la voie "de dicto" ([⚤]) ! Souviens-toi que nous en avions déjà parlé ici dans "Les catégories de Platon à Aristote".
- Tu as raison, mais ça risque de compliquer singulièrement le vocabulaire !
| formes | Syrianus | substance | ||
| ♡⚤ | ♡♻ | |||
| formes séparées |
♢♻ | formes participées | ||
| ♧⚤ | [#]♧ | ♧♻ | première | |
- Ne suis pas négatif : tu parlais tantôt de symétrie autour de la diagonale ♧⚤—♡♻, je t'en propose une autre, autour de l'axe dual ♡⚤—♧♻(i.e.: sur le Ruban de Moébius il s'agit du même recollement tête-bêche de la surface, vu à un instant différent du parcours). Réfléchis aux implications :
C'est peut-être à cette occasion que l'idée de partition va voir le jour en ♢♻ quand la géométrie file son chemin par ailleurs, avec Euclide...
- OK, je vois le topo : la "partition" (impliquant la continuité), commune à ♢♻ et [#]♧ serait une "symétrie" autour de ♡⚤—♧♻?
- Oui, et ça renforcerait une dualité première discret—[⚤]/[♻]—continu qui se développerait en ♢♻ et en ♢⚤.
- Je pense que tu as beaucoup négligé cet axe de symétrie ♡⚤—♧♻.
- Effectivement : le rapprochement ♡♻/ ♧⚤ autour de cet axe peut être vu comme celui de l'Un / multiple ou macrocosme / microcosme ou céleste/ subluniare etc.
Je passe pour l'instant les détails des arguments échangés, nous les retrouverons tout au long de la dispute, pour retenir ces points importants quant à la postérité de l'approche de Syrianus :
"En pratiquant de la sorte, Syrianus affronte les questions qu’affronteront les réalistes et les nominalistes au Moyen Âge, l’essentiel du débat médiéval portant moins directement sur l’existence de Formes séparées (puisque, à quelques exceptions près, ce qu’on appelle alors les «Idées de Platon» est presque unanimement rejeté) que sur le statut de l’universel in re. Par bien des côtés, en effet, la thèse historiographiquement
Pour la suite, je retiens le terme de "néoplatonisme" à la suite de Syrianus comme une tentative d'approcher le niveau platonicien [#]♧ à partir de la position ♢♻, dans la voie aristotélicienne R↑.
- Ouf, le décor est planté, j'espère que nous sommes assez armés pour suivre cette saga millénaire !
- À suivre...
Hari
Note 1 :
Repris dans notes de lecture # 18 du 03/ 11/ 2025 :
Repris dans notes de lecture #19 du 05/ 11/ 2025 :
Repris dans cet article :
À suivre :
Note 2 :
- Si j'avais une thèse à faire sur le sujet, je pourrais suivre point par point le développement très détaillé de Libéra, mais pour ce qui nous concerne, i.e.: suivre la genèse du seuil ♢⚤, chez Aristote et au Moyen Âge, c'est secondaire.
- Il y a quand même une forclusion très nette du niveau [#]♧.
- Oui et c'est le corollaire bien venu, mais écoute, je fatigue, et si j'ai le courage, je déroulerais l'ensemble de la présentation de l'auteur, mais là, j'ai envie d'avancer, car dans ce que j'ai lu, il n'y a pas de remise en cause de notre topologie de l'Imaginaire et c'est l'essentiel pour l'instant. En attente...